XIII. Le malade.

Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister à l'espèce de

concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait

alors à l'appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et

enveloppé d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte

odeur de camphre, car le prélat s'était entouré de tous les

préservatifs anticholériques imaginables.

Arrivé à l'un des paliers du second étage de la maison, le

cardinal frappa à une porte grise; personne ne lui répondant, il

l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il

traversa une espèce d'antichambre et se trouva dans une pièce où

était dressé un lit de sangle; sur une table de bois noir à

casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.

La physionomie du prélat semblait inquiète, morose; son teint

était toujours jaunâtre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses

yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de

coutume. S'arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque

avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur

d'un flacon anticholérique; puis, se voyant seul, il s'approcha

d'une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement

la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce

consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il

prit dans une bonbonnière d'or quelques pastilles préservatrices,

qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec

componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau

son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la

pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui

l'en séparait un bruit assez violent, il s'arrêta pour écouter,

car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait très

facilement à son oreille.

-- Me voici pansé... je peux me lever, disait une voix faible,

mais brève et impérieuse.

-- Vous n'y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus

forte, c'est impossible.

-- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.

-- Mais, mon révérend père... vous vous tuerez... vous êtes hors

d'état de vous lever... c'est vous exposer à une rechute

mortelle... je n'y consentirai pas.

À ces mots succéda de nouveau le bruit d'une faible lutte mêlée de

quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix

reprit:

-- Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas

vos habits à votre portée... Voici bientôt l'heure de votre

potion, je vais aller vous la préparer.

Et presque aussitôt, une porte s'ouvrant, le prélat vit entrer un

homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille

redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu'il jeta sur

une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier

élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien

était humble, douceâtre et réservée; ses cheveux, presque ras sur

le devant, flottaient derrière son cou; il fit un léger mouvement

de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux

reprises sans lever les yeux sur lui.

-- Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très

prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les

symptômes cholériques sont-ils revenus?

-- Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à

l'attaque de choléra suit son cours.

-- À la bonne heure... Mais le révérend père ne veut donc pas être

raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?

-- Sa Révérence voulait absolument se lever et s'habiller,

monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu

faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dévore... on

craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute

mortelle.

-- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?

-- Il sort d'ici, monseigneur.

-- Que pense-t-il du malade?

-- Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant,

monseigneur... La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce

matin de grandes inquiétudes! le révérend père Rodin est dans l'un

de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques

heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est allé

chercher ce qu'il lui fallait pour une opération réactive très

douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.

-- Et a-t-on fait prévenir le père d'Aigrigny?

-- Le père d'Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre

Éminence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis

trois jours.

-- Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je

le verrai tout à l'heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a-

t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un état

presque désespéré, et qu'il doit subir une opération si grave?

-- M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers

sacrements; mais le père Rodin s'est écrié avec irritation qu'on

ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans

cesse, qu'il avait autant que personne souci de son âme, et que...

-- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en

interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste

Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde,

il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intérêt de sa compagnie.

Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements

avec la plus éclatante solennité, et qu'il fasse, non seulement

une fin chrétienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il

faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient

conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une

excellente sensation.

-- C'est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet

ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur; mais

Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu

ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise

dangereuse, peut-être mortelle, n'a pas osé insister.

-- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impiété

révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un

effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos,

en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père; on le

laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle

ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le

dessin du catafalque; c'est très splendide, très imposant. Par sa

position dans l'ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose

d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents

cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à

l'esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l'éclairer

d'en haut, cela fait à merveille; on pourrait ensuite distribuer

au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique

du révérend père, et...

Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet métallique que l'on

jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce

voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.

-- Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son

embaumement... monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste

Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce

qui se dit ici.

-- Si le père Rodin m'a écouté, reprit le cardinal à voix basse et

allant se placer à l'autre bout de la chambre, cette circonstance

me servira à entrer en matière... mais, en tout état de cause, je

persiste à croire que l'embaumement et l'exposition seraient très

nécessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le

peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe

mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la

population.

-- Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu'ici les

lois s'opposent à ces expositions, et que...

-- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux.

Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prêtre

n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de...

Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus

explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit:

-- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma

dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de

délire?

-- Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et

demie au moins.

-- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a été recommandé, continué de

tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au

malade pendant ce nouvel accès?

-- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me

l'a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le

casier une note qu'il remit au prélat.

Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de

M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la

cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la

conversation relative à l'embaumement présumé avait pu

parfaitement parvenir jusqu'à lui.

Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une

expression de vive curiosité. Après l'avoir parcourue, il froissa

le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit:

-- Toujours des mots incohérents... pas deux paroles dont on

puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment

que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire,

et de n'extravaguer qu'à propos de choses insignifiantes.

Puis, s'adressant à M. Rousselet:

-- Vous êtes bien sûr d'avoir rapporté tout ce qui lui échappait

dans son délire?

-- À l'exception des phrases qu'il répétait sans cesse et que je

n'ai écrites qu'une fois, Votre Éminence peut être persuadée que

je n'ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu'il me

parût...

-- Vous allez m'introduire auprès du père Rodin, dit le prélat

après un moment de silence.

-- Mais... monseigneur... répondit l'élève avec hésitation, son

accès l'a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père

est bien faible en ce moment.

-- Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis,

se ravisant, il ajouta:

-- Raison de plus... il appréciera davantage les consolations que

je lui apporte... S'il s'est endormi, éveillez-le et annoncez-lui

ma visite.

-- Je n'ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit

Rousselet en s'inclinant.

Et il entra dans la chambre voisine. Resté seul, le cardinal se

dit d'un air pensif:

-- J'en reviens toujours là... lors de la soudaine attaque de

choléra dont il a été frappé... le père Rodin s'est cru empoisonné

par ordre du saint-siège; il machinait donc contre Rome quelque

chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si

abominable? Nos soupçons seraient-ils donc fondés? Agirait-il

souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une

notable partie du sacré collège?... mais alors dans quel but?

Voilà ce qu'il a été impossible de pénétrer, tant son secret est

fidèlement gardé par ses complices... J'avais espéré que, pendant

son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la

trace de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir, car presque

toujours le délire, et surtout chez un homme d'un esprit si

inquiet, si actif, le délire n'est que l'exagération d'une idée

dominante; cependant, voilà cinq accès que l'on m'a pour ainsi

dire fidèlement sténographiés... et rien, non... rien que des

phrases vides ou sans suite.

Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.

-- Je suis désolé d'avoir à vous apprendre, monseigneur, que le

révérend père refuse opiniâtrement de voir personne; il prétend

avoir besoin d'un repos absolu... Quoique très abattu, il a l'air

sombre, courroucé... Je ne serais pas étonné qu'il eût entendu

Votre Éminence parler de le faire embaumer... et...

Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:

-- Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette

nuit?

-- Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.

-- De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s'il

eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n'a offert

rien de particulier?

-- Non, monseigneur! ainsi que Votre Éminence a pu s'en convaincre

par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus

de paroles incohérentes.

Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l'autre

chambre, M. Rousselet ajouta:

-- Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir

personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opération qu'on

va lui faire tout à l'heure... et il serait dangereux peut-être

de...

Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la

chambre de Rodin.

Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était

simplement, mais commodément meublée: deux tisons brûlaient

lentement dans les cendres de l'âtre, envahi par une cafetière, un

pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de

farine de moutarde; sur la cheminée on voyait épars plusieurs

morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette

chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments,

particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d'une

senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal

s'arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.

Ainsi que les révérends pères l'avaient prétendu dans leur

promenade, Rodin vivait parce qu'il s'était dit: «Il faut que je

vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de

lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de

même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et

l'énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et

triompher de positions quelquefois désespérées.

Il en avait été ainsi du jésuite... L'inébranlable fermeté de son

caractère, et l'on dirait presque la redoutable ténacité de sa

volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance

mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l'habile

médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont

il avait été si rapidement atteint. Mais à cette foudroyante

perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus

pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce

redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père

d'Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu'au

point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les

fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.

Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne

laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit où gisait

Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre

particulière aux cholériques, mais elle était restée d'une

lividité cadavéreuse; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche,

rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os; les muscles et

les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d'un

vautour, ressemblaient à un réseau de cordes; sa tête, couverte

d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'où s'échappaient

quelques mèches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale

oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changeât de

linge. La barbe, rare, blanchâtre, n'ayant pas été rasée depuis

longtemps, pointait çà et là, comme les crins d'une brosse, sur

cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux

gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de

ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles

bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d'une couleur impossible

à rendre.

On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui

brillaient dans l'ombre formée par la profondeur des orbites. Ce

regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute

l'énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une

inquiétude dévorante; tantôt ses traits révélaient une douleur

aiguë; tantôt la crispation de ses mains et les brusques

tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir

d'être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts

dont il s'était chargé réclamaient toute l'activité de son esprit;

aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée,

faiblissait souvent, les idées lui échappaient: alors il éprouvait

des moments d'absence, des accès de délire dont il sortait comme

d'un rêve pénible et dont le souvenir l'épouvantait.

D'après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait

hors d'état de s'occuper de choses importantes, le père d'Aigrigny

avait jusqu'alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la

marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et

qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de

l'inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence

du père d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait

les fils, l'ignorance complète où il était des événements qui

avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son

exaspération.

Tel était l'état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa

volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.

Le juif errant - Tome II · 第 65 / 128 题