SECOURS AUX CHOLÉRIQUES

Où il y avait véritablement fête... pendant la nuit, c'était aux

cimetières... Ils se débauchaient... Eux, toujours si mornes, si

muets, à ces heures nocturnes, heures silencieuses où l'on entend

le léger frissonnement des cyprès agités par la brise... eux, si

solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler

leur silence funèbre... ils étaient tout à coup devenus animés,

bruyants, tapageurs et brillants de lumières. À la lueur fumeuse

des torches qui jetaient de grandes clartés rougeâtres sur les

sapins noirs et sur les pierres blanches des sépulcres, bon nombre

de fossoyeurs fossoyaient allègrement en fredonnant. Ce dangereux

et rude métier se payait alors presque à prix d'or; on avait tant

besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, après tout, les ménager;

s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient

toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces

et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si

quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commencée,

d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'était le

mot), et les y plaçaient amicalement.

Aux joyeux refrains des fossoyeurs répondaient d'autres flonflons

lointains; des cabarets s'étaient improvisés aux environs des

cimetières, et les cochers des morts, une fois _leurs pratiques

descendues à leur adresse_, comme ils disaient ingénieusement, les

cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire,

banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les

surprit le verre à la main et la gaudriole aux lèvres...

Observation bizarre; chez ces gens de funérailles, vivant dans les

entrailles du fléau, la mortalité fut presque nulle.

Dans les quartiers sombres, infects, où, au milieu d'une

atmosphère morbide, vivaient entassés une foule de prolétaires

déjà épuisés par les plus dures privations, et, ainsi que l'on

disait énergiquement alors_, tout mâchés _pour le choléra, il ne

s'agissait plus d'individus, mais de familles entières enlevées en

quelques heures; pourtant, parfois, ô clémence providentielle! un

ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et

délabrée, après que père et mère, frère et soeur étaient partis en

cercueil. Souvent aussi on fut obligé de fermer, faute de

locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux

travailleurs, complètement déshabitées en un jour par le fléau,

depuis la cave, où, selon l'habitude, couchaient sur la paille de

petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, où, hâves et demi-nus, se

roidissaient sur le carreau glacé quelques malheureux sans travail

et sans pain.

De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la période

croissante du choléra, offrit peut-être le spectacle le plus

effrayant, fut le quartier de la Cité, et, dans la Cité, le parvis

de Notre-Dame était presque chaque jour le théâtre de scènes

terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on

transportait à l'Hôtel-Dieu affluant sur cette place.

Le choléra n'avait pas une physionomie... il en avait mille.

Ainsi, huit jours après que Rodin avait été subitement atteint,

plusieurs événements, où l'horrible le disputait à l'étrange, se

passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole,

qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait

alors d'un côté par une ruelle sordide comme toutes les rues de la

Cité; une voûte sombre et écrasée la terminait. En entrant dans le

parvis on avait à gauche le portail de l'immense cathédrale, et en

face de soi les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Un peu plus loin, une

échappée de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre-

Dame.

Sur la muraille noirâtre et lézardée de l'arcade on pouvait lire

un placard récemment appliqué; il portait ces mots tracés au moyen

d'un poncis et de lettres de cuivre[20]:

_Vengeance!... vengeance!..._

_Les gens du peuple qui se font porter dans les hôpitaux y sont

empoisonnés, parce qu'on trouve le nombre des malades trop

considérable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres

descendent la Seine._

_Vengeance! et mort aux assassins du peuple!_

Deux hommes enveloppés de manteaux et à demi cachés dans l'ombre

de la voûte écoutaient avec une curiosité inquiète une rumeur qui

s'élevait de plus en plus menaçante du milieu d'un rassemblement

tumultueusement groupé aux abords de l'Hôtel-Dieu.

Bientôt ces cris: _Mort aux médecins! Vengeance! _arrivèrent

jusqu'aux deux hommes embusqués sous l'arcade.

-- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux

poudres... Une fois la populace en délire... on la lancera sur qui

l'on voudra.

-- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde là-bas... cet hercule

dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que

ce n'était pas un des plus enragés meneurs lors de la destruction

de la fabrique de M. Hardy?

-- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout où il y a un mauvais

coup à faire on trouve ce gredin-là.

-- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit

l'autre homme; il y fait un vent glacé, et quoique je sois

matelassé de flanelle...

-- Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D'ailleurs tout

se prépare bien de ce côté; on assure aussi que l'émeute

républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine.

Chaud! chaud! ça nous sert, et la sainte cause de la religion

triomphera de l'impiété révolutionnaire... Allons rejoindre le

père d'Aigrigny.

-- Où le trouverons-nous?

-- Ici près, viens... viens. Et les deux hommes disparurent

précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses

rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et

sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au

milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un

vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages. Un

rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les

abords de l'Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle

de l'hospice est entouré; derrière la grille on voyait rangé un

piquet d'infanterie; car les cris de _Mort aux médecins!_ étaient

devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi

appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue... à

la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on

transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à

l'Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À

chaque instant, des civières, des brancards apportaient de

nouvelles victimes; les civières, souvent garnies de rideaux de

coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune

couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant

écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.

Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice,

de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de

plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort

de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.

Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs

acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de

la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du

compagnonnage par les _Loups_, qui n'avaient voulu conserver

aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se

plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur

sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le

défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.

Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame,

la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du

rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre

qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement

engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la

civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur,

dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque

instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la

faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une

audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La

haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant,

les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:

-- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple!

-- C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis,

s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à

grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la

mégère reprit:

-- N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand

air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné

comme un vieux rat.

-- Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l'eau pour

régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore...

À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et

fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la

marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu'à grand'peine

de cette mégère.

Le nombre des cholériques arrivant à l'Hôtel-Dieu augmentait de

minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqué,

à défaut de civières et de brancards, c'était à bras que l'on

apportait les malades.

Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité

foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert

d'un drap taché de sang; l'un d'eux se sent tout à coup atteint

violemment, il s'arrête court; ses bras défaillants abandonnent le

brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le

malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur,

effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au

milieu de la foule. Les uns s'éloignent avec horreur, d'autres

éclatent d'un rire sauvage.

-- L'attelage s'est effarouché, dit le carrier; il a laissé la

carriole en plan...

-- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par pitié,

portez-moi à l'hospice.

-- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.

-- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta

un autre.

Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le

trahirent: il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la

multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et

le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont

couverts par ces cris:

-- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencèrent avec une

nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce,

ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants

après, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient

vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant

entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore; sa tête,

appesantie et déjà livide, s'appuyait sur l'épaule de l'un de ses

compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan

de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on

entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité,

le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours: on battait le

rappel, car l'émeute grondait au faubourg Saint-Antoine; les

tambours, débouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis

Notre-Dame; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises,

ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta

un pas en arrière; ses compagnons se retournèrent surpris... il

était vert; ses jambes fléchissent, il balbutie quelques mots

inintelligibles et tombe foudroyé sur le pavé avant que les

tambours du premier rang eussent cessé de battre. La rapidité

fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis;

surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la

foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat

mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras,

l'un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté

au commencement de l'émotion populaire, dit aux autres tambours:

-- Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?

-- Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu

deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.

-- Alors il a été empoisonné, dit l'homme.

-- Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.

-- Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air

mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce

matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris

vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de

vin[21].

Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.

Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces

empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une

explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles,

véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant,

l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses

camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le

parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout

sur leur passage:

-- Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!...

Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une

berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai

Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée

à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre

rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien

d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui

le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le

siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant

devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans

l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour

recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident,

la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était

M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient

M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et

l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son

épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait

fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un

flacon rempli de camphre.

Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les

postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une

rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les

rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure

que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de

_ferraille_, son bruyant généralement particulier aux fourgons

d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai

Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.

Chose étrange! la foule était compacte, la marche de ce fourgon

rapide; pourtant, à l'approche de cette voiture, les rangs pressés

s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientôt

par ces mots répétés de bouche en bouche:

-- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des

pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait

mis en réquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie,

dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils. Si un

grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec

épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d'horribles lazzi.

-- Place à l'omnibus des trépassés! cria Ciboule.

-- Dans cet omnibus-là, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche

sur les pieds, dit le carrier.

-- C'est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.

-- Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.

-- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!

-- C'est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en

blouse.

-- C'est que l'autre soldat aura été fatigué; le câlin... il sera

monté dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne

descendent qu'au grand trou.

-- Et la tête en avant, encore.

-- Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.

-- Où ils font la _planche_, c'est le cas de le dire.

-- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux fermés... la

voiture de la mort... C'est pire qu'à Montfaucon.

-- C'est vrai... ça sent le mort qui n'est plus frais, dit le

carrier en faisant allusion à l'odeur infecte et cadavéreuse que

ce funèbre véhicule laissait après lui.

-- Ah bon!... reprit Ciboule, voilà l'omnibus de la mort qui va

accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils

sentiront la mort.

En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et

absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en

blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un

soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils étaient

en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-

circulaire ne fermait qu'à moitié; de sorte qu'à chaque soubresaut

de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le

pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre

les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, à son teint

enflammé, on devinait qu'il était à moitié ivre; il excitait ses

chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les

recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à

peine ses chevaux, suivait malgré lui l'allure désordonnée que le

charretier donnait à l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dévié de

sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. À ce choc, le

couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette

violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la

portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et

mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la

hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre

bleuâtre, à demi enveloppé d'un suaire. À cet horrible spectacle,

Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la

portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule

recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins

effrayés, profitant de l'espace qui s'était formé devant eux par

la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon,

fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.

Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers

bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares

retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de

proche en proche: _La mascarade du choléra!_

Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié

terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période

croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages

contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les

relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on

croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de

quelque cerveau délirant.

La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame

au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du

quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.

Le juif errant - Tome II · 第 56 / 128 题