Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives
avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus
continu.
-- Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le
garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et
effarés, répondit en balbutiant:
-- Monsieur... c'est... c'est...
-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru,
quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour
nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.
-- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand
peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du
silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un
charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement
sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le
rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai
toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_.
Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des
bravos universels.
Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa
réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:
-- Je demande la parole.
-- Accordé! cria-t-on gaiement.
Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit
s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.
-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre;
il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.
-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en
vidant son verre.
-- Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.
-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix
tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue... Un brusque
et morne silence suivit ces paroles.
-- Sa bière... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière
qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec
la mère dans le même cercueil.
-- Une femme!... s'écria la Folie en s'adressant au garçon...
c'est une femme qui est morte?
-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit
tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est
morte un peu après elle... tout cela en moins de deux heures... Le
patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans
votre repas... Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier
matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire,
elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai
qu'elle.
À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup
sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et
épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage
de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans
le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait
quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers
coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les
coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles,
jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette
gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il
fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit
des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs
jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates
devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du
nombre.
Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain;
redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement
coloré, il s'écria:
-- Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce
punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les
vivants?
-- Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent
plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.
-- En avant le punch!...
-- Nargue le chagrin!...
-- Vive la joie!
-- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.
À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits
affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.
Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se
donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à
demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit
pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle
était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent
le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse
d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et
couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage
fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui
commençaient à oublier leurs alarmes passées.
-- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en
attendant que le punch ait brûlé... en avant notre duel; la
galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux
bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:
-- Choisis les armes.
-- Choisis toi-même, répondit Morok.
-- Eh bien!... voilà ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin
jugera les coups.
-- Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain
religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros
jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de
ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie
entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y
insinuer le canon d'un pistolet chargé, et...
-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-
Moulin, ou je le commande moi-même.
-- Puisque vous le voulez... soit.
-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.
-- C'est convenu, répondit Morok.
-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est
le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les
bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.
Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle.
Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par
l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes
préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté
par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres
pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus
ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient
encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée.
Certaines circonstances données, les plus petites choses ont
souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le
coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette
grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus
reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du
punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le
sait, jette sur les visages une teinte livide... bleuâtre; c'était
donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon
qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de
convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.
Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris,
s'écria:
-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait
que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et
bleuets.
Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix
retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un
moment distraire l'assemblée.
-- Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus
sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître.
Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.
-- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.
-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.
Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire
rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre
resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la
table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger
tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.
-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un
seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est
triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle
prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en
resterez là.
-- Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.
Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille... mais
soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:
-- Bah! plus de verre... à la régalade... c'est plus crâne...
oseras-tu!
Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses
lèvres en haussant les épaules.
Jacques se hâta de l'imiter.
Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait
de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.
Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de
Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient
alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la
lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok
et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent
involontairement les spectacles cruels.
Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain
il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de
crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front
glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur
aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours
ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un
instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra
le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son
impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe
insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement
le coude et but encore quelques gorgées... Ses forces étaient à
bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance
était atroce... il ne put résister... sa tête se renversa... ses
mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre
ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques
tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.
-- Jacques... mon garçon... ce n'est rien! s'écria Morok, dont le
regard féroce étincelait d'une joie diabolique.
Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir
en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout-
nu.
Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant
une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut
une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant
des cris perçants.
Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la
porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit
soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du
personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.