À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la
faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du
parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente.
Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque,
entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:
-- Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son
accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent,
curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe
au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix
si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:
-- Je me sens très mal... Le cardinal m'a presque achevé... Mais
si cette excellente nouvelle... avait trait à l'affaire
Rennepont... dont la pensée me dévore... et dont on ne me parle
pas... il me semble... que je serais sauvé.
-- Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les
recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors
opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui,
répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé... lisez... et glorifiez-
vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.
Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui
le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes
auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son
entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût
permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une
seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée... Pourtant, aux
paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel
espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté,
il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard
intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père
d'Aigrigny venait de lui remettre.
Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se
demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes
auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans
connaissance.
À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en
disant avec un accent impossible à rendre:
-- Et d'UN!... Ça commence... ça va!... Et, fermant les yeux dans
une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux
triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en
découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si
vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main
frémissante.
-- Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec
inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié
que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires
sérieuses.
-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse,
en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend
père. Cette joie si inattendue causera... peut-être... ma
guérison; oui... je ne sais ce que j'éprouve... mais tenez,
regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis
que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un
peu... j'y sens presque de la chaleur.
Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à
coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique
toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec
un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le
prélat en tressaillirent:
-- Ce premier succès répond à d'autres... je lis dans l'avenir...
oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre
cause triomphera... tous les membres de l'exécrable famille
Rennepont seront écrasés, et cela avant peu... vous verrez...
vous...
Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.
-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny.
Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
-- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan,
usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois
jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait
bravé le choléra avec une impiété sacrilège... Aujourd'hui
seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi...
et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte
de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de
l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa
Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que
peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs
passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre
cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques
Rennepont.
-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle
devint bientôt presque inintelligible, la punition commence
déjà... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet
acte de décès... ajouta le jésuite en montrant le papier que le
père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions
à la compagnie de Jésus... et cela... parce que... je vous...
ai...
Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques
instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit
par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son
larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun
accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva
pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant
fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou
trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que
c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier
résultat si heureux.
Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant,
affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; _cette
heureuse nouvelle_, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait
pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le
courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses
joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage
redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues,
redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement
sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en
étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des
barres de fer.
Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le
père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin,
dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe
qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il
indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la
chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident,
soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques
cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.
-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny
à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.
Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort,
il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son
index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du
regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant
plus parler, il désirait écrire.
-- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père
d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin
est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.
Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de
Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine,
interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son
entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait
prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres.
Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit
la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui
remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:
-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais
l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.
-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny;
puis il ajouta: -- Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit
revenir?
-- Mais il ne tardera pas, mon père... car il veut faire avant la
nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif
sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela,
ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable,
que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.
-- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le
révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de
voix.
-- C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se
renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira
sur le larynx comme sur les poumons.
-- Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père
d'Aigrigny.
-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la
chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance
au père Rodin.
-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous
l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.
Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son
chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:
-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes
personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une
surveillance spéciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis
de rien voir par moi-même depuis quelques jours... car je me lève
aujourd'hui pour la première fois... Mais je ne sais, mon père,
ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet
d'entendre...
Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le
père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à
se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc
vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le
secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en
lui montrant la lettre:
-- Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et
répondit:
-- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église
doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse
compagnie.
Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes
d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la
première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une
voix grave et pénétrée:
-- C'est un malheur... un grand malheur...
Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air
inquiet et interrogatif...
-- Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.
-- Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en
froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette
misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis
longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre
Révérence...
Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à
sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit
entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur
abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.
Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:
-- Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument
mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme
toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous
verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si
cette note mérite toute créance.
Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père
d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui
suit:
«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît
moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures
avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas
arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de
plus en plus... on peut regarder ce symptôme comme la preuve
certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal...
Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant
été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été
ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire
parvenir d'une autre manière.»
Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:
-- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note
pourrait être plus satisfaisante...
Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien
il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main
à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
-- Ah!... s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après
avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour
en a de bien funestes!
À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant
vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du
regard.
Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père
d'Aigrigny:
-- Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
-- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement
ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol
Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il
ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la
maison... Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant
ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy
dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc
laissé corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis
toujours défié... le misérable... Mais non, je ne veux pas croire
à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je
sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare
qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant
chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on
ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait
depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement
il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les
autres renseignements, que je crois plus certains, ne les
confirmeront pas, je l'espère.
-- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore
désespérer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny,
qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit
de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère
muette, en songeant à ce nouvel échec.
-- Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un
moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la
personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse
exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils
contredire absolument les autres!
Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans
cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les
acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par
son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de
haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime
de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat
des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.