Peu de jours se sont écoulés depuis l'incendie de la fabrique de
M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où
Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi
habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du
ménage de son _ami _Philémon.
Il était environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de
l'étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de
son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle
chambre bizarre?
Que l'on s'imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux
fenêtres sans rideaux; car ses croisées donnant sur des terrains
vagues, le maître du logis n'avait à craindre aucun regard
indiscret. L'un des côtés de la chambre servait de vestiaire: l'on
y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur
de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et
de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées,
mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrépide
matelot avait habité la grande hune d'une frégate pendant un
voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait
gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon à pieds, qui
semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière
tablette d'une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et
négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi
trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une
tête de mort, souvenir d'ostéologie et d'amitié laissé à Philémon
par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d'une
plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait
entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au
fourneau noirci; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi
sous un vieux chapeau de _fort_, résolument posé de côté et tout
couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre,
il contemplait longuement cet ossuaire, et s'échappait jusqu'aux
monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement
philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou
trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins
ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère
de Philémon à l'endroit de la science phrénologique, études
patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion
rigoureuse: «Qu'ayant à un point extraordinaire la bosse de la
dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation,
qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la
cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque
verre _grande tenue _du canotier, accosté d'une théière de
porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir à
l'orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et
moussue.
De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu
par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné
une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.
Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette
cheminée, semblant ainsi s'épanouir à la douce chaleur d'un vif
rayon de soleil qui l'inondait d'une lumière dorée. Cette drôle de
petite créature avait un costume des plus baroques, et qui,
pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de
ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois
couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin
soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre,
Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande
chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume
officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir
la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille,
ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules
à fossettes, doux trésor d'un satin si ferme et si poli, que la
chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte
rosée; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi
des larges manches retroussées; et l'on voyait aussi à demi, et
croisées l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant
chaussées d'un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un
petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise
écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses
hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias,
donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement
accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le
feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange... qu'on en
juge: l'effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se
chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du
reste, offraient à l'oeil un combustible d'une admirable
régularité.
Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était
singulier... qu'on en juge: sur une petite table placée devant
elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais
minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette
cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait,
il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles
de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler; puis elle
croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents
blanches, d'un émail trop inaltérable pour s'agacer. Pour boisson,
elle avait préparé un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont
elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en
bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives
dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous.
Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprêtait à faire à
demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de
Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si
incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de
son teint, c'est un de ces divins miracles qui révèlent la toute-
puissance de la jeunesse et de la santé.
Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses
olives, lorsque l'on frappa discrètement à sa porte, modestement
verrouillée à l'intérieur.
-- Qui est là? dit Rose-Pompon.
-- Un ami... un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et
joyeuse. Vous vous enfermez donc?
-- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin?
-- Oui, ma pupille chérie... Ouvrez-moi donc tout de suite... Ça
presse!
-- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis,
ça serait gentil!
-- Je crois bien... que faite comme vous l'êtes ça serait gentil,
et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont
l'Amour ait jamais orné son carquois!!!
-- Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal...
gros apôtre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise
écarlate au costume de Philémon.
-- Ah çà! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à
travers la porte, pour la plus grande édification des voisins? dit
Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses très graves à vous
apprendre, des choses qui vont vous renverser.
-- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment!
-- Si c'est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la
susceptibilité; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très
bien comme vous êtes.
-- Et dire qu'un monstre pareil est le chéri de toutes les
sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant
d'agrafer une robe à sa taille de nymphe.
-- Ah! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau
voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-
Pompon avec un sérieux comique. Et d'où sortez-vous, s'il vous
plaît? Voilà trois jours que vous n'avez pas niché ici, vilaine
petite colombe.
-- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir.
Vous êtes donc venu pendant mon absence?
-- Je suis venu tous les jours... et plutôt deux fois qu'une,
mademoiselle, car j'ai des choses très graves à vous dire.
-- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.
-- Pas du tout, c'est très sérieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant.
Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours
que vous avez déserté le domicile... conjugal et philémonique?...
Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.
-- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de
ces oléagineuses.
-- Voilà votre réponse... je comprends... Malheureux Philémon!
-- Il n'y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue.
Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours
qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits
toute seule.
-- Je croyais Clara très suffisamment pourvue... contre ces
craintes-là...
-- C'est ce qui vous trompe, énorme vipère! puisque je suis allée
chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.
À cette affirmation, l'écrivain religieux chantonna entre ses
dents d'un air parfaitement incrédule et narquois.
-- C'est-à-dire que j'ai fait des traits à Philémon! s'écria Rose-
Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu
injustement soupçonnée.
-- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur
de rose... Pompon.
-- Je vous dis que ce n'était point pour mon plaisir que je me
suis absentée d'ici... au contraire, car pendant ce temps là...
cette pauvre Céphyse a disparu...
-- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m'a dit
cela; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez
Céphyse... ça n'est pas clair.
-- Que je sois mangée par la panthère noire que l'on montre à la
Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et à propos de ça,
il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces
animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de
bêtes féroces.
-- Ah çà! êtes-vous folle?
-- Comment?
-- Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu
des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne
risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener
justement à un spectacle de carême, puisqu'il n'y a que la
représentation des bêtes... je n'aurais qu'à rencontrer là mes
sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!
-- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds à votre pantalon,
mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas...
-- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai à vous
apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.
-- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant
horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle
portait une noix à ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en
considérant le paletot-sac de Nini-Moulin:
-- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce
qu'il y a donc là-dedans?
-- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit
gravement Dumoulin.
-- Moi?
-- Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d'un air majestueux,
voulez-vous avoir équipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet
affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin
être mise comme une duchesse!
-- Allons... encore des bêtises... Voyons, prenez-vous des
olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une...
Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique,
dans l'une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort
joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.
-- Ah! le délicieux bracelet! s'écria-t-elle en frappant dans ses
petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblème
de mon amour pour Philémon.
-- Ne me parlez pas de Philémon... ça me gêne, dit Nini-Moulin en
agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa
faire en riant comme une folle et lui dit:
-- C'est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en
voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.
-- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des
domestiques, une loge à l'Opéra et mille francs par mois pour
votre toilette!
-- Toujours la même plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille
en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix;
pourquoi toujours la même farce et n'en pas trouver d'autres!
Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira
cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu'il passa au cou de
Rose-Pompon.
-- Oh! la belle chaîne! s'écria la jeune fille en regardant tour à
tour l'étincelant bijou et l'écrivain religieux. Si c'est encore
vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon goût... Mais
avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _à
bijoux.
-- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces
bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez
prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami...
Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:
-- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc;
quels sont ces conseils?
Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses
intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il développa
soigneusement: c'était une magnifique mantille de dentelle noire.
Rose-Pompon s'était levée, saisie d'une admiration nouvelle.
Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la
jeune fille.
-- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels
dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout
avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement
désintéressée; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que
votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis
partant d'un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage,
elle s'écria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de
Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!
-- Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes
ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète...
est à vous si vous voulez, et si vous m'écoutez!
-- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous
me dites est sérieux!
-- Très sérieux.
-- Ces propositions de vivre en grande dame!...
-- Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.
-- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre
Nini-Moulin!
-- Un instant... s'écria l'écrivain religieux avec une pudeur
comique; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour
être certaine que je serais incapable de vous engager à une action
malhonnête... ou indécente... Je me respecte trop pour cela...
sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m'a confié
la garde de vos vertus.
-- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite,
je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.
-- C'est pourtant bien simple... je...
-- Ah! j'y suis... s'écria Rose-Pompon en interrompant Nini-
Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et
quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire ça
tout de suite?
-- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les épaules.
-- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans
sa première surprise.
-- Non.
-- Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros
apôtre?
-- On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)
-- Je n'aurai pas à être infidèle à Philémon.
-- Non.
-- Ou fidèle à quelqu'un.
-- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:
-- Ah çà! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte
pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour
mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la
sournoise avec une hypocrite modestie.
-- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.
-- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu'est-
ce qu'il faudra que je donne en retour?
-- Rien du tout.
-- Rien?
-- Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.
-- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?
-- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous
dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça
n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez à
une bonne action.
-- En vivant en duchesse?
-- Oui... ainsi, décidez-vous; ne me demandez pas plus de détails,
je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas
retenue malgré vous... essayez... de la vie que je vous propose;
si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous
reviendrez dans votre philémonique ménage.
-- Au fait.
-- Essayez toujours, que risquez-vous?
-- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis,
ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois...
Nini-Moulin alla à la fenêtre, l'ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui
accourut: -- Regardez... à la porte de la maison.
-- Une très jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit être
bien là-dedans!
-- Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.
-- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider
aussitôt que ça?
-- Ou pas du tout...
-- Aujourd'hui?
-- À l'instant.
-- Mais où me conduisez-vous!
-- Est-ce que je le sais!
-- Vous ne savez pas où vous me conduisez?
-- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.
-- Savez-vous que c'est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin!
-- Je l'espère bien... si ce n'était pas drôle... où serait le
plaisir!
-- Vous avez raison.
-- Ainsi vous acceptez. À la bonne heure; j'en suis ravi pour vous
et pour moi.
-- Pour vous!
-- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service...
-- À vous!... et comment!
-- Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.
-- C'est juste...
-- Allons... partons-nous!
-- Bah!... après tout... on ne me mangera pas, dit résolument
Rose-Pompon.
Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie
figure, et s'avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement _à
la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en
découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais
chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous
ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.
-- Mon manteau! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré
d'une grande inquiétude depuis qu'elle avait accepté.
-- Fi donc!... un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant
une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en
retira un beau châle de cachemire, qu'il jeta sur les épaules de
Rose-Pompon.
-- Un cachemire!!! s'écria la jeune fille, toute palpitante d'aise
et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance
héroïque:
-- C'est fini... je me risque...
Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave
fruitière-charbonnière était à sa boutique.
-- Bonjour, mademoiselle; vous êtes matinale aujourd'hui, dit-elle
à la jeune fille.
-- Oui, mère Arsène... voilà ma clef.
-- Merci, mademoiselle.
-- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix
basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'éloignant de la
portière, et Philémon!
-- Philémon!
-- S'il arrive...
-- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.
-- Oui, si Philémon arrive... que lui dira-t-on, car je serai
peut-être longtemps absente?
-- Trois ou quatre mois, je suppose.
-- Pas davantage?
-- Je ne crois pas.
-- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprès de la
charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit:
-- Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que... je
suis sortie... pour affaires...
-- Oui, mademoiselle.
-- Et qu'il n'oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui
sont dans son cabinet.
-- Oui, mademoiselle.
-- Adieu, mère Arsène.
-- Adieu, mademoiselle.
Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.
-- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir!
se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'éloignait de la
rue Clovis. J'ai réparé ma sottise; maintenant je me moque du
reste.