V. Exécution.

Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville

et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une

position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant

_pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.

Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous

l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence

agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à

la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression

insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne,

il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans

répondre au profond salut du jésuite.

À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque

surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine.

La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de

tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un

fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même,

elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si

libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de

ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait

tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin

de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune

fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands

yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice

et d'ironie.

Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de

beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils

échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux,

en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au

contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables;

mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément.

Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de

Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit

vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.

Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il

dit à Rodin:

-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?

-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un

sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des

philosophes... vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout

mensonge, j'ai mille compliments à vous faire...

-- J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle... même des

compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire,

et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées;

mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?

-- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.

-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre

véracité... non moins rare... trop rare... peut-être.

-- Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement

Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en

se tournant ensuite vers M. de Montbron.

-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un

secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot,

vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...

-- Moi, ma chère demoiselle?...

-- Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous... votre pénétration a

eu les plus heureux résultats.

-- Et votre véracité a fait merveille... ajouta le comte.

-- Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit

Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour

d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce

dont on me loue?

-- La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit

Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma

que j'aimais passionnément... quelqu'un; eh bien... glorifiez

votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.

-- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma

aimait passionnément... quelqu'un, reprit le comte; eh bien,

glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.

Rodin resta confondu, interdit.

-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne,

c'était le prince.

-- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le

comte, c'était mademoiselle.

Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup,

abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.

-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers

vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à

votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez,

nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos

sentiments mutuels.

Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent

irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût

donné un tout autre tour au persiflage.

-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites

l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie

parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable,

d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...

-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion

exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince

Djalma ressentait... vous poussiez la réserve, la délicatesse,

jusqu'à me dire que... ce n'était pas moi qu'il aimait...

-- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de

Cardoville aimait passionnément quelqu'un... qui n'était pas

lui...

-- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas

avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me

mêler d'intrigues amoureuses.

-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le

comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille...

Si on vous prenait au mot?... si ça se répandait?... Soyez donc

meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans

doute...

-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi

agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude

apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être

votre auditeur.

-- Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que

vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les

impertinents et les fourbes?...

-- Mon cher comte!... dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de

reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:

-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de

courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux

bonhomme comme moi; 2°...

-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un

pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se

retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois

lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge,

je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent

avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux

blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?

Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha

une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui

lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la

paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face

de cadavre.

-- N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore

moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me

permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des

poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches

que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne

dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.

-- Vraiment! dit le comte.

-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela;

je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde,

violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le

prince...

-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince,

dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin,

vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de

notre prochain bonheur sera votre seule punition.

-- Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car,

ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le

comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui,

j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui,

de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que

vous... et cela dans votre intérêt mutuel... Que mon attachement

pour vous m'ait égaré... cela se peut, je ne suis pas

infaillible... mais après ma conduite passée envers vous, ma chère

demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité

ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie

jamais... je ne me plains jamais non plus...

-- Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur,

dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier

du mal que vous faites.

-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-

nous aux énigmes?

-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation,

que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir

si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est-

ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans

une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que

j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu

des suites les plus funestes!

-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le

comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en

admettant même que j'aie voulu les causer!

-- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et

d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux,

je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et

profit.

-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit

Rodin en s'inclinant.

-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout

ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si

perfide fourberie soit un acte isolé... Qui sait si ce n'est pas

un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de

Cardoville!

Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention

profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une

révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin,

sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur

et de sérénité:

-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je

serais tentée de le croire; car après quelques minutes de

réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que

votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.

-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère

demoiselle?

-- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi

d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement

dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables

d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle

ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle

disparaît mystérieusement de chez moi... et il n'a pas tenu à vous

que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi

une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de

sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance

entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment

profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide

pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je

l'ignore... mais à coup sûr il m'est hostile.

-- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre

ignorance se joint l'oubli des service rendus.

-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la

maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus

tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que

voici...

-- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait

bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait

bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.

-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!...

Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans

doute sauvée plus tard.

-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en

souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je

vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux

eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance... et

vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait

inévitablement s'ouvrir plus tard.

-- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de

la réponse d'Adrienne.

-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas

étendus qu'à moi... Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été

ramenées par vous... mais il est à croire que les réclamations de

M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent

pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa

croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très

touchant... Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et

M. Baleinier... mais j'étais moi-même décidée à les démasquer...

du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme

d'infiniment d'esprit...

-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.

-- Rempli de ressources et d'invention...

-- Ah! mademoiselle...

-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez

M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je

l'avoue, profondément frappée... et dont vous semblez assez

embarrassé à cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien

difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito.

Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes,

oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous

concourions au même but... (toujours selon notre entretien de chez

M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future,

_comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler

franchement.

Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente

impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains

croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule

marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes

paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite,

hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le

sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de

Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:

-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours

excellentes...

-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère

exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle

énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue... les

embûches, on les découvre... les haines, on les brave. Croyez-moi,

la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants

suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges.

Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup

à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une

grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour

assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu

autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur

locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met

en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux,

que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.

-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en

continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses

paupières de plus en plus injectées.

-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant.

Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de

rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services

rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...

-- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution

sera complète.

-- Ah!... c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.

-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple

conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe

ami du bien. Supposez donc que les fréquents... _services _que

vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les

yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que

Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant...

m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de

ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant

mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé

qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus

dangereux de moi et de ma famille...

-- Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin

toujours imperturbable.

-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, à la

certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui,

maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe... et

je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est

pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit...

s'abaisser à de telles machinations... et, après avoir fait jouer

tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour

un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a

pour arme, pour défense, pour lumières... que son amour!... En un

mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi

implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner

par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens

seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous

crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette

union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde;

car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà

failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir

entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire

que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me

l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles,

leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout,

prévoir tout: je me souviendrai de la leçon... Je vous ai promis

de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.

-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si

j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous

m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.

-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce

qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les

vôtres: une femme qui défend son bonheur.

Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si

souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une

félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace,

fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté,

et, après un moment de silence, il reprit avec un air de

compassion presque dédaigneuse:

-- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est

probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous répète:

Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma

chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué

serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... à vous rendre mes

respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant

M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.

À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et

écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à

M. de Montbron:

-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par

superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes

projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité...

Vous saurez tout... mais je veux lui écrire à l'instant... car

avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir...

-- Vous avez raison, ma chère enfant... cette lettre vite...

Adrienne la lui donna.

-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour

m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage

demain.

-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le

prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne

pourrais répondre de moi... Ah çà! notre promenade de tantôt,

notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?

-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain;

puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec

M. Rodin m'a un peu animée.

-- Le vieux misérable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours

chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval

pour aller aux Champs-Élysées.

Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il

était entré triste et désolé.

Le juif errant - Tome II · 第 45 / 128 题