Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu,
ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa
première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.
Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de
son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait
choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se
voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents
étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et
d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient,
meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond,
peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait
l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu
d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée
dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures
aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux
recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient
de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.
Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions
diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure
qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion
avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles,
Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides,
qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque
malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes
encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette
heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du
coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve,
ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de
le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce
moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons
voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec
espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où
elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte
sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul,
très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu
la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la
pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque
peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette
différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un
retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne
ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune
fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied
écouter à la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La
demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur
naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint
auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire,
composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.
Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris,
vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux
silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix
calme:
-- André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur
la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.
André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour
exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour
pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler
l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue
du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en
montrant la pendule:
-- Cette pendule... va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta
les yeux et répondit:
-- Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est
aussi trois heures et demie passées à ma montre.
-- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bonté.
André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:
-- J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon
est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était
fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a
dit que mademoiselle ne recevait pas.
-- C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le
salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à
la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma,
l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger
doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant
plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits
placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle
murmura avec un accent plaintif et désolé:
-- Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces
mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la
cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille
tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur
bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle _sentait_, pour
ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si
de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant
une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la
feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on
ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune
fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la
porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut.
Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André,
entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci
s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à
portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se
trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince
et Mlle de Cardoville restèrent seuls.