Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de
Gabriel, lui dit:
-- Monsieur l'abbé...
-- Non... dites votre frère; vous m'avez donné ce nom... et j'y
tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa
main à M. Hardy.
Celui-ci la serra cordialement et reprit:
-- Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à
des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant,
puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je
vais tenter... car, hélas! vous ne savez pas tout.
-- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intérêt.
-- J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un
moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma
confession!...
-- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frère,
répondit Gabriel.
-- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!...
-- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession...
officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes
inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette
confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son
ami... et lui dire: «Je souffre, consolez-moi... je doute...
conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie...» Oh!
voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est
ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns
aux autres...» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas
trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi... n'est-ce
pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de
l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune
prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de
l'Église... et, si vous le désirez... mon frère, ce sera le
confesseur qui vous entendra.
-- Vous obéissez même aux lois... que vous n'approuvez pas? dit
M. Hardy étonné de cette soumission.
-- Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle
nous dévoile... reprit tristement Gabriel, un voeu formé
librement... sciemment... est pour le prêtre un engagement
sacré... est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée... Tant que
je resterai dans l'Église... j'obéirai à sa discipline, si pesante
que soit quelquefois pour nous cette discipline.
-- Pour vous, mon frère!
-- Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes;
pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de
la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu
introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un
peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme,
qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore
dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que
partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur
émancipation avec une certaine indépendance... C'est pour cela,
mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me
soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta
Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la
même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec
vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités... ainsi
donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous
servez le Christ...
-- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que
j'en aie la force.
-- Pourquoi cette force vous manquerait-elle!
-- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez
tous les coups qui m'ont frappé!...
-- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique
sont déplorables...
-- Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce
que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en présence
d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des
pertes que rien ne répare... il est des ruines dans le coeur que
rien ne relève... Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à
l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre
jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé,
ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en
ce monde...
-- Eh bien, mon frère!
-- Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je
songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant
souffert...
-- Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un
intérêt croissant.
-- Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout
ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur
deux êtres... sur un ami que je croyais sincère, et sur une
affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce... la
femme... après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et
je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de
sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour
jamais la France... Hélas! je crains que ces chagrins ne soient
incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la
nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma
faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus
que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis
encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce
devoir, mon frère... seulement toute ma crainte, malgré ma bonne
résolution... est, je vous le répète, de sentir les forces
m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout
jamais, pour moi froid et désert.
-- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous
bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?
-- Oui... mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois...
à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux
affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et
laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la
religion... pour le remplir; mais hélas!... pour remplacer ce qui
me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme
désolée que mon seul désespoir... en me disant que plus je le
creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais
méritant aux yeux du Seigneur...
-- Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le
bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de
l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et
bon.
-- Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit
M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir
incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous
m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli
de mes maux peut-être; tandis qu'à présent... oh! tenez... cela
est horrible à avouer... on m'a rendu la douleur si familière,
qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.
Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta
d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:
-- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce
que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur,
et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?... elle cherche
de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations,
ses craintes, ses impuissances mêmes... sont, croyez-moi, plus
dignes de compassion que de dédain.
Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet
aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès
d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire
reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des
révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les
blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et
capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison
des maximes les plus désolantes.
Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte
d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour
de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue... fascinée... elle plonge
incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui
doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidité recueille
les épaves... En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil
brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé
en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette même
quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute-
puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres
malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui
l'attire...
Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de
la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces
pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:
-- Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il
donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et
des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la
tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne
sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez-
moi, elles guériront rapidement.
-- Hélas! comment l'espérer?
-- Croyez-moi, mon frère... elles guériront du moment où vos
chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de
désespoir... éveilleront des pensées consolantes, presque douces.
-- De pareilles pensées... consolantes, presque douces!... s'écria
M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.
-- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car
il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations
dans la pitié... dans le pardon. Dites... dites, mon frère, la vue
de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des
pensées de haine, de désespoir, de vengeance?... Non, non... il a
trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de
pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence
ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de
souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez-
le, mon frère... priez tendrement pour lui... car, de vous deux...
le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre
généreuse amitié... quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?...
qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas!
il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette
trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable...
pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la
prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car
elle sera selon Dieu.
Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si
aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la
prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce
malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile
désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les
révérends pères.
M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon
que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel
évoquait tout à coup à ses yeux.
Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:
-- Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles!
Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en
douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en
songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière... à la
prière remplie de mansuétude... et d'espérance.
-- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles
douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier
pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion
avec ce que nous chérissons... Et cette femme dont l'amour vous
était si précieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir
douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez-
y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière... Faites
succéder à un amour terrestre un amour divin... un amour chrétien,
l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ... Et
puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle
douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir
chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon,
touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des
coeurs... et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont
fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père,
pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres
créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites,
il a prié pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aimé...,
_a dit le Sauveur des hommes.
-- Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière...
c'est encore aimer... la prière, c'est pardonner au lieu de
maudire... c'est espérer au lieu de désespérer; la prière...
enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une
rosée bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brûlent... Oui!
je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas:
Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai
en disant: Espérer, pardonner, c'est prier... oui, et grâce à vous
maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte...
Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à
Gabriel, en s'écriant:
-- Ah! mon frère... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces
deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras
l'une de l'autre.
* * * * *
Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté,
invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention
dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au
moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de
l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par
lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une
expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny,
que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu,
consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon,
le contemplait avec un étonnement indicible.
-- _J'ai le joint!_ lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et
tranchante.
-- Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.
-- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre
à la question du révérend père.
Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et
répéta machinalement:
-- Une voiture de voyage?
-- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle
hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?
-- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le révérend père.
-- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.
-- Et pourquoi faire?
-- Pour emmener M. Hardy.
-- Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin
délirait.
-- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.
-- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et
le père d'Aigrigny croyait rêver.
-- Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les
épaules.
-- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient
de...
-- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de
l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je
puis.
-- Et Gabriel?
-- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y
a qu'un instant?
-- Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.
-- Tout à l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai,
répondit Rodin de sa voix brève.
Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le
mystérieux réduit.