X. La cathédrale.

La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé

de Goliath fut précipité dans la rivière.

Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue

qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir

duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la

puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la

multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur!

_reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait.

À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant

dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait

pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple

de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu

d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À

l'aide! au secours!...» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant

de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint

enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un

pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.

Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé

au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais

le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se

précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu

du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort

donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore

repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans

l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime

redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent

avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le

père d'Aigrigny en disant:

-- À moi, mes amis!... Celui-là dure trop, finissons-le... Le père

d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces étaient à bout, il se sentit

défaillir... ses jambes tremblèrent... un nuage passa devant sa

vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque

voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes

contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la

poitrine, se faisait déjà ressentir... Deux ou trois fois une

écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était

désespérée... «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de

fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du

père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et

au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation,

appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la

porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui... une main

ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce

mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé

en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan,

et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi

dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court,

puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette

brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague

sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait

de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.

Celui-là était Gabriel.

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa

longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi

lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure

d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de

commisération et de douleur, était doucement éclairée par les

dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait

d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante

et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses

grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes,

s'écria d'une voix sonore et palpitante:

-- Grâce... mes frères!... Soyez humains... soyez justes. Revenu

de son premier mouvement de surprise et de son émotion

involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:

-- Pas de grâce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on

nous le rende... ou nous allons le prendre.

-- Y songez-vous, mes frères?... répondit Gabriel; dans cette

église... un lieu sacré... un lieu de refuge... pour tout ce qui

est persécuté!...

-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel,

répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.

-- Mes frères, écoutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers

lui.

-- À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans

l'église... entrons dans l'église.

-- Oui!... oui!... cria la foule, entraînée de nouveau par la

violence de ce misérable; à bas la calotte!

-- Ils s'entendent.

-- À bas les calotins!

-- Entrons là comme à l'archevêché!...

-- Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!...

-- Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?

-- Si les calotins défendent les empoisonneurs... à l'eau les

calotins!...

-- Oui!... Oui!...

-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier,

suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas

vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le

courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se

rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts

des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la

barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya

d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des

ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte

pouvait résister quelques minutes.

Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père

d'Aigrigny:

-- Fuyez, mon père... fuyez par la sacristie; les autres issues

sont fermées...

Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur

froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant

enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui... À

la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas

chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une

grille du reste de l'église.

-- Vite, mon père!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de

toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous,

mon Dieu! hâtez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop

tard.

Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:

-- Et être seul... seul pour arrêter l'invasion de ces insensés...

Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou

quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient

dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de

l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt

pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les

orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par

la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi

tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.

Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes

paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait

sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille

du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la

souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les

dalles, et ses sens l'abandonnèrent.

À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui

inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte

s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder.

Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au

moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit

étendu sans mouvement à quelques pas du choeur... Abandonner la

porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le

traîner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel

une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille

à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la

porte, se précipitaient dans l'église.

Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine,

Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée

par une résistance inattendue.

La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption,

mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa

une scène étrange.

La nuit était venue... quelques lampes d'argent jetaient seules

une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés

disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans

cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus

audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la

grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les

menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils

redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes... de ces

voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça

leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme

une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine,

les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur

certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du

carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête

nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de

leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.

D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur

incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque

alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se

voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres...

Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce

respectueux silence, cette émotion passa bientôt.

-- Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons

haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier,

à la bonne heure.

Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

-- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.

-- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.

-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des

sacristains, ajouta le carrier.

-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...

-- En avant!

-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et

l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau

tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants,

habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle

auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure

imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.

-- L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il

faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand...

-- Il en répond.

-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.

-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À

mesure que s'effaçait la première impression de respect

involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient

davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches,

d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment

d'hésitation et de faiblesse.

-- Oui!... oui!... s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de

colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.

-- Ou de tous les deux...

-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper

notre empoisonneur!

-- À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit

d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la

cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du

choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune

missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes

Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux,

avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme

pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père

d'Aigrigny... cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si

cruelle hypocrisie.

Le juif errant - Tome II · 第 62 / 128 题