Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à
l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la
visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les
audacieuses visées de l'ambition du jésuite, qui se croyait
l'émule de Sixte-Quint, en attendant qu'il fût devenu son égal.
Arriver par le succès de l'affaire Rennepont au généralat de son
ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prévue,
s'assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré-
collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au
moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus,
inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la
laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer
le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.
Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux
antécédents; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été
soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité
de la chose, l'avènement des Borgia, de Jules II, et de bien
d'autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était
un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du
jésuite.
Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été
jusqu'alors enveloppé du plus profond mystère, l'éveil avait été
néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand
nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à
la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'étant
inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour
tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la
scène que nous venons de peindre, le cardinal s'était tant
opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus
de ce dernier, c'est que le prélat espérait, ainsi qu'on va le
voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu'alors trop
bien caché au sujet des intrigues qu'il lui supposait à Rome.
C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si
capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui
paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin
de toute l'activité, de toutes les ressources de son esprit.
* * * * *
Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le
cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha
lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance,
et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons
lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du
côté de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquiétant peu de cette
feinte, et bien décidé à profiter de l'état de faiblesse où il
savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance,
s'établit au chevet du jésuite.
-- Mon révérend et très cher père... comment vous trouvez-vous!
lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait
rendre plus hypocrite encore.
Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le
cardinal, quoiqu'il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa
main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d'une
voix plus élevée:
-- Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en
conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d'impatience
courroucée, mais il continua de rester muet.
Le cardinal n'était pas homme à se rebuter de si peu; il secoua de
nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec
une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l'homme le
plus patient du monde:
-- Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas...
Écoutez-moi, je vous en prie...
Aigri par la douleur, exaspéré par l'opiniâtreté du prélat, Rodin
retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux
caves, brillants d'un feu sombre, et, les lèvres contractées par
un sourire sardonique, il dit avec amertume:
-- Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé... comme
vous disiez tout à l'heure, et exposé en chapelle ardente, pour
venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.
-- Moi, mon cher père!... Grand Dieu!... que me dites-vous là!
Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à
témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.
-- Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car
cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement
d'amertume.
-- Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon
âme je vous ai désiré... je vous désire une fin tout chrétienne et
exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!...
vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de
vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration
pour les fidèles.
-- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix
faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre
de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré...
Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec
son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si
l'on m'obsède... si l'on me harcèle sans cesse... si l'on ne me
laisse pas râler tranquillement mon agonie... on me forcera de
mourir d'une façon peu chrétienne... je vous en avertis... et si
l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a
tort...
Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il
laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres
gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.
-- Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le
cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans
doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle
vous a délivré d'un grand péril... Espérons qu'elle vous sauvera
encore de celui qui vous menace à cette heure.
Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la
ruelle. L'imperturbable prélat continua:
-- À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence,
mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une
autre façon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute
importance; écoutez-moi bien attentivement.
Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui
trahissait une souffrance réelle:
-- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tête
brisée... et ils sont sans pitié... Oh! je souffre comme un damné.
-- Déjà... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce
sarcasme; puis il reprit tout haut:
-- Permettez-moi d'insister, mon très cher père... Faites un petit
effort pour m'écouter, vous ne le regretterez pas.
Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire,
mais d'un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur
son mouchoir à tabac; puis ses bras retombèrent affaissés le long
de son corps.
Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement
les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdît aucune:
-- Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès
de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très
importantes.
Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du
pieux guet-apens qu'il tendait à l'esprit affaibli du jésuite.
Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas
l'avoir entendu et resta muet.
-- Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père,
reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien
grave; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant
votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes,
en me révélant, heureusement à moi seul... des choses qui vous
compromettent de la manière la plus grave... Bref, pendant vos
accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures,
vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec
plusieurs membres du sacré-collège.
Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit
afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin...
Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis
à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques
et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se
redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du
prélat.
-- Il s'est trahi... dit le cardinal à voix basse et en italien.
Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux
étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu
l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué
l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa
faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement
trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front,
comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour
de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres
tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement
pendant quelques secondes.
-- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la
triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en
plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de
pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très
cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un
intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos
projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père,
vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos
aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir
quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation
faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.
Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard,
qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par
ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi
dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un
instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser
d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de
réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se
dit avec beaucoup de sens:
-- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de
m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le
mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.
Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant.
L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait
encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put
rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière
sur son oreiller.
-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de
l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant
d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement
tendu?
Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:
-- Qu'avez-vous donc, mon très cher père?
-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne
peut s'exprimer...
-- Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de
fâcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de
votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets...
les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces... la vie
éternelle... vaut mieux que cette vie périssable.
-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une
voix faible et d'un ton sardonique.
-- Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de
vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à
Rome.
-- Quelles intrigues! demanda Rodin.
-- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire,
reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos
aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant
cette coupable hésitation à les compléter!
-- Mes aveux ont été... explicites!... vous m'en assurez!... dit
Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était
oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne
l'abandonnaient pas encore.
-- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques
lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.
-- Alors... à quoi bon... vous les répéter!
Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de
Rodin.
-- À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon:
car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui
avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur
endurci.
-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir à petit feu, murmura
Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien
à vous apprendre... vous savez tout.
-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat
d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des
aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre
action, et vous pensez que cela vous sera compté!... Non... non...
croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle
vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilège,
s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement
le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez
nier ce que vous savez être la vérité... Le niez-vous!...
-- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi
en repos.
-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de
satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:
-- Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon
cher père; ainsi vous ne niez rien?
-- J'avais... le délire... je... ne... puis... donc... nier...
(Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne
puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon
délire...
-- Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité,
s'écria le prélat... furieux d'être de nouveau trompé dans son
attente, mais quand le délire est une révélation involontaire...
providentielle...
-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas même à la hauteur
de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je
n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous
voudriez... me... le faire dire...
Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse
croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de
regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire
d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son
oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et
poussant un long soupir d'angoisse.
-- Malédiction!... Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le
cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son
premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses
gardes... je n'en obtiendrai rien... À moins de profiter de la
faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions... de menaces...
d'épouvante...
Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le
père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie
indicible:
-- Excellente nouvelle!...