II. Le secret.

La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de

Rose-Pompon par Nini-Moulin.

Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de

travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque

rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices

significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché

dans les arts des distractions à de graves et tristes

préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée

devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de

boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles

de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart

représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de

tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de

s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville

ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez

à la tournure si noble et si sévère... Sa robe était de moire

noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches

garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais.

Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au

menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban

rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les

élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de

fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture.

Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples

et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec

l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or

de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient

jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et

accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier,

assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement

jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze

doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de

lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantées

dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce

treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de

feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au

dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine

que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible

mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces

admirables _passiflores_.

Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs

(Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout

fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur

la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au

nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec

gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait

au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de

formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.

La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique;

ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses

grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de

tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse,

entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement

aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que

dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé

rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de

coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant

de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui

adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien

gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa

bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on

n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son

bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire

inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons

dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les

funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui

avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve,

tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première

fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au

mensonge, avait un secret à cacher... un secret qui faisait à la

fois son bonheur, sa honte et son tourment.

À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne

parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment

achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main

qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle

parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante.

Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint

d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse

et charmée... mais, au moment où elle venait de tourner un dernier

feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin.

Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux

enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée

qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne,

chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et

alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle

semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages

qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant

bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme

brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour

voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques

secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière

reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses

lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir

relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée,

oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit à

réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et

tomba sur le tapis...

Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille

s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief

supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des

croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre

moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien.

Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare

perfection.

Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait

admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait

d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres,

l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un

thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son

farouche attelage... À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de

sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes

combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve

du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté,

faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui,

fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait

comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et

tourmenté du bronze.

Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare

assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes,

rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale,

devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se

leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas-

relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une

ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à

poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son

visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle

s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté

autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si

elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux

fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer

seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du

Bacchus indien.

Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.

Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son

doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or

pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde

sur son front noble et pur... À cette pression, bien légère

pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique;

elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et,

après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante,

ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à

demi... alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en

arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres

vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine

embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de

la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur

et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage

d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide

et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne

peut plus ineffable et touchante.

Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune

vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret

désir... Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps

ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être

religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens,

dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies,

blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens

célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.

Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit

les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement,

s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec

agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis,

retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes

coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses

traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la

funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes

tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible

succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée

contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui

échappèrent:

-- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche...

oh! oui... lâche!... bien lâche!...

* * * * *

Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de

Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa

maîtresse:

-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?

Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes

l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à

Georgette:

-- Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?

-- Oui, mademoiselle.

-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce

moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron,

hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque

filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez

fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis

opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville

avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus

follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles,

malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa

rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot,

malgré sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas

toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi,

pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et

d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait

gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour

d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa

volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire

Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un

but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte

d'influence.

Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été

l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et

de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences,

ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours

défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son

caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était

resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec

toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons

au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur;

il avait, comme on disait autrefois, une _très grande mine_, l'air

décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur

monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait

pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore

svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les

cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant,

la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants

et des dents encore fort belles.

-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la

porte.

Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte

de familiarité paternelle.

-- Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que

je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.

Le juif errant - Tome II · 第 42 / 128 题