XII. La promenade.

À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort

élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte

à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de

grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de

voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite

dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond

duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect

parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une

simplicité _cossue _(que l'on excuse cette vulgarité), signe

évident de l'opulence discrète.

Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait

été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire.

Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs

et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent

et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir

trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une

certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante

à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois

béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et

rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés,

descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats.

Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de

Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble,

ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.

-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une

conversation commencée et parlant d'une personne absente, je

crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend

père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé

ses forces... et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait

craindre pour ses jours.

-- Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu

d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.

-- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de

penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale

en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession

publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès

de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.

-- Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le

supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers

devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.

-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici

mourant... sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et

douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.

-- Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa

maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit

le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de

connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques

instants lucides, il les employait en emportements détestables

contre le sort qui le clouait sur son lit.

-- On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin

aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu

l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola,

notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites

s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un

même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait

répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser

publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.

-- Je n'ai pas été témoin de cela... mais si le père Rodin a osé

prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune père indigné,

c'est un...

Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un

regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il

ajouta:

-- C'est un grand malheur pour son âme... mais je suis certain

qu'on a calomnié Sa Révérence.

-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais

ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son

compagnon.

Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi,

les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée

aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où

rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en

pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était

agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur

la poitrine deux grands écriteaux.

L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.

L'autre: CHARNEL.

Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la

promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un

homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau,

aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon

l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on

devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils,

que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son

apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui

les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois

par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant

au rond-point où il était _exposé_.

Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois

révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement

d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément

les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination

et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un

second regard, non moins mécanique que le premier, ils

foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux

écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits

possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant

comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte,

d'une intonation exactement pareille, les révérends pères

recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.

Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on

apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les

révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement

de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de

dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de

faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites.

_C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une

charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du

confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du

sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les

aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que

délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le

corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en

toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome,

_pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le

café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la

profonde habileté financière des révérends pères et à leur

insinuante dextérité, la pratique abondait... Et comment n'aurait-

elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la

route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du

salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable

couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si

légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les

indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et

de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles

tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On

trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant

d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois

riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une

peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule

de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et

la morale élastique des révérends pères était inappréciable.

En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu,

personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui

l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui

garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui

demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits

dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait

une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs

si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une

complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout

benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de

brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des

héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi

pieusement dépouillés par les révérends pères.

Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à

la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant

rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au

jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:

-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre

maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi

sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.

-- Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul

dans le jardin du bâtiment neuf.

-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison

de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au

pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père

d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait

dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on

n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement

le jeune père.

-- Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des

révérends pères.

-- Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur

Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire

encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir

de sa chambre.

-- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune

père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux,

il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui

continuèrent l'entretien suivant:

-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?

-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais

entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_.

_-- _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui

ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une

extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne

parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le

front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez

dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi-

obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui

cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des

dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât

du feu dans sa chambre.

-- C'est peut-être un maniaque.

-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du

pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu

lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.

-- Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de

ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom,

car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.

-- Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu

ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que

l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.

-- C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure

notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune

père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de

sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet

inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle... Nos autres

pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans

un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du

pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?

-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt

qu'une autre?

-- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour

s'instruire dans notre sainte religion.

Et la promenade continua entre ces trois prêtres.

À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de

caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de

cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des

hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé;

chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe

dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours

accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et

madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des

membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel

espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en

résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils

n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la

délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour

exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans

l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la

plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la

plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.

Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les

dons opulents que les deux révérends pères, à figures si

débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac

toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la

congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de

gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur

des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les

promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc.,

tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.

Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une

figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un

ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus

ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie

lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui

fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus

austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de

mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des

anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues

rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans

une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible,

que chaque rôle eût le physique de l'emploi.

En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères

étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation

principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans

cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé

rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on

entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque

continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût

vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec

des piles que l'on entasse.

Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait

acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par

la congrégation et répandus à profusion en France par la

complicité de l'Église, livres presque toujours stupides,

insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans

lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la

glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou

insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les

miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie

burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes

des saltimbanques de la foire.

Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique

d'écus, un des révérends pères dit en souriant:

-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père

économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre

avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.

-- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de

ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.

-- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont

avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir,

malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros

de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés... Et chaque jour,

on nous apporte de nouveaux lots... Hier la récolte a été bonne:

1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un

autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens);

2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud

cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son

sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans

un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la

régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.

-- Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot.

Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de

vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un

mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le

corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames

transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs,

empêchent complètement d'en tirer la _mère lame_, si l'on peut

s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme

plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de

plaques de vermeil ciselé.

-- Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.

-- Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met,

avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage

de la Vierge.

-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est

le tirage de la Vierge?

-- Comment, vous ignorez...

-- Parfaitement.

-- C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue.

Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par

une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa

robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement

circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel

s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]

-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est

remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail... Mais savez-vous

combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à

payer les frais?

-- Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les

pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille

francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le

poids de l'or... évalué, je crois, à neuf mille francs.

-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en

mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne

sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les

Lazaristes.

-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car

leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut

pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le

nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres

précieuses.

Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue.

Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de

pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux

jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public

pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des

milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte

de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques

qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment

d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à

qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.

* * * * *

L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des

trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui

entrait:

-- Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter

le père Rodin.

-- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air

rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!

En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se

rendant à l'appartement occupé par Rodin.

Le juif errant - Tome II · 第 64 / 128 题