XXIX. Adrienne et Djalma.

Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.

Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal

assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa

profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur

Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles

mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes

d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à

quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet

embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince

de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère

si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils

du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste

réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes

passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables

qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.

Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée,

était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux

baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements

précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne

pensait pas, d'ailleurs, à cacher... Adrienne malgré la fermeté de

son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si

incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier;

malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que

Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait

cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel

semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et

purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le

bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation

de leur coeur.

Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous

deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette

invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers

l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase

leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la

terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de

se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus

irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant

enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes

choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa

divinité créatrice.

Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et

étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de

l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté

idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une

timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent

une expression indéfinissable... irrésistible... Irrésistible!...

car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frémit de tout

son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique.

Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante,

lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle

surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une

voix tremblante, elle dit à Djalma:

-- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un

geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle,

Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:

-- Prince, ma mère... Par une pensée d'une rare délicatesse,

Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son

entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince,

contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus

entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous

deux étaient libres... et n'avaient à répondre qu'à Dieu des

trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si

magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne;

aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa

mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de

simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et

dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:

-- Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère

aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre

enfant.

On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de

Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa

mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle-

même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire _à son aise_, le

délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les

émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se

rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face

d'elle:

-- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous

appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot

_prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je

trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons

d'abord en bons amis.

-- Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot

_d'abord_.

_-- _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit

Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec

un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la

cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.

-- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me

pardonnerez peut-être... en un mot, je vous attendais... un peu

plus tôt...

-- Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus

tard.

-- Que voulez-vous dire?

-- Au moment où je sortais... de chez moi, un homme que je ne

connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant

de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un

homme qui a été un père pour vous... le maréchal Simon est en

grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à

l'instant...»

-- C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon,

il y a une heure à peine... est venu ici...

-- Lui!... s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé

d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas

attristé.

-- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous

pas défié de cet émissaire?

-- Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors

inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi,

craignant que le maréchal ne fût en danger... car je sais qu'il a

aussi des ennemis.

-- Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin,

quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable...

Au moindre doute, vous deviez courir à lui.

-- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez.

-- C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous

s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne

avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?

-- Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet

du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je

devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de

questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée

me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant

tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous...

aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui

m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû

m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais

encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma

cousine.

-- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur

sera plus fort que leur haine.

Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise

habituelle:

-- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce

que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants

(toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si

cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.

-- Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi-

même, dit le prince.

-- Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public

avec...

-- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

-- Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la

réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

-- Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans

embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le

désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos

ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant

devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que...

-- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en

interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible;

il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir

pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre

folle et intrépide action: risquer la mort... pour ramasser mon

bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un

dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse:

N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin

même du jour où je vous ai vu au théâtre?

Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses

beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une

expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt

cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de

Djalma redevint calme et serein.

-- J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à

Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir

près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui,

pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de

funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé

votre lettre... Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il

m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence... Mais

j'ai pensé à votre lettre d'hier... et ma colère s'est évanouie.

-- C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces

défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps,

qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi.

Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville

avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des

dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

-- À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir

radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si

pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue...

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent

d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne;

tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et

elle ajouta d'une voix profondément émue:

-- Et dire... qu'à cette heure... il y a pourtant des malheureux

qui souffrent!

Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment

même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur

idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il

tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle

son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque

divine...

Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans

dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la

première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés

de Djalma.

-- Qu'avez-vous, mon ami?... s'écria-t-elle. Et, par un mouvement

plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et

abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son

visage était baigné de larmes.

-- Vous pleurez!... s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle

garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant

essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant

de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.

-- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le

prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement

indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit être...

vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je

serais encore ingrat envers vous... Hélas! que peut l'homme pour

la Divinité? La bénir, l'adorer... mais jamais lui rendre les

trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil,

mais dans son coeur...

Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement,

et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait

seule rendre sa pensée.

L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si

douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit

avec une expression de sérieuse tendresse:

-- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir

de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de

sources différentes, des pensées tristes nous sont venues... C'est

que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même

étourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'âme... ne

suffisent pas à les contenir... ils nous débordent... ils nous

accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme

anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant

leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande,

mais elle est douce!

En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et

sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût

affaissée sous le poids de son bonheur...

Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses

mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les

cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et

les boucles d'ébène de Djalma...

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient

lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.

* * * * *

Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville,

Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une

lettre d'Adrienne.

Le juif errant - Tome II · 第 81 / 128 题