Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa
beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par
l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon
de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée
par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible
sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces
mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à
l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et
Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces
deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la
jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les
suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux,
eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible,
protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?
À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un
pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante
et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.
-- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.
-- Mais... demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une
nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut
être terrible.
Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:
-- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du
coeur.
-- Laquelle?
-- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout,
comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur
les lèvres... à propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant
demain... non, parce que, par une adorable fatalité... demain est,
pour moi... un anniversaire sacré... D'ici là, je vivrai un
siècle... Heureusement... je puis attendre... Tenez...
Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du
Bacchus indien.
-- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte.
-- En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!
-- Étrange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté,
étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté
ressemble à Djalma?...
-- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondément ému et
presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage
d'Adrienne.
-- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un
moment de silence.
-- Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en
désespoir de cause, que serait-il arrivé?
-- Je n'en sais rien... je serais morte peut-être... car je suis
frappée là... d'une manière incurable (et elle mit la main à son
coeur). Mais ce qui eût été ma mort... sera ma vie...
-- C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion
pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes...
-- Oui, fière!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son
amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais
cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt
effacée... j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon
amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui
pouvait me le rappeler... À défaut de bonheur, il y a encore une
amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.
-- Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne,
sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres
fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en
souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:
-- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez
cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis
attendre à demain.
Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le
passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi
dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude
profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses
mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains,
ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le
Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette
contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de
M. de Montbron.
Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui
lui dit de sa voix la plus caressante:
-- Et bien, doucement... je vous en conjure...
M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur
dans l'Inde:
«... Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans
toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de...»
Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la
prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit
vivement de sa douce voix:
-- Fils de _Kadja-Sing_.
_-- _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit:
«... Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au
retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes
contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli
d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à
peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre
implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un
caractère si noble, que l'on a nommé son père le _Père du
Généreux_.»
-- Cette coutume est touchante... dit le comte. Récompenser pour
ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son
fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce
livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends,
exalter la tête la plus froide...
-- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le
comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus
valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait
hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le
prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené
au camp établi dans le village de...»
Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom
bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas
tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:
-- Quant à celui-ci... j'y renonce.
-- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec
une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:
-- Dans le village de _Shumshabad_.
_-- _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les
noms géographiques, dit le comte, et il continua:
«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la
plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un
fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits
qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma.
Il a raconté devant moi les deux suivants:
«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien
d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de
page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet
enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle
avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un
stoïcisme digne de l'antiquité: _Qu'il soit votre frère. Il sera
mon frère_, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante
déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le
prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite
forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un
coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif
de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il
tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince
l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais
arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent.
Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses,
de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours
l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à
gagner le camp de son père, et dit simplement: _J'avais promis à
sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»_
-- C'est admirable! s'écria le comte.
-- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme,
sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de
contempler avec une admiration croissante.
Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de
deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un
endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits
tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le
tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des
noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture;
l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros
tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou
sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à
pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège,
avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit;
en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint
l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le
prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en
travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y
pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait
avec les petits tigres...
«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches,
le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux
spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits,
dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire,
tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et
poussait des cris lamentables.
-- C'est horrible! dit le comte.
-- Oh! continuez... continuez... s'écria Adrienne avec exaltation,
vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.
Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard
entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la
hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce
cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit
jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup,
deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses
forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»
-- Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à
qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux!
s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.
-- Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue,
et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si
j'avais vingt ans.
-- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce
récit, dit Adrienne; vous allez voir.
«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon
les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune
importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut
d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct
de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce
pays.
«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake,
suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de
respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur
inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de
voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant
quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage,
toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que
je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du
moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les
coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»
-- Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si
touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes
lèvres le nom de ce voyageur.
-- Oui..., le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de
plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant
grave et touchante, lui dit:
-- Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que
vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette
héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris
malgré moi, avant de me montrer à lui... De ce jour, je le savais
aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible
qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement
beau... et si différent, par le noble caractère de sa physionomie,
par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré
jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et
que j'éprouvai plus violente encore peut-être... je sentis ma vie
attachée à cet amour.
-- Et maintenant, vos projets?...
-- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je
veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée
et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en
face... car, je vous le répète... d'ici à demain j'ai un siècle à
vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle
révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet
océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je
redoute la solitude... J'éprouve je ne sais quelle impatience
fébrile... inquiète... ardente... Oh! bénie serait la fée qui, me
touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à
demain.
-- Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en
souriant.
-- Vous?
-- Moi.
-- Et comment?
-- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une
partie de vos pensées en vous les rendant matériellement
visibles...
-- Expliquez-vous, de grâce.
-- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage.
Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout
entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le
bruit que votre séjour chez M. Baleinier...
-- A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en
souriant, je m'y attendais.
-- C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous
fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne
manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à
toutes les stupidités possibles.
-- Je l'espère bien... Passer pour folle aux yeux des sots...
c'est très flatteur.
-- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la
face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter
de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades
habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps
dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps
jusqu'à demain... voici une occasion excellente: il est deux
heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la
journée est splendide... il y aura un monde fou au bois de
Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà
là... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de
bonheur... Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous
conduis dans l'Inde.
-- Dans l'Inde?...
-- Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les
lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a
tant émue tout à l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, réel et
terrible...
-- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.
-- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables
bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu...
tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas
vos livres?
-- Mais encore...
-- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir
surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma
nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se
donne à la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de bêtes des plus
extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au
milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec
eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout
Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus
belle et plus charmante que jamais.
-- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant.
Oui... vous avez raison... j'éprouverai un plaisir étrange à voir
ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a
si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la
première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle...
même par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que...
Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup
frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant
M. Rodin.