M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:

-- À l'hôtel.

Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et

égal.

-- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant

consacrée, et que mon luxe est _excusé_, pensait Adrienne; en

attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant

faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera

pas vide.

Il y a souvent des rapprochements étranges... Au moment où cette

bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand

mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées;

plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes

coururent se joindre au groupe.

-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule

s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait

arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce

rassemblement?

-- Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas

satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six

heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit

heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner... Est-ce

votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.

-- Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.

-- Sans doute, répondit la jeune femme.

-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous

attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la

Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi-

heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.

-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon

oncle?

-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.

-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour

cela.

-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir

ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur

de bêtes.

Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les

Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la

rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait,

l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule

compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs-

Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des

exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme

placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:

-- Qu'est-ce qu'il y a donc là?

-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui

vient de tomber d'inanition...

-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de

bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.

-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... répondit le jeune

homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins

triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!

-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules.

Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de

faim... et c'est bien fait.

-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne

mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle

insolence du promeneur.

-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.

-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous

étouffera.

-- Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.

-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son

interlocuteur en face.

-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons,

il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur

laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron.

Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une

énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à

côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.

-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en

le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.

-- Monsieur... c'est que...

-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin!

s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.

Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier,

agioteur.

La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber

exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez

Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le

courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle

redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était

volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle,

mais de sa soeur Céphyse... la reine Bacchanal, de retour à Paris

depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne,

arracher au sort le plus épouvantable.

* * * * *

Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se

pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux

exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse

panthère noire de Java, nommée _la Mort_.

Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture

devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le

comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.

Le juif errant - Tome II · 第 47 / 128 题