III. Les aveux.

Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des

violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron

avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa

grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le

sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on

dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager

sérieusement la conversation.

Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes,

M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:

-- Ma chère enfant, je ne suis pas content...

-- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit

Adrienne en souriant.

-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.

-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un

coup de tête féminin... que d'un coup de dé?

-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma

chère enfant.

-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse,

dit Adrienne en souriant.

-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient

justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez

votre beauté... Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués...

depuis quelques jours vous êtes triste... vous avez quelque

chagrin... j'en suis sûr.

-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration

qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous

arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun

chagrin... et je vais vous dire une bien énorme, une bien

orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.

-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette

prétention... Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?

-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec

une légère émotion; puis elle ajouta:

-- Comprenez... si vous pouvez.

-- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de

vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre

coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.

-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste...

ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est

pénible...

-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque

instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis

libre... absolument libre.

-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'être

malheureuse tout à votre aise.

-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre

vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'allié de ma

tante... et de l'abbé d'Aigrigny.

-- Moi? oui... à peu près comme les républicains sont les alliés

des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard... À

propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours

il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort;

véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.

-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle

de la déesse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-être

canonisée... N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la

vie de sainte Madeleine?

-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma

chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées...

je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...

-- Je le sais.

-- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus

libre encore que vous ne l'êtes... moi, je vous conseillais...

tout bonnement.

-- De me marier.

-- Sans doute; de cette façon, votre chère liberté... avec ses

conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait

appelée Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouvé un

excellent mari qui eût été responsable... de votre indépendance...

-- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se

serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?...

Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non,

mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de

mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion

que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi

impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le

mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de

la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de

soi... je garderai mon nom.

-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.

-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît

disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire

s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très

égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et

jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose...

oui... ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la

_moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez-

le... c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose...

conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.

La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une

manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits;

il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond

chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut

douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut

réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout

récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après

avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en

dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de

Mlle de Cardoville:

-- Voyons, chère tête folle que vous êtes... une fois de plus...

Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de

m'épouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?

-- Peut-être...

-- Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon

nom?

-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas

une hypothèse qui ne peut me laisser que... des regrets.

Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda

Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde...

Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte

avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars

sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux

sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne

de l'Inde_, le deuxième: _Voyage dans l'Inde_, le troisième:

_Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait

continué son investigation et avait vu se compléter cette

nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans

l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le

sixième_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une

surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron

n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à

Adrienne.

Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes

accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de

dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme

et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le

regardant en face:

-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous étonnez-vous?

Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus

absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put

s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:

-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...

-- Il serait peut-être indiscret à moi... d'assister à votre

monologue, mon cher comte, dit Adrienne.

-- Excusez-moi, ma chère enfant... mais ce que je vois me surprend

à un point...

-- Et que voyez-vous, je vous prie?

-- Des traces d'une préoccupation aussi vive... aussi grande...

que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... à l'Inde, dit

M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un

regard pénétrant sur la jeune fille.

-- Eh bien? dit bravement Adrienne.

-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...

-- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de

Montbron... Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse

pour mon âge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses

loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu

prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays... d'où

m'est arrivée cette sauvage parenté.

Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont

M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement

Adrienne, il reprit:

-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu

d'aigreur.

-- Non... j'en parle avec indifférence...

-- Il mériterait pourtant... un sentiment tout autre...

-- D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement

Adrienne.

-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton

sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il

m'a déchiré le coeur.

-- Et que me font, à moi... ces déchirements? s'écria Adrienne

avec une impatience douloureuse, presque courroucée.

-- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins

pitié... répondit gravement le comte.

-- À moi... pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée.

Puis, se contenant, elle ajouta froidement:

-- Ah çà... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce

n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux

tourments amoureux de votre prince?

Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne,

ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère,

que M. de Montbron dit tristement:

-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas trompé... Moi qui,

par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques

droits à votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez

tout dit à un autre... Cela m'est pénible... très pénible...

-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.

-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de ménagements à

garder!... s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun

espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.

Et comme Adrienne fit un mouvement.

-- Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur...

votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable

indifférence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...

Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du

sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:

-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret

surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne...

-- Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de

l'expérience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si

je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour... c'est

qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre

jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant

que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître

sans lui porter le plus tendre intérêt!

-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de

froideur et d'ironie amère, que mon amour... en admettant que

j'eusse un amour dans le coeur... eût une si étrange influence sur

le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec

un dédain presque douloureux.

-- Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez-

moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement...

Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur

d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide,

mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour

vous... et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre...

soit une question de vie ou de mort pour lui!...

-- Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent

impossible à rendre.

-- À en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un

mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre,

puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et

tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques

moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme

pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé

du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération

croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:

-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui

répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le

rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la

jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le

dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces,

les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si

enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre

le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être

elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria

tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:

-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...

-- Ce que je vous dis!

-- Oui... que le prince Djalma...

-- Vous aime comme un insensé!... Hélas!... cela n'est que trop

vrai.

-- Non... non... s'écria Adrienne, avec une expression ravissante

de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.

-- Que dites-vous!... s'écria le comte.

-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui

eût brûlé les lèvres.

-- Quelle femme!

-- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.

-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!

-- Moi!... oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!

-- Sur l'honneur... croyez-en mon expérience... jamais je n'ai vu

une passion plus sincère et plus touchante.

-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour

que le mien?

-- Lui?... jamais.

-- On me l'a dit... pourtant...

-- Qui?

-- M. Rodin...

-- Que Djalma?...

-- Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.

-- M. Rodin... vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en

paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a

dit à Djalma... que vous étiez éprise de quelqu'un...

-- Moi!...

-- Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux

enfant...

-- Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!

-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de

Montbron transporté de joie.

-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.

Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent

Adrienne.

-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.

-- Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.

-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.

-- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il

n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure...

Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?

-- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais

encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre

avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.

-- C'est mon avis... répondit la jeune fille.

Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à

cette perfidie de Rodin.

-- Ah! le vieux drôle!... dit de M. de Montbron. Je m'étais

toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte

avec sa maîtresse.

Le juif errant - Tome II · 第 43 / 128 题