V. La mascarade du choléra[22].

Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption

par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants

soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres

sifflaient.

Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau

spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.

Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté

de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à

gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des

étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine

provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs

en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du

restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le

bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des

singuliers convives qu'ils attendaient.

Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense.

La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de

femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de

fantaisie à la fois élégants et riches.

La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et

aisée.

Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de

_narguer le choléra_, et de remonter, par cette joyeuse

démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt

artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc.,

répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns

aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour

compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription

avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner

splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était

mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un

dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il

fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une

rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville

plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser

presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de

mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer

enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait

Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine

classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se

réaliser.

Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes

funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau

des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros

bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le

quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des

personnages allégoriques représentant:

Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.

Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de

rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie

singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et

burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de

cent façons.

La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le

choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.

Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru,

trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de

panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée

de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et

religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une

oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus

triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin

faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment

éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.

Le _bonhomme Choléra_, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé

d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et

creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des

plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment

poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un

de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle

couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un

frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une

canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout

Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules

de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche-

tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus

de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait

sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette

mascarade.

Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu.

_Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable

et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le

devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait

parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un

air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra

un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes

toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement

de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore

un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant

d'être éventrée par Djalma.

La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer

classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles

du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et

preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur

écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine

Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si

vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie

d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais

aussi amusante.

Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le

torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège),

représentait _l'Amour_, et le représentait à merveille; on ne

pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes

plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un

bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites

ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour,

croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à

autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et

très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.

Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins

grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces

inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:

ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET

TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR!

VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!

Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette

mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où

elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où

le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette

sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si

aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre,

il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi

accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il

causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir

être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette

courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs,

l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les

populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de

surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la

contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en

jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces,

tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus

magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez

les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis

que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus

audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait

mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et

y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination

par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où

devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement

située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice,

les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des

mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se

couvrir et s'entendre tour à tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent

prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du

restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur

gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se

rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans

cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée

sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un

instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à

peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères,

bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris

joyeux, car chacun se dit:

-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et

chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de

préférence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme

Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive,

le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès

incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux,

arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il

sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses

douleurs sous un rire factice et nerveux.

À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale

allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée

en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin

se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent

de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux

de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.

La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts,

chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient

pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne

chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient

exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en

convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.

Le juif errant - Tome II · 第 57 / 128 题