IX. L'empoisonneur.

Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au

récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de

détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où

Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces... S'il nous

était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement,

cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera

peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie

auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle,

lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse

égarer par des meneurs d'une férocité stupide.

Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus

alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de

l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on

disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de

l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent

ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.

Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message

auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la

place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin

de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux

verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait

la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement

et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa

portée.

La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa

physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière,

prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des

empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur

l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:

-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!

À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou

trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement,

coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:

-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres

répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on

l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en

l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules

avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande,

pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre...

-- Brigand!... s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que

plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu

auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!

-- Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.

-- C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.

-- Il faudrait alors l'arrêter... ajouta un troisième.

-- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais

subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut

l'arrêter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du

comptoir.

Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulèrent aussitôt dans le

groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes,

grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de

sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur,

voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut

faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au

collet en lui disant:

-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà

fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut

exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité

naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma

à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et

deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la

cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses

forces:

-- Au secours!... à l'empoisonneur!... à l'assassin!... à la

garde!...

Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse,

les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux

empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les

buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne,

celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit

personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta

les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan

vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat,

sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée

en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se

fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à

toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements

déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un

grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent

à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:

-- Arrêtez... arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant

accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher,

qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce

panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet

obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garçon boucher, croyant

faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la

rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula

avec lui sur le pavé en criant:

-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scène se

passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la

foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison

du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci

avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher,

plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le

carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les

passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue

de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.

À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath,

tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le

combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était

perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de

poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment

avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva,

et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.

Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient

les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de

lui, accourait une multitude hostile.

Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait

de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux

populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui

où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de

seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés

se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un

sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider

à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur,

fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une

fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre

ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et

sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit

légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il

chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc-

bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en

avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides

comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment

le choc.

La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La

mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se

baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la

tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle

l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de

l'orbite.

Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de

douleur atroce.

-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath,

rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers

coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de

force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire

digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule),

Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait

à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer

longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le

combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas

d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque

entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt

un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en

martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide

et sanglante, était renversée en arrière par un combattant

cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts,

les violentes oscillations de la foule témoignaient de

l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le

carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une

longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en

pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix

haletantes et courroucées répétèrent ce cri:

-- Mort à l'empoisonneur!

Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes

de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils

ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des

gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances

ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes

sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable

justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots

des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage.

Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds;

on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au

milieu de ces cris furieux: -- À mort l'empoisonneur! on entendait

de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était

une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire,

voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des

femmes... oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères...

s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.

Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage

meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine

nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude

de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces

soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur

ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses

blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des

coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent

de sa bouche avec des flots de sang:

-- Grâce... je n'ai pas empoisonné... grâce.

Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur

la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs

cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime,

quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le

carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui

ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et

s'écria:

-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il

renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois

sur le pavé...

Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:

-- C'est Goliath!... Arrêtez... ce malheureux est innocent. Et le

père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit

de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de

cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il

s'écria:

-- Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je

le connais... vous répondrez de sa vie...

Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père

d'Aigrigny.

-- Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant

le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!

-- Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper

aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!

-- Oui... j'ose tout, moi... répondit le carrier.

-- Il le connaît... ça doit être un empoisonneur... comme l'autre!

criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux

adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était

ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.

À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé

du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une

forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa

poche et roula près du corps de Goliath.

À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:

-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. À

cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de

serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:

-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...

-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour

lui que pour l'autre...

-- Moi... un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.

Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le

déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:

-- Et ça!... qu'est-ce que c'est?

-- Cela n'est pas du poison... s'écria le père d'Aigrigny.

-- Alors... bois-le... repartit le carrier.

-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.

-- Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula

en repoussant vivement le flacon de la main.

-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t-

on.

Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le

corps de Goliath.

-- Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se

trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait

des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire

que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de

Notre Seigneur, je vous jure que...

-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en

présentant de nouveau le flacon au jésuite.

-- Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme

lui, tu empoisonnes le peuple!

-- Oui... à mort!... à mort!...

-- Mais, malheureux... s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux

hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!

-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés,

brigands!

-- Mais cela n'est pas vrai... et...

-- Bois, alors... répéta l'inflexible carrier; une dernière

fois... décide-toi.

-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'écria le père

d'Aigrigny.

-- Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant

davantage, il avoue... il avoue...

-- Il s'est trahi!

-- Il l'a dit: «Boire ça... c'est la mort!...» Des cris furieux

interrompirent le père d'Aigrigny.

-- Mais... écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains,

ce flacon, c'est...

-- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied

Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père

d'Aigrigny à la gorge.

À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule,

acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le

corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans

forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées.

Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du

cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au

milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris

sanglants dans la rivière...

Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps

d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit

imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour

provoquer un si effroyable meurtre!

-- _C'est peut-être un empoisonneur!_... Voilà ce qu'avait dit le

buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath

avait été impitoyablement massacré... Que d'impérieuses raisons

pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières

profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux à

même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de

superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!...

Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le

sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance

abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent,

et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les

enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!

* * * * *

Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que

poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa

main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath

expirant:

-- Achève celui-là... je vais commencer celui-ci.

Le juif errant - Tome II · 第 61 / 128 题