Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des
violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron
avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa
grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le
sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on
dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager
sérieusement la conversation.
Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes,
M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:
-- Ma chère enfant, je ne suis pas content...
-- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit
Adrienne en souriant.
-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.
-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un
coup de tête féminin... que d'un coup de dé?
-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma
chère enfant.
-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse,
dit Adrienne en souriant.
-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient
justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez
votre beauté... Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués...
depuis quelques jours vous êtes triste... vous avez quelque
chagrin... j'en suis sûr.
-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration
qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous
arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun
chagrin... et je vais vous dire une bien énorme, une bien
orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.
-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette
prétention... Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec
une légère émotion; puis elle ajouta:
-- Comprenez... si vous pouvez.
-- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de
vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre
coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste...
ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est
pénible...
-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque
instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis
libre... absolument libre.
-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'être
malheureuse tout à votre aise.
-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre
vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'allié de ma
tante... et de l'abbé d'Aigrigny.
-- Moi? oui... à peu près comme les républicains sont les alliés
des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard... À
propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours
il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort;
véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle
de la déesse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-être
canonisée... N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la
vie de sainte Madeleine?
-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma
chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées...
je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...
-- Je le sais.
-- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus
libre encore que vous ne l'êtes... moi, je vous conseillais...
tout bonnement.
-- De me marier.
-- Sans doute; de cette façon, votre chère liberté... avec ses
conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait
appelée Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouvé un
excellent mari qui eût été responsable... de votre indépendance...
-- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se
serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?...
Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non,
mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de
mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion
que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi
impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le
mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de
la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de
soi... je garderai mon nom.
-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.
-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît
disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire
s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très
égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et
jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose...
oui... ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la
_moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez-
le... c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose...
conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.
La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une
manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits;
il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond
chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut
douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut
réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout
récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après
avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en
dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de
Mlle de Cardoville:
-- Voyons, chère tête folle que vous êtes... une fois de plus...
Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de
m'épouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?
-- Peut-être...
-- Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon
nom?
-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas
une hypothèse qui ne peut me laisser que... des regrets.
Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda
Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde...
Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte
avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars
sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux
sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne
de l'Inde_, le deuxième: _Voyage dans l'Inde_, le troisième:
_Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait
continué son investigation et avait vu se compléter cette
nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans
l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le
sixième_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une
surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron
n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à
Adrienne.
Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes
accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de
dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme
et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le
regardant en face:
-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous étonnez-vous?
Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus
absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put
s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:
-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...
-- Il serait peut-être indiscret à moi... d'assister à votre
monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
-- Excusez-moi, ma chère enfant... mais ce que je vois me surprend
à un point...
-- Et que voyez-vous, je vous prie?
-- Des traces d'une préoccupation aussi vive... aussi grande...
que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... à l'Inde, dit
M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un
regard pénétrant sur la jeune fille.
-- Eh bien? dit bravement Adrienne.
-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...
-- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de
Montbron... Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse
pour mon âge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses
loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu
prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays... d'où
m'est arrivée cette sauvage parenté.
Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont
M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement
Adrienne, il reprit:
-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu
d'aigreur.
-- Non... j'en parle avec indifférence...
-- Il mériterait pourtant... un sentiment tout autre...
-- D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement
Adrienne.
-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton
sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il
m'a déchiré le coeur.
-- Et que me font, à moi... ces déchirements? s'écria Adrienne
avec une impatience douloureuse, presque courroucée.
-- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins
pitié... répondit gravement le comte.
-- À moi... pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée.
Puis, se contenant, elle ajouta froidement:
-- Ah çà... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce
n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux
tourments amoureux de votre prince?
Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne,
ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère,
que M. de Montbron dit tristement:
-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas trompé... Moi qui,
par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques
droits à votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez
tout dit à un autre... Cela m'est pénible... très pénible...
-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de ménagements à
garder!... s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun
espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.
Et comme Adrienne fit un mouvement.
-- Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur...
votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable
indifférence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...
Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du
sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:
-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret
surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne...
-- Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de
l'expérience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si
je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour... c'est
qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre
jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant
que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître
sans lui porter le plus tendre intérêt!
-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de
froideur et d'ironie amère, que mon amour... en admettant que
j'eusse un amour dans le coeur... eût une si étrange influence sur
le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec
un dédain presque douloureux.
-- Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez-
moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement...
Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur
d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide,
mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour
vous... et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre...
soit une question de vie ou de mort pour lui!...
-- Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent
impossible à rendre.
-- À en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un
mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre,
puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et
tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques
moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme
pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé
du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération
croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:
-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui
répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le
rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la
jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le
dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces,
les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si
enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre
le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être
elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria
tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:
-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...
-- Ce que je vous dis!
-- Oui... que le prince Djalma...
-- Vous aime comme un insensé!... Hélas!... cela n'est que trop
vrai.
-- Non... non... s'écria Adrienne, avec une expression ravissante
de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.
-- Que dites-vous!... s'écria le comte.
-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui
eût brûlé les lèvres.
-- Quelle femme!
-- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.
-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!
-- Moi!... oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!
-- Sur l'honneur... croyez-en mon expérience... jamais je n'ai vu
une passion plus sincère et plus touchante.
-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour
que le mien?
-- Lui?... jamais.
-- On me l'a dit... pourtant...
-- Qui?
-- M. Rodin...
-- Que Djalma?...
-- Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.
-- M. Rodin... vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en
paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a
dit à Djalma... que vous étiez éprise de quelqu'un...
-- Moi!...
-- Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux
enfant...
-- Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!
-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de
Montbron transporté de joie.
-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.
Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent
Adrienne.
-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.
-- Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.
-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.
-- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il
n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure...
Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?
-- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais
encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre
avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.
-- C'est mon avis... répondit la jeune fille.
Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à
cette perfidie de Rodin.
-- Ah! le vieux drôle!... dit de M. de Montbron. Je m'étais
toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte
avec sa maîtresse.