À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort
élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte
à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de
grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de
voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite
dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond
duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect
parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une
simplicité _cossue _(que l'on excuse cette vulgarité), signe
évident de l'opulence discrète.
Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait
été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire.
Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs
et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent
et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir
trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une
certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante
à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois
béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et
rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés,
descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats.
Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de
Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble,
ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.
-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une
conversation commencée et parlant d'une personne absente, je
crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend
père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé
ses forces... et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait
craindre pour ses jours.
-- Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu
d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.
-- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de
penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale
en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession
publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès
de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.
-- Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le
supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers
devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.
-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici
mourant... sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et
douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.
-- Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa
maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit
le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de
connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques
instants lucides, il les employait en emportements détestables
contre le sort qui le clouait sur son lit.
-- On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin
aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu
l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola,
notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites
s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un
même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait
répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser
publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.
-- Je n'ai pas été témoin de cela... mais si le père Rodin a osé
prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune père indigné,
c'est un...
Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un
regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il
ajouta:
-- C'est un grand malheur pour son âme... mais je suis certain
qu'on a calomnié Sa Révérence.
-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais
ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son
compagnon.
Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi,
les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée
aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où
rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en
pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était
agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur
la poitrine deux grands écriteaux.
L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.
L'autre: CHARNEL.
Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la
promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un
homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau,
aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon
l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on
devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils,
que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son
apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui
les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois
par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant
au rond-point où il était _exposé_.
Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois
révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement
d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément
les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination
et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un
second regard, non moins mécanique que le premier, ils
foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux
écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits
possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant
comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte,
d'une intonation exactement pareille, les révérends pères
recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.
Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on
apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les
révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement
de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de
dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de
faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites.
_C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une
charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du
confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du
sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les
aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que
délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le
corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en
toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome,
_pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le
café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la
profonde habileté financière des révérends pères et à leur
insinuante dextérité, la pratique abondait... Et comment n'aurait-
elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la
route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du
salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable
couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si
légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les
indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et
de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles
tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On
trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant
d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois
riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une
peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule
de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et
la morale élastique des révérends pères était inappréciable.
En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu,
personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui
l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui
garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui
demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits
dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait
une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs
si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une
complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout
benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de
brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des
héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi
pieusement dépouillés par les révérends pères.
Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à
la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant
rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au
jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:
-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre
maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi
sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.
-- Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul
dans le jardin du bâtiment neuf.
-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison
de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au
pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père
d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait
dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on
n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement
le jeune père.
-- Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des
révérends pères.
-- Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur
Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire
encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir
de sa chambre.
-- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune
père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux,
il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui
continuèrent l'entretien suivant:
-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?
-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais
entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_.
_-- _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui
ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une
extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne
parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le
front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez
dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi-
obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui
cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des
dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât
du feu dans sa chambre.
-- C'est peut-être un maniaque.
-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du
pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu
lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.
-- Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de
ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom,
car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.
-- Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu
ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que
l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.
-- C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure
notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune
père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de
sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet
inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle... Nos autres
pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans
un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du
pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?
-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt
qu'une autre?
-- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour
s'instruire dans notre sainte religion.
Et la promenade continua entre ces trois prêtres.
À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de
caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de
cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des
hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé;
chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe
dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours
accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et
madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des
membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel
espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en
résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils
n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la
délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour
exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans
l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la
plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la
plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.
Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les
dons opulents que les deux révérends pères, à figures si
débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac
toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la
congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de
gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur
des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les
promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc.,
tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.
Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une
figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un
ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus
ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie
lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui
fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus
austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de
mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des
anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues
rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans
une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible,
que chaque rôle eût le physique de l'emploi.
En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères
étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation
principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans
cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé
rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on
entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque
continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût
vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec
des piles que l'on entasse.
Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait
acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par
la congrégation et répandus à profusion en France par la
complicité de l'Église, livres presque toujours stupides,
insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans
lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la
glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou
insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les
miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie
burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes
des saltimbanques de la foire.
Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique
d'écus, un des révérends pères dit en souriant:
-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père
économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre
avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.
-- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de
ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.
-- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont
avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir,
malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros
de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés... Et chaque jour,
on nous apporte de nouveaux lots... Hier la récolte a été bonne:
1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un
autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens);
2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud
cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son
sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans
un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la
régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.
-- Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot.
Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de
vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un
mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le
corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames
transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs,
empêchent complètement d'en tirer la _mère lame_, si l'on peut
s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme
plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de
plaques de vermeil ciselé.
-- Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.
-- Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met,
avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage
de la Vierge.
-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est
le tirage de la Vierge?
-- Comment, vous ignorez...
-- Parfaitement.
-- C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue.
Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par
une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa
robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement
circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel
s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]
-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est
remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail... Mais savez-vous
combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à
payer les frais?
-- Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les
pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille
francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le
poids de l'or... évalué, je crois, à neuf mille francs.
-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en
mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne
sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les
Lazaristes.
-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car
leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut
pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le
nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres
précieuses.
Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue.
Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de
pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux
jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public
pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des
milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte
de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques
qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment
d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à
qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.
* * * * *
L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des
trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui
entrait:
-- Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter
le père Rodin.
-- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air
rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!
En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se
rendant à l'appartement occupé par Rodin.