M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de
retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon
nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus
calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait
toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque
chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.
Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action
compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie,
manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses
pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante,
d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par
des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions
intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans
commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la
solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme
s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout
libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires,
soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les
novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les
mains des congréganistes.
De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient
le bon succès des _captations _de toutes natures, termes
incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces
prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi
maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite
de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte,
enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée
par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux
gouvernement.
Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des
plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination
despotique des intelligences et des consciences, afin de les
exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels
ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces
religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent
dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient
fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.
Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence
affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs
par les recommandations des membres les plus influents du parti
prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées,
séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux
repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et _ad majorem Dei
gloriam_, selon la devise de l'honorable société. En argot
jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus
destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-
gorges s'appellent généralement de _saints asiles ouverts aux âmes
fatiguées des vains bruissements du monde_.
Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites où le fidèle,
heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des
liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu,
travailler efficacement à son salut, etc._
Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de
captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons
religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs
pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé... qu'un
esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller
suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du
parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle... les
désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut
opprimer les consciences.
À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières
prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et
de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté
individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs
tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs
qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine
dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur
permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de
leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement,
sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine
ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou _noir_, et
l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux
d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que
certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de
s'en faire les croupiers?
Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du
christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir
des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le
dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent
le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte,
engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et
subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui
exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations
infiniment lucratives.
Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait
M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur
une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été
judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique
habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et
les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits
qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective
un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette
plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des
tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur
sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la
chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs
de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient
l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui
entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi;
quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la
hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus
dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une
cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy.
Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du
confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais
rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture,
drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur
le jardin... Quelques meubles d'acajou, très simples, mais
brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du
secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ
d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée
d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes
incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de
mort, etc., etc.
Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que
l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un
morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le
lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères,
et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces
dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon
qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre,
l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.
Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait
s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient
procédé les révérends pères.
Un seul livre... un seul... fut laissé comme par hasard à la
disposition de M. Hardy. Ce livre était _l'Imitation_.
Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou
l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette
oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros
caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit
dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les
plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les
tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient
presque forcément s'y attacher.
Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères
entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans
quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli
de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins
atroces.[28]
Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de
la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières
rougies par les larmes:
«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans
quelque créature que ce soit.[29]
«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas... voyez en quelle
disposition vous êtes.
«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain... et, quand il
a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.
«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas
jusqu'au soir.
«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.
«Qui se souviendra de vous après votre mort?
«Qui priera pour vous?
«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des
souffrances.
«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de
croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps,
méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les
autres.
«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.
«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»
Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un
désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il
fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la
société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils
judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation,
_car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour
épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour
enchaîner et asservir l'homme pusillanime.
Ainsi on lisait encore:
«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un
supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.
«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.
«On est heureux de ne dépendre que de Dieu _dans la personne des
supérieurs qui tiennent sa place_.»
Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la
victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir
rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir
persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se
soumettre passivement au premier prêtre venu _c'était se soumettre
à Dieu même_, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on
voulait à tout jamais river sa chaîne.
On lisait aussi parmi ces maximes:
«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en
vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.
«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs,
et par le désir de changer.»
Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans
cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux
chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les
plaies de son corps.
D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à
l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri
des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de
l'incendie auquel sa fabrique était en proie.
Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une
certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à
agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le
révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait
été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans
une sorte d'assoupissement de la pensée.
Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence
un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur,
qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant;
M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva
insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un
bien suprême... Ainsi les malheureux que torturent des maladies
cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les
tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.
En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons
tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si
tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était
bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité.
Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut
constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les
possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à
un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance
dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante,
irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la
rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres
hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les
prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse
persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue
d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité,
menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à
corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis
surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait
un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères
affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle
et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se
presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la
recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous
dans le nid maternel.
Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une
susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des
déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à
abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère
le plus fermement trempé.
Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme...
Une maîtresse adorée l'abandonne...
La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers,
qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!
Alors qu'arrive-t-il?
Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se
raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement
désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections... trop
découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle
maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact
salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur
accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection
cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et
qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne
voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde
autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus
farouche désespoir:
«Tu n'es que cendre et poussière.
«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.
«Ne crois à rien sur la terre.
«Il n'y a ni parents ni amis.
«Toutes les affections sont menteuses.
«Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.
«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.
«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes
destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour
toi.
«Toi... pleure, souffre, pense à la mort.
«Oui, la mort... toujours la mort, voilà quel doit être le terme,
le but de toutes tes pensées... si tu penses... Mieux est de ne
pas penser.
«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout
ce qu'il faut pour gagner le ciel.
«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous
adorons, qu'à force de misères et de tortures.»
Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné... Alors,
épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne
léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le
pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas... la volonté lui
manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par
s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on
avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec
sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si
bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus
qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière
amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs!
Toute énergie était morte en lui.
Alors il commença de subir une transformation lente, mais
inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait
cette machination dans ses moindres détails.
M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on
l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque
machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste
oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa
cellule...
C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.
Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de
quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il
lisait:
«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la
terre.»
Et il avait été, en effet, indignement trahi.
«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»
Et il vivait dans la désolation.
«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»
Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses
douleurs.
Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans
les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute
heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout
d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si
révélatrices lorsque l'homme se croit seul.
Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa
sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un
mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement
les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très
rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny,
lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque
irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve
remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour
s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père,
renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit
tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et
moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se
rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la
tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la
quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait,
soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions,
quelques plaisirs.
Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de
distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus;
ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de
surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses
chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner
un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis.
Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus
fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante,
persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les
désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de
M. Hardy.
Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait
professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une
reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le
culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe
la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour
Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père
d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il
commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux,
chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables
déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces
trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de
calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu
d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses
chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité,
envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le
père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui
peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra
fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir
incurable.
Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable
bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son
esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un
homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que
chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à
Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin,
ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle
_seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui
et de la rendre _douce _au Seigneur.
Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache
d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui
font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu
impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se
trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les
généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme
aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte
de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du
moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut
d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui
se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme
réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.
Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par
l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol
Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.
Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant
le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra
dans la chambre de M. Hardy.