Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma,
celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit
salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le
sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la
première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller
comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique
de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la
même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent,
dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur
une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.
Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire
tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et
ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré,
n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus
l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles,
naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une
vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur
orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un
coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de
son pays.
Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à
coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le
portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant
contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle
et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était
devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude
où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville.
Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un
esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante:
bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement
vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe
de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que,
les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait
pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer
avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que
le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant
ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que
Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir
lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre
qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.
Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du
prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant
respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait
occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous
en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun
disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou
d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était
soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de
Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait
causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé;
dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que
celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne
savait comment l'interpréter.
La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété
facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince,
afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville;
mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui
répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute
hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite
de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en
effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir,
dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin
seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris
quelques moments de repos et s'était habillé seul.
Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à
la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi
seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût
prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le
prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il
eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance,
éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient
les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante,
car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus
immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.
-- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!...
s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et
palpitante.
-- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore,
monseigneur...
Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin
d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit
quelques pas de plus, et reprit:
-- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître
le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse
s'en réjouir avec vous.
S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté
aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans
le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision
enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que
les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques
instants de cette sorte de contemplation, il dit:
-- Quelle heure est-il?
Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un
tiers.
-- Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma,
après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans
ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement
dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses
inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention
de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des
paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et
pénétrante:
-- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez,
j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.
À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur
son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria
comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:
-- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?
-- Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.
-- Quelle joie?
-- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville,
monseigneur.
Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de
bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement
rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût,
n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après
quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi
voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un
coeur qui déborde d'amour et de félicité:
-- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme
Dieu... c'est Dieu...
-- Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de
souffrances...
-- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois
aussi j'ai été à Java... Il y a des années de cela...
-- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas.
Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas... feignez un
violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...
À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que
celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus
affectueuse bonté:
-- Continue... je t'écoute... Puis, appuyant son menton dans sa
main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un
regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement
pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant
troublé par un léger remords.
-- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils
de votre esclave... qui vous engageait à feindre un amour
passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de
Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous... Ne vous
l'avais-je pas prédit?
-- Oui... tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé,
toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même
expression de suave bonté.
La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans
le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les
traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays
commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout
le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les
méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son
maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins
d'assurance:
-- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos
avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles
ont été grandes, car hier encore... bien que vous ayez la
générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous
souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir...
cette fière jeune fille aussi... a souffert.
-- Tu crois! dit Djalma.
-- Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au
théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir... Si elle
vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son
amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a été
frappée au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous...
-- De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a
souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit
Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli
de douceur...
-- Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe...
à vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste
quelque pitié pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea:
l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.
-- Cela est étrange... dit Djalma en se parlant à lui-même et
jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours
rempli de bonté.
-- Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?
-- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour
le passé... que penses-tu de l'avenir?...
-- De l'avenir, monseigneur?
-- Oui... Dans une heure... je vais être auprès de Mlle de
Cardoville.
-- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dépend de cette
première entrevue.
-- C'est à quoi je pensais tout à l'heure.
-- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais
que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.
-- Explique-toi mieux.
-- Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et
langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...
-- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première
fois.
-- Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle
aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a
pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son
coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a
ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous
voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire...
Maintenant... aujourd'hui même, agissez en maître... elle est à
vous.
-- Cela est étrange... étrange, dit Djalma une seconde fois en ne
quittant pas des yeux Faringhea.
Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le
métis reprit:
-- Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela
est sage... Rappelez-vous le passé... Est-ce en jouant le rôle
d'un amoureux timide... que vous avez amené à vos pieds cette
orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de
la dédaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le
lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du
désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la
lionne... encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes
et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et
craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi,
monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan
adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté...
Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec
une expression de tendre commisération, dit au métis... de sa voix
douce et sonore:
-- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi
méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise...
envers un ange de pureté... que je respecte comme ma mère? N'est-
ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux
qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?
Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se
fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris,
peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa
trahison avec cet accent de doux reproche.
Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se
mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:
-- Ne crains rien... hier, je t'aurais tué... je te l'assure...
mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément;
j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir
été bien malheureux... pour être devenu si méchant.
-- Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.
-- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable
envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine,
et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!...
Vrai... en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une
commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta
haine.
-- Monseigneur, je ne sais...
Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.
-- Voyons, quel mal t'ai-je fait?
-- Mais... aucun, monseigneur... répondit le métis.
-- Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec
tant d'acharnement?... N'était-ce pas assez de me donner le
perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille
que tu as amenée ici... et qui, lasse du misérable rôle qu'elle
jouait près de moi, a quitté cette maison?
-- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit
Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la
froideur de...
-- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en
l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend
compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est
que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment
cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée... avec adoration,
avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as
fait... ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as
failli réussir.
-- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me
regarder comme votre plus mortel ennemi...
-- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te
blâmer... Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté... j'ai suivi
tes avis... je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice...
-- Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré,
n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être
le plus funeste au monde?
-- L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.
-- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des
excitations mauvaises... tu as été sans pitié pour mon malheur...
Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un
désir... celui de changer cette ivresse en désespoir.
-- Moi, monseigneur?
-- Oui, toi... tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me
perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de
Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharnée... pourquoi?
Encore une fois... que t'ai-je fait?
-- Monseigneur, vous me jugez mal, et je...
-- Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je
veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les
plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi
te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as
un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me
donne un bonheur divin, tu béniras ce jour... Que puis-je pour
toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que
de l'or... veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et,
te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra
bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le
serai... oui... malgré le mal... non... à cause du mal que tu m'as
fait... je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:
-- Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien
grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine
s'était changée en amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur
fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.
À ce moment, deux heures sonnèrent.
Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son
rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore
embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était
animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin.
S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste
rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:
-- Ta main... Le métis, dont le front était baigné d'une sueur
froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque
décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il
tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à
la mode de son pays:
-- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette
main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me
sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.
Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa
férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce
humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma,
le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:
-- J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi...
Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans
doute, il s'écria:
-- Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a
répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison...
Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait
sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:
-- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a
marché, je ne vois plus rien.