XXXII. Agricol Baudoin.

Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait

non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol,

mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité

du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de

voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la

venue.

Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula

frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy

ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois

acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait

pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué

qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de

bonté de coeur chez cet excellent homme.

Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son

pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:

-- Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si

spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas

recevoir... monsieur... je conçois, dis-je, que sa présence vous

soit maintenant pénible... J'espère donc que, par déférence, ou au

moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il désigna le

forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette

situation inconvenante, déjà trop prolongée.

Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et

s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments

avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient

dans ses yeux:

-- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez

encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure,

se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma

place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous...

car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous...

qu'une seule âme...

Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui

signifiait:

-- Que vous avais-je dit?

Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de

lui:

-- Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était

déplacée.

Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:

-- Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en

aller... Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le

forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée

de dégoût:

-- Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur

vous... monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à

parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui

remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît

aussi... malheureusement pour elle.

Le jésuite resta impassible et répondit:

-- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous

intervertissez un peu les rôles... Je suis ici chez moi, où j'ai

l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit

et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et...

-- Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez

Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais

puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier,

permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec

lui.

-- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny

en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission?

N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous

semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui

vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé

à cette entrevue?

-- Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne

pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et

alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste

expressif:

-- À bientôt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre

entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.

-- À bientôt, mon père... Soyez tranquille, répondit tristement

M. Hardy.

Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait

si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père

d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis,

à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits

de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une

expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et

l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son

pénible étonnement:

-- Enfin, monsieur... vous allez nous être rendu... nous allons

bientôt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire

bien des heureux... apaisera bien des inquiétudes!... car, si cela

était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que

nous avons un instant craint de vous perdre.

-- Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté

mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un

moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a

toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.

-- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous...

Le juif errant - Tome II · 第 85 / 128 题