Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption
par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants
soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres
sifflaient.
Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau
spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.
Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté
de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à
gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des
étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine
provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs
en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du
restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le
bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des
singuliers convives qu'ils attendaient.
Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense.
La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de
femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de
fantaisie à la fois élégants et riches.
La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et
aisée.
Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de
_narguer le choléra_, et de remonter, par cette joyeuse
démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt
artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc.,
répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns
aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour
compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription
avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner
splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était
mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un
dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il
fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une
rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville
plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser
presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de
mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer
enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait
Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine
classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se
réaliser.
Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes
funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau
des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros
bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le
quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des
personnages allégoriques représentant:
Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.
Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de
rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie
singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et
burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de
cent façons.
La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le
choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.
Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru,
trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de
panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée
de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et
religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une
oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus
triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin
faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment
éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.
Le _bonhomme Choléra_, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé
d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et
creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des
plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment
poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un
de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle
couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un
frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une
canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout
Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules
de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche-
tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus
de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait
sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette
mascarade.
Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu.
_Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable
et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le
devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait
parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un
air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra
un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes
toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement
de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore
un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant
d'être éventrée par Djalma.
La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer
classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles
du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et
preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur
écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine
Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si
vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie
d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais
aussi amusante.
Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le
torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège),
représentait _l'Amour_, et le représentait à merveille; on ne
pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes
plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un
bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites
ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour,
croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à
autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et
très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.
Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins
grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces
inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:
ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET
TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR!
VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!
Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette
mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où
elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où
le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette
sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si
aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre,
il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi
accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.
Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il
causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir
être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette
courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs,
l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les
populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de
surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la
contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en
jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces,
tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus
magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez
les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis
que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus
audacieuses bravades.
Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait
mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et
y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.
Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination
par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où
devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement
située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice,
les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des
mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se
couvrir et s'entendre tour à tour.
Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent
prendre place au repas qui les attendait.
* * * * *
Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du
restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur
gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se
rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans
cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée
sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un
instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à
peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères,
bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris
joyeux, car chacun se dit:
-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et
chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de
préférence dans le verre de sa voisine.
Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme
Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive,
le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès
incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux,
arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il
sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses
douleurs sous un rire factice et nerveux.
À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale
allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée
en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin
se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent
de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux
de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.
La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts,
chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient
pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne
chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient
exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en
convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.