Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin
et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux
Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le
mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un
ravissant attelage.
Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi
réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai
doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent
et menés en Daumont par deux petits postillons de taille
parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir
bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers;
deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair,
à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de
derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux
attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu,
habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas
singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein
couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de
soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles
s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une
élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait
avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il
avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville,
l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette
voiture était celle de la jeune fille.
Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée
magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de
Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la
campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il
devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait
remise à son arrivée.
Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait
quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il
attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant
le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa
voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle
était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par
Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre
seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote
blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et
ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait
presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise
de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa
droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant
de la calèche.
Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette
imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou
deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées
pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle
de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement
extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le
_monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille
de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute
noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se
montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement
libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes
les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose
de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien
de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît
complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et
ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.
Plusieurs _beaux_, profitant de ce qu'ils connaissaient la
marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la
saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs
chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir,
d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci
combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit
habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur
comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque
insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à
Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de
l'élégance et de la mode.
La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle
produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma;
lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur
augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart
n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés
jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui,
à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de
sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque
générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du
fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants
élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées
et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince
indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée
par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!
Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour
Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité
splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était
tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des
cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise
légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs
chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière.
Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous
ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais,
au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se
dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque
quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'était un
bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit
une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne
tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une
figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait
sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si
frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si
commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement
affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la
plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas
pour moi seule un jour de radieux bonheur.
Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite
fille:
-- As-tu ta mère, mon enfant?
-- Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père...
-- Qui prend soin de toi?
-- Personne, madame... On me donne des bouquets à vendre; il faut
que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.
-- Pauvre petite!
-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit
l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait
alors au pas.
-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à
M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier
enlèvement... penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos
deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement... nous la
cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons
la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt
audacieux.
-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...
-- Oui... je vous en prie.
-- Quelle folie!
-- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais
_aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant
M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous
devez comprendre... que c'est presque un devoir.
-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air
ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour
de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de
surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.
M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et
tendant ses mains à l'enfant, lui dit:
-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée,
l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors
le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement,
avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et,
nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore
qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un
vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut
aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.
Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes,
passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet _enlèvement_.
_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-
nous vite avec notre proie.