La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si
grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle,
les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés,
vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de
tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la
misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.
À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre
et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin
d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille
tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de
l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch,
Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir
les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier
mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce
qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie
et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour
un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à
travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de
Couche-tout-nu.
-- Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de
bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi...
Céphyse...
Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être
entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté
de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond
soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger
tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques
instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent
voir son regard éteint.
Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une
curiosité inquiète.
Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de
larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de
sanglots:
-- Jacques... c'est moi... Céphyse... Je te retrouve... Ce n'est
pas ma faute si je t'ai abandonné... Pardonne-moi...
-- Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être
funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'état où
il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.
Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques,
semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui
se passait autour de lui.
-- Vous... c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en
reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques...
Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu,
s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.
-- Céphyse... c'est toi... murmura Jacques.
-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondément émue,
c'est moi... je viens... je vais te dire...
Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur
son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire
l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des
traits de Jacques.
Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour
la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:
-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de
la misère... je ne te reconnais pas... non plus... moi.
-- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin... bien de la misère... et
pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une
vive rougeur colorait ses traits pâles.
-- Pis que la misère!... dit Jacques étonné.
-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hâta de dire
Céphyse sans répondre à son amant.
-- Moi... tout à l'heure, j'étais en train d'en finir... Tu m'as
appelé... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens
là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est
égal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.
-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...
-- Écoute, ma fille... j'aurais là, vois-tu... dans l'estomac...
un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas
davantage... Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit
feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tête il désigna
Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours chargé d'attiser le
feu... Après ça... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu
l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais
par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à
m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de
boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch
que voilà...
-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules,
tu as tendu ton verre, et j'ai versé... Et pardieu, nous
trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.
-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé
ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok,
pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra... On croirait
que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je
te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique;
tu as gaiement creusé ma fosse... Quelquefois, il est vrai...
voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas...
mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me
disant: «Va donc, farceur... va donc...» et j'allais, oui... et me
voici arrivé...
Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça
l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.
-- Mon garçon... dit froidement Morok, écoute-moi... suis mon
conseil... et...
-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de
t'écouter... j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse... avant de
descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.
-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.
-- Alors, ma brave Céphyse... c'est à toi que je devrai mon salut,
dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les
spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi...
je t'ai vue si pauvrement vêtue... j'ai senti quelque chose de bon
au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: «Pauvre
fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé
travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant
qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi... tant que je
l'ai pu...» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi
l'âme... j'en avais besoin... car je brûlais...; et je brûle
encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai
été heureux, ça m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et
bonne Céphyse... oui, tu as été bonne et brave... tu as eu
raison... car je n'ai jamais aimé que toi au monde... et si, dans
mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la
fange... qui me fit regretter de n'être pas meilleur... cette
pensée-là me venait toujours à propos de toi... merci donc, ma
pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent
humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à
Céphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai
heureux aussi... Ta main... ma brave Céphyse, ta main... tu as agi
en honnête et loyale créature...
Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse,
toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux
sur son amant.
-- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune
fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?
La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés;
écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si
suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine
Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les
traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit
presque en balbutiant:
-- Céphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main...
c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement,
après un instant de silence:
-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as
dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je
vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible... mais je vivrai
honnête...» Voilà ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais,
tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je
te croirai.
Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les
genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet
homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui,
depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement
cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme
ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu
de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré
la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le
premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement
et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage
contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau
avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au
moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le
couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la
figure cachée entre ses deux mains.
Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur
Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le
douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle
se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle
s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:
-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais...
Écoute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire
tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra
Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: «Ayez le
courage de...»
-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit...
laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que ça...
maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en
repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et
amer:
-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que
je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.
-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse
d'un air égaré, tu m'entendras... et tout le monde aussi
m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas...
messieurs... si je mérite pitié... vous prierez Jacques de me
pardonner... car enfin... si, poussée par la misère... ne trouvant
pas de travail, j'ai été forcée de me vendre... non pour du luxe,
vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un
abri à ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus
misérable que moi... il y aurait pourtant, à cause de cela, de
quoi avoir pitié de moi... car on dirait que c'est pour son
plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de
rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un
frémissement d'horreur:
-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infâme, si horrible,
vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aimé la mort que de
recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris
que tu étais ici.
Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement
la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini-
Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains
suppliantes:
-- Jacques! un mot, un seul mot de pitié... de pardon!
-- Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue
cause une émotion trop pénible à mon ami.
-- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs
convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse;
laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.
-- Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en
fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi,
laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en
irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le
laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il
souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles!
-- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il
faudrait envoyer chercher un médecin.
-- On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils
sont trop occupés.
-- Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est
en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les
premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et
la nappe servira de drap.
-- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le,
et quittons la maison.
Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue
avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse.
C'était l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen
des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui
devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent
d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait
demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à
l'hospice.
Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur,
ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et
femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de
cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en
assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient
heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout.
L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec
les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants
se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine,
mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame
avec une furie incroyable.
Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la
taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à
travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient
le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les
força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages
retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.
-- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure
ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?
-- C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont
on vient de jeter le corps à l'eau... reprit l'homme. Si vous
voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans
cela nous arriverons _trop tard_.
À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux
retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à
grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de
Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante... Jacques,
l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer
entre ses bras...
Rapprochement fatal... Au moment même de l'exclamation désespérée
de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques... un autre cri
s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort
un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant
d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se
débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au
milieu de son exécrable triomphe.
-- Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes
homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la
voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.