Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au
récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de
détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où
Jacques Rennepont venait de mourir.
Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces... S'il nous
était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement,
cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera
peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie
auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle,
lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse
égarer par des meneurs d'une férocité stupide.
Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus
alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de
l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on
disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de
l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent
ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.
Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message
auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la
place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin
de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux
verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait
la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement
et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa
portée.
La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa
physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière,
prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des
empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur
l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:
-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!
À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou
trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement,
coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:
-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres
répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on
l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en
l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules
avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande,
pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre...
-- Brigand!... s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que
plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu
auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!
-- Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.
-- C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.
-- Il faudrait alors l'arrêter... ajouta un troisième.
-- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais
subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut
l'arrêter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du
comptoir.
Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulèrent aussitôt dans le
groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes,
grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de
sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur,
voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut
faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au
collet en lui disant:
-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà
fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut
exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité
naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma
à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et
deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la
cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses
forces:
-- Au secours!... à l'empoisonneur!... à l'assassin!... à la
garde!...
Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse,
les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux
empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les
buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne,
celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit
personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta
les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan
vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat,
sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée
en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se
fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à
toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements
déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un
grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent
à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:
-- Arrêtez... arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant
accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher,
qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce
panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet
obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garçon boucher, croyant
faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la
rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula
avec lui sur le pavé en criant:
-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scène se
passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la
foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison
du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci
avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher,
plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le
carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les
passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue
de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.
À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath,
tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le
combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était
perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de
poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment
avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva,
et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.
Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient
les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de
lui, accourait une multitude hostile.
Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait
de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux
populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui
où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de
seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés
se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un
sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider
à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur,
fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une
fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre
ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et
sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit
légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il
chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc-
bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en
avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides
comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment
le choc.
La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La
mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se
baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la
tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle
l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de
l'orbite.
Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de
douleur atroce.
-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath,
rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers
coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de
force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire
digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule),
Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait
à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer
longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le
combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas
d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque
entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt
un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en
martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide
et sanglante, était renversée en arrière par un combattant
cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts,
les violentes oscillations de la foule témoignaient de
l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le
carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une
longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en
pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix
haletantes et courroucées répétèrent ce cri:
-- Mort à l'empoisonneur!
Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes
de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils
ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des
gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances
ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes
sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable
justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots
des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage.
Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds;
on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au
milieu de ces cris furieux: -- À mort l'empoisonneur! on entendait
de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était
une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire,
voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des
femmes... oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères...
s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.
Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage
meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine
nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude
de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces
soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur
ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses
blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des
coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent
de sa bouche avec des flots de sang:
-- Grâce... je n'ai pas empoisonné... grâce.
Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur
la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs
cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime,
quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le
carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui
ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et
s'écria:
-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il
renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois
sur le pavé...
Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:
-- C'est Goliath!... Arrêtez... ce malheureux est innocent. Et le
père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit
de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de
cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il
s'écria:
-- Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je
le connais... vous répondrez de sa vie...
Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père
d'Aigrigny.
-- Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant
le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!
-- Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper
aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!
-- Oui... j'ose tout, moi... répondit le carrier.
-- Il le connaît... ça doit être un empoisonneur... comme l'autre!
criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux
adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était
ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.
À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé
du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une
forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa
poche et roula près du corps de Goliath.
À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:
-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. À
cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de
serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:
-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...
-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour
lui que pour l'autre...
-- Moi... un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.
Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le
déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:
-- Et ça!... qu'est-ce que c'est?
-- Cela n'est pas du poison... s'écria le père d'Aigrigny.
-- Alors... bois-le... repartit le carrier.
-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.
-- Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula
en repoussant vivement le flacon de la main.
-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t-
on.
Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le
corps de Goliath.
-- Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se
trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait
des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire
que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de
Notre Seigneur, je vous jure que...
-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en
présentant de nouveau le flacon au jésuite.
-- Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme
lui, tu empoisonnes le peuple!
-- Oui... à mort!... à mort!...
-- Mais, malheureux... s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux
hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!
-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés,
brigands!
-- Mais cela n'est pas vrai... et...
-- Bois, alors... répéta l'inflexible carrier; une dernière
fois... décide-toi.
-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'écria le père
d'Aigrigny.
-- Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant
davantage, il avoue... il avoue...
-- Il s'est trahi!
-- Il l'a dit: «Boire ça... c'est la mort!...» Des cris furieux
interrompirent le père d'Aigrigny.
-- Mais... écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains,
ce flacon, c'est...
-- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied
Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père
d'Aigrigny à la gorge.
À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule,
acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le
corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans
forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées.
Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du
cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au
milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris
sanglants dans la rivière...
Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps
d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit
imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour
provoquer un si effroyable meurtre!
-- _C'est peut-être un empoisonneur!_... Voilà ce qu'avait dit le
buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath
avait été impitoyablement massacré... Que d'impérieuses raisons
pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières
profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux à
même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de
superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!...
Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le
sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance
abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent,
et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les
enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!
* * * * *
Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que
poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa
main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath
expirant:
-- Achève celui-là... je vais commencer celui-ci.