Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville
et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une
position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant
_pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.
Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous
l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence
agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à
la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression
insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne,
il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans
répondre au profond salut du jésuite.
À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque
surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine.
La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de
tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un
fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même,
elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si
libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de
ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait
tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin
de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune
fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands
yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice
et d'ironie.
Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de
beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils
échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux,
en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au
contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables;
mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément.
Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de
Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit
vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.
Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il
dit à Rodin:
-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?
-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un
sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des
philosophes... vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout
mensonge, j'ai mille compliments à vous faire...
-- J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle... même des
compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire,
et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées;
mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?
-- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre
véracité... non moins rare... trop rare... peut-être.
-- Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement
Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en
se tournant ensuite vers M. de Montbron.
-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un
secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot,
vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...
-- Moi, ma chère demoiselle?...
-- Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous... votre pénétration a
eu les plus heureux résultats.
-- Et votre véracité a fait merveille... ajouta le comte.
-- Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit
Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour
d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce
dont on me loue?
-- La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit
Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma
que j'aimais passionnément... quelqu'un; eh bien... glorifiez
votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
-- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma
aimait passionnément... quelqu'un, reprit le comte; eh bien,
glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
Rodin resta confondu, interdit.
-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne,
c'était le prince.
-- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le
comte, c'était mademoiselle.
Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup,
abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.
-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers
vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à
votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez,
nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos
sentiments mutuels.
Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent
irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût
donné un tout autre tour au persiflage.
-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites
l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie
parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable,
d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...
-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion
exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince
Djalma ressentait... vous poussiez la réserve, la délicatesse,
jusqu'à me dire que... ce n'était pas moi qu'il aimait...
-- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de
Cardoville aimait passionnément quelqu'un... qui n'était pas
lui...
-- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas
avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me
mêler d'intrigues amoureuses.
-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le
comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille...
Si on vous prenait au mot?... si ça se répandait?... Soyez donc
meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans
doute...
-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi
agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude
apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être
votre auditeur.
-- Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que
vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les
impertinents et les fourbes?...
-- Mon cher comte!... dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de
reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:
-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de
courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux
bonhomme comme moi; 2°...
-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un
pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se
retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois
lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge,
je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent
avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux
blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?
Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha
une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui
lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la
paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face
de cadavre.
-- N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore
moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me
permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des
poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches
que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne
dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.
-- Vraiment! dit le comte.
-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela;
je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde,
violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le
prince...
-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince,
dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin,
vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de
notre prochain bonheur sera votre seule punition.
-- Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car,
ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le
comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui,
j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui,
de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que
vous... et cela dans votre intérêt mutuel... Que mon attachement
pour vous m'ait égaré... cela se peut, je ne suis pas
infaillible... mais après ma conduite passée envers vous, ma chère
demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité
ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie
jamais... je ne me plains jamais non plus...
-- Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur,
dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier
du mal que vous faites.
-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-
nous aux énigmes?
-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation,
que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir
si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est-
ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans
une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que
j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu
des suites les plus funestes!
-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le
comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en
admettant même que j'aie voulu les causer!
-- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et
d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux,
je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et
profit.
-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
Rodin en s'inclinant.
-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout
ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si
perfide fourberie soit un acte isolé... Qui sait si ce n'est pas
un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de
Cardoville!
Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention
profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une
révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin,
sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur
et de sérénité:
-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je
serais tentée de le croire; car après quelques minutes de
réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que
votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère
demoiselle?
-- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi
d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement
dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables
d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle
ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle
disparaît mystérieusement de chez moi... et il n'a pas tenu à vous
que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi
une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de
sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance
entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment
profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide
pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je
l'ignore... mais à coup sûr il m'est hostile.
-- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre
ignorance se joint l'oubli des service rendus.
-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la
maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus
tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que
voici...
-- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait
bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait
bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.
-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!...
Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans
doute sauvée plus tard.
-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en
souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je
vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux
eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance... et
vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait
inévitablement s'ouvrir plus tard.
-- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de
la réponse d'Adrienne.
-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas
étendus qu'à moi... Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été
ramenées par vous... mais il est à croire que les réclamations de
M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent
pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa
croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très
touchant... Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et
M. Baleinier... mais j'étais moi-même décidée à les démasquer...
du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme
d'infiniment d'esprit...
-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.
-- Rempli de ressources et d'invention...
-- Ah! mademoiselle...
-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez
M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je
l'avoue, profondément frappée... et dont vous semblez assez
embarrassé à cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien
difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito.
Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes,
oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous
concourions au même but... (toujours selon notre entretien de chez
M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future,
_comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler
franchement.
Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente
impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains
croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule
marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes
paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite,
hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le
sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de
Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:
-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours
excellentes...
-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère
exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle
énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue... les
embûches, on les découvre... les haines, on les brave. Croyez-moi,
la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants
suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges.
Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup
à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une
grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour
assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu
autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur
locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met
en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux,
que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.
-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en
continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses
paupières de plus en plus injectées.
-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant.
Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de
rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services
rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...
-- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution
sera complète.
-- Ah!... c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.
-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple
conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe
ami du bien. Supposez donc que les fréquents... _services _que
vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les
yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que
Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant...
m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de
ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant
mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé
qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus
dangereux de moi et de ma famille...
-- Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin
toujours imperturbable.
-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, à la
certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui,
maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe... et
je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est
pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit...
s'abaisser à de telles machinations... et, après avoir fait jouer
tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour
un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a
pour arme, pour défense, pour lumières... que son amour!... En un
mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi
implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner
par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens
seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous
crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette
union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde;
car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà
failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir
entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire
que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me
l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles,
leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout,
prévoir tout: je me souviendrai de la leçon... Je vous ai promis
de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.
-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si
j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous
m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.
-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce
qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les
vôtres: une femme qui défend son bonheur.
Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si
souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une
félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace,
fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté,
et, après un moment de silence, il reprit avec un air de
compassion presque dédaigneuse:
-- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est
probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous répète:
Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma
chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué
serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... à vous rendre mes
respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant
M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.
À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et
écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à
M. de Montbron:
-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par
superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes
projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité...
Vous saurez tout... mais je veux lui écrire à l'instant... car
avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir...
-- Vous avez raison, ma chère enfant... cette lettre vite...
Adrienne la lui donna.
-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour
m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage
demain.
-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le
prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne
pourrais répondre de moi... Ah çà! notre promenade de tantôt,
notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?
-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain;
puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec
M. Rodin m'a un peu animée.
-- Le vieux misérable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours
chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval
pour aller aux Champs-Élysées.
Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il
était entré triste et désolé.