La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de
Rose-Pompon par Nini-Moulin.
Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de
travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque
rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices
significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché
dans les arts des distractions à de graves et tristes
préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée
devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de
boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles
de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart
représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de
tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de
s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville
ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez
à la tournure si noble et si sévère... Sa robe était de moire
noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches
garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais.
Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au
menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban
rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les
élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de
fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture.
Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples
et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec
l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or
de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient
jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et
accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier,
assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement
jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze
doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de
lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantées
dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce
treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de
feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au
dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine
que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible
mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces
admirables _passiflores_.
Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs
(Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout
fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur
la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au
nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec
gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait
au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de
formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.
La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique;
ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses
grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de
tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse,
entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement
aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que
dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé
rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de
coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant
de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui
adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien
gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa
bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on
n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son
bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire
inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons
dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les
funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui
avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve,
tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première
fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au
mensonge, avait un secret à cacher... un secret qui faisait à la
fois son bonheur, sa honte et son tourment.
À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne
parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment
achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main
qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle
parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante.
Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint
d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse
et charmée... mais, au moment où elle venait de tourner un dernier
feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin.
Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux
enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée
qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne,
chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et
alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle
semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages
qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant
bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme
brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour
voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques
secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière
reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses
lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir
relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée,
oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit à
réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et
tomba sur le tapis...
Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille
s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief
supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des
croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre
moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien.
Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare
perfection.
Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait
admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait
d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres,
l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un
thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son
farouche attelage... À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de
sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes
combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve
du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté,
faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui,
fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait
comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et
tourmenté du bronze.
Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare
assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes,
rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale,
devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se
leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas-
relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une
ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à
poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son
visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle
s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté
autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si
elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux
fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer
seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du
Bacchus indien.
Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.
Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son
doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or
pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde
sur son front noble et pur... À cette pression, bien légère
pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique;
elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et,
après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante,
ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à
demi... alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en
arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres
vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine
embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de
la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur
et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage
d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide
et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne
peut plus ineffable et touchante.
Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune
vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret
désir... Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps
ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être
religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens,
dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies,
blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens
célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.
Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit
les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement,
s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec
agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis,
retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes
coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses
traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la
funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes
tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible
succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée
contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui
échappèrent:
-- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche...
oh! oui... lâche!... bien lâche!...
* * * * *
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de
Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa
maîtresse:
-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?
Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes
l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à
Georgette:
-- Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?
-- Oui, mademoiselle.
-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce
moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron,
hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque
filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez
fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis
opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville
avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus
follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles,
malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa
rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot,
malgré sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas
toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi,
pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et
d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait
gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour
d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa
volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire
Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un
but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte
d'influence.
Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été
l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et
de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences,
ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours
défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son
caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était
resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec
toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons
au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur;
il avait, comme on disait autrefois, une _très grande mine_, l'air
décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur
monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait
pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore
svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les
cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant,
la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants
et des dents encore fort belles.
-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la
porte.
Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte
de familiarité paternelle.
-- Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que
je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.