XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de

retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon

nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus

calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait

toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque

chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action

compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie,

manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses

pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante,

d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par

des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions

intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans

commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la

solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme

s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout

libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires,

soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les

novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les

mains des congréganistes.

De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient

le bon succès des _captations _de toutes natures, termes

incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces

prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi

maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite

de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte,

enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée

par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux

gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des

plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination

despotique des intelligences et des consciences, afin de les

exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels

ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces

religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent

dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient

fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence

affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs

par les recommandations des membres les plus influents du parti

prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées,

séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux

repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et _ad majorem Dei

gloriam_, selon la devise de l'honorable société. En argot

jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus

destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-

gorges s'appellent généralement de _saints asiles ouverts aux âmes

fatiguées des vains bruissements du monde_.

Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites où le fidèle,

heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des

liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu,

travailler efficacement à son salut, etc._

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de

captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons

religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs

pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé... qu'un

esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller

suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du

parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle... les

désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut

opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières

prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et

de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté

individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs

tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs

qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine

dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur

permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de

leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement,

sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine

ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou _noir_, et

l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux

d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que

certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de

s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du

christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir

des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le

dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent

le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte,

engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et

subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui

exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations

infiniment lucratives.

Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait

M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur

une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été

judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique

habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et

les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits

qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective

un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette

plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des

tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur

sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la

chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs

de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient

l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui

entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi;

quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la

hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus

dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une

cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy.

Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du

confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais

rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture,

drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur

le jardin... Quelques meubles d'acajou, très simples, mais

brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du

secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ

d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée

d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes

incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de

mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que

l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un

morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le

lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères,

et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces

dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon

qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre,

l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait

s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient

procédé les révérends pères.

Un seul livre... un seul... fut laissé comme par hasard à la

disposition de M. Hardy. Ce livre était _l'Imitation_.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou

l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette

oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros

caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit

dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les

plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les

tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient

presque forcément s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères

entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans

quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli

de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins

atroces.[28]

Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de

la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières

rougies par les larmes:

«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans

quelque créature que ce soit.[29]

«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas... voyez en quelle

disposition vous êtes.

«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain... et, quand il

a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.

«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas

jusqu'au soir.

«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

«Qui se souviendra de vous après votre mort?

«Qui priera pour vous?

«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des

souffrances.

«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de

croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps,

méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les

autres.

«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.

«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un

désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il

fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la

société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils

judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation,

_car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour

épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour

enchaîner et asservir l'homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore:

«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un

supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.

«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

«On est heureux de ne dépendre que de Dieu _dans la personne des

supérieurs qui tiennent sa place_.»

Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la

victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir

rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir

persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se

soumettre passivement au premier prêtre venu _c'était se soumettre

à Dieu même_, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on

voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes:

«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en

vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.

«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs,

et par le désir de changer.»

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans

cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux

chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les

plaies de son corps.

D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à

l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri

des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de

l'incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une

certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à

agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le

révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait

été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans

une sorte d'assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence

un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur,

qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant;

M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva

insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un

bien suprême... Ainsi les malheureux que torturent des maladies

cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les

tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons

tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si

tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était

bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité.

Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut

constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les

possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à

un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance

dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante,

irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la

rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres

hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les

prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse

persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue

d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité,

menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à

corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis

surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait

un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères

affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle

et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se

presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la

recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous

dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une

susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des

déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à

abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère

le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme...

Une maîtresse adorée l'abandonne...

La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers,

qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se

raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement

désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections... trop

découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle

maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact

salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur

accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection

cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et

qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne

voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde

autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus

farouche désespoir:

«Tu n'es que cendre et poussière.

«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

«Ne crois à rien sur la terre.

«Il n'y a ni parents ni amis.

«Toutes les affections sont menteuses.

«Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.

«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes

destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour

toi.

«Toi... pleure, souffre, pense à la mort.

«Oui, la mort... toujours la mort, voilà quel doit être le terme,

le but de toutes tes pensées... si tu penses... Mieux est de ne

pas penser.

«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout

ce qu'il faut pour gagner le ciel.

«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous

adorons, qu'à force de misères et de tortures.»

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné... Alors,

épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne

léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le

pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas... la volonté lui

manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par

s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on

avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec

sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si

bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus

qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière

amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs!

Toute énergie était morte en lui.

Alors il commença de subir une transformation lente, mais

inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait

cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on

l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque

machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste

oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa

cellule...

C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de

quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il

lisait:

«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la

terre.»

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses

douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans

les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute

heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout

d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si

révélatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa

sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un

mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement

les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très

rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny,

lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque

irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve

remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour

s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père,

renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit

tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et

moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se

rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la

tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la

quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait,

soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions,

quelques plaisirs.

Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de

distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus;

ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de

surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses

chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner

un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis.

Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus

fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante,

persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les

désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de

M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait

professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une

reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le

culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe

la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour

Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père

d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il

commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux,

chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables

déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces

trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de

calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu

d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses

chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité,

envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le

père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui

peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra

fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir

incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable

bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son

esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un

homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que

chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à

Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin,

ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle

_seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui

et de la rendre _douce _au Seigneur.

Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache

d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui

font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu

impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se

trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les

généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme

aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte

de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du

moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut

d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui

se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme

réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.

Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par

l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol

Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant

le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra

dans la chambre de M. Hardy.

Le juif errant - Tome II · 第 82 / 128 题