C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les
premières hostilités venaient d'être si funestes au père du
maréchal Simon.
Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur
du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups
_avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les
stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la
route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient
de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur
première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants
cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour
s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les
dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi
plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des
principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes
portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes,
d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons
dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans
aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon
gré mal gré, à la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses,
déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces
misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs
provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une
d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil
aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où
s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait
sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa
poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée
de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une
main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse
pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature
criait d'une voix rauque:
-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux
faire saigner.
Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de
ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui
l'excitaient jusqu'au délire.
Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de
furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque
écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de
drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était
d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe:
c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et
les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les
habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni
pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la
formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église,
lui dit:
-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont
capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur
le curé?
-- Je ferai feu... mieux que toi, répondit le petit homme à mine
de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.
-- Et avec quoi feras-tu feu?
-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant
un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez
gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa
blouse, tomba.
-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me
paraît guère lourd.
-- C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de
furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa
blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voilà le
carrier qui parle.
En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant
le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque
dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa
grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules
d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus
du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée
çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points
blancs.
Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le
petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient
laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une
querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte,
essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe;
serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes
les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en
butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se
résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.
Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de
pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de
stentor du carrier.
-- Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir
comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.
-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le
combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet,
qui semblait être le légiste de la bande; sans cela... il y aurait
violation de domicile.
-- Violer!... Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?...
cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il
faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.
-- Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi
déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les
hommes.
-- Nous voulons faire aussi notre coup!
-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs
sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine
de furet.
-- Bon, ça leur sera payé.
-- Il faut que les femmes s'en mêlent!
-- Ça nous regarde.
-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune,
s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:
_Au secours... on m'assassine!_
Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des
trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit
un terme en criant:
-- Silence!
-- Silence!... silence! répondit la foule, écoutez le carrier.
-- Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après
une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous
l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.
-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il
n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique... dit le petit
homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.
-- On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante;
pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le
chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes
_Loups?_
_-- _Oui!... oui! dit la foule électrisée par ces paroles
sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.
-- On le verra, leur palais!
-- Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de
basse-taille, M. le curé les a damnés.
-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?
-- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est
encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme
à mine de furet.
-- Oui!... oui! ils l'ont dit.
-- Alors, on brisera tout chez eux!
-- On démolira leur bazar.
-- On enverra la maison par les fenêtres.
-- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les
bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre
sur la tête.
-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de
stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent
pas... à bas la porte.
Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur
farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de
tous ses poumons herculéens:
-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y
êtes-vous?
-- Oui!... oui!... nous y sommes...
-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres
et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison
commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles
brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première
volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent
des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur
formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:
-- Bataille... et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris
devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées,
les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et
repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants,
d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres
enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de
tâcher de fermer les persiennes.
-- Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se
baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de
cailloux!
Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère,
alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de
la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.
-- Touché... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse créature.
-- T'es bien nommée, la _Ciboule... _tu touches _à la boule_, dit
une voix.
-- Vive Ciboule!
-- Sortez donc, hé, les _Dévorants_, si vous l'osez!
-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient
trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le
petit homme à mine de furet.
-- Et à cette heure ils _canent!_
_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de
tonnerre, allons les fumer!!
-- Oui!... Oui!
-- Allons enfoncer la porte...
-- Faudra bien que nous les trouvions.
-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tête, non loin
duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en
tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain
sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui
alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire
souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris
forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en
chêne massif.
Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur
de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit
brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés
allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula
en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer
silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour
de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros
d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance
annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de
fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête,
tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier
était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa
physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de
son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une
lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se
contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:
-- Que voulez-vous?
-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.
-- Oui... oui... bataille!... répéta la foule.
-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et
en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à
Agricol:
-- Les _Loups _viennent demander bataille...
-- Contre qui?
-- Contre les _Dévorants_.
_-- _Il n'y a pas ici de _Dévorants_, répondit Agricol: il y a
des ouvriers tranquilles... retirez-vous...
-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers
tranquilles.
-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en
face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les
_Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.
-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.
Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le
mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:
-- Et ça, c'est pour rire!
-- Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et
repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du
tailleur de pierres.
-- Fer contre fer... marteau contre marteau, ça me va, dit le
carrier.
-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se
contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos
femmes, et blessé... peut-être à mort... le plus vieil ouvrier de
la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et
la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.
-- Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il
faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez
là, dans la plaine, faire bataille.
-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule
hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en
se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.
-- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne
sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer
ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied
d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous
attaquerez chez nous... et vous répondrez de tout ce qui arrivera.
-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent
manger les _Dévorants!_... Tiens, voilà ton attaque! s'écria le
sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.
Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du
corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine
du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur
ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:
-- À moi, les _Loups!_