Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait
non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol,
mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité
du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de
voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la
venue.
Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula
frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy
ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois
acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait
pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué
qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de
bonté de coeur chez cet excellent homme.
Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son
pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:
-- Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si
spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas
recevoir... monsieur... je conçois, dis-je, que sa présence vous
soit maintenant pénible... J'espère donc que, par déférence, ou au
moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il désigna le
forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette
situation inconvenante, déjà trop prolongée.
Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et
s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments
avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient
dans ses yeux:
-- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez
encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure,
se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma
place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous...
car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous...
qu'une seule âme...
Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui
signifiait:
-- Que vous avais-je dit?
Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de
lui:
-- Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était
déplacée.
Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:
-- Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en
aller... Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.
Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le
forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée
de dégoût:
-- Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur
vous... monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à
parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui
remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît
aussi... malheureusement pour elle.
Le jésuite resta impassible et répondit:
-- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous
intervertissez un peu les rôles... Je suis ici chez moi, où j'ai
l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit
et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et...
-- Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez
Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais
puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier,
permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec
lui.
-- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny
en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission?
N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous
semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui
vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé
à cette entrevue?
-- Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne
pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et
alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste
expressif:
-- À bientôt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre
entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.
-- À bientôt, mon père... Soyez tranquille, répondit tristement
M. Hardy.
Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait
si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père
d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis,
à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits
de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une
expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et
l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son
pénible étonnement:
-- Enfin, monsieur... vous allez nous être rendu... nous allons
bientôt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire
bien des heureux... apaisera bien des inquiétudes!... car, si cela
était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que
nous avons un instant craint de vous perdre.
-- Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté
mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un
moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a
toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.
-- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous...