IV. Le parvis Notre-Dame.

Huit jours se sont écoulés depuis que Rodin a été atteint du

choléra, dont les ravages vont toujours croissant.

Terrible temps que celui-là! Un voile de deuil s'est étendu sur

Paris, naguère si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a été d'un

azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonné plus

radieux. Cette inexorable sérénité de la nature durant les ravages

du fléau mortel offrait un étrange et mystérieux contraste.

L'insolente lumière d'un soleil éblouissant rendait plus visible

encore l'altération des traits causée par les mille angoisses de

la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-là pour

les êtres aimés; les physionomies trahissaient quelque chose

d'inquiet, d'étonné, de fébrile. Les pas étaient précipités comme

si, en marchant plus vite, il avait chance d'échapper au péril; et

puis aussi on se hâtait de rentrer chez soi. On laissait la vie,

la santé, le bonheur dans sa maison; deux heures après, on y

retrouvait souvent l'agonie, la mort, le désespoir. À chaque

instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue:

tantôt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils

symétriquement empilés. Elles s'arrêtaient devant chaque demeure:

des hommes vêtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils

tendaient les bras, et à ceux-ci l'on jetait un cercueil, à ceux-

là deux, souvent trois ou quatre, dans la même maison; si bien

que, parfois, la provision étant vite épuisée, bien des morts de

la rue n'étaient pas _servis_, et la charrette, arrivée pleine,

s'en allait vide.

Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas,

c'était un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bières;

on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs

s'arrêtaient fatigués. Alors éclataient toutes sortes de cris de

douleur, de gémissements plaintifs, d'imprécations désespérées.

C'étaient ceux à qui les hommes gris et noirs avaient pris

quelqu'un pour remplir les bières. On remplissait donc

incessamment des bières, et on les clouait jour et nuit, plutôt le

jour que la nuit; car, dès le crépuscule, à défaut des corbillards

insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires

improvisées: tombereaux, charrettes, tapissières, fiacres,

haquets, venaient servir au funèbre transport; à l'encontre des

autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides,

ces dernières entraient vides et bientôt sortaient pleines.

Pendant ce temps-là les vitres des maisons s'illuminaient, et

souvent les lumières brûlaient jusqu'au jour. C'était la saison

des bals; ces clartés ressemblaient assez aux rayonnements

lumineux des folles nuits de fête, si ce n'est que les cierges

remplaçaient la bougie, et la psalmodie des prières des morts le

joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des

bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les

mascarades, se balançaient de loin en loin de grandes lanternes

d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires:

Le juif errant - Tome II · 第 55 / 128 题