VI. Les Loups et les Dévorants.

C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les

premières hostilités venaient d'être si funestes au père du

maréchal Simon.

Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur

du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups

_avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les

stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la

route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient

de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur

première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants

cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour

s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les

dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi

plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des

principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes

portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes,

d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons

dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans

aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon

gré mal gré, à la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses,

déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces

misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs

provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une

d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil

aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où

s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait

sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa

poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée

de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une

main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse

pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature

criait d'une voix rauque:

-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux

faire saigner.

Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de

ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui

l'excitaient jusqu'au délire.

Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de

furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque

écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de

drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était

d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe:

c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et

les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les

habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni

pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la

formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église,

lui dit:

-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont

capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur

le curé?

-- Je ferai feu... mieux que toi, répondit le petit homme à mine

de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.

-- Et avec quoi feras-tu feu?

-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant

un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez

gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa

blouse, tomba.

-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me

paraît guère lourd.

-- C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de

furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa

blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voilà le

carrier qui parle.

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant

le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque

dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa

grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules

d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus

du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée

çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points

blancs.

Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le

petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient

laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une

querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte,

essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe;

serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes

les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en

butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se

résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de

pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de

stentor du carrier.

-- Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir

comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.

-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le

combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet,

qui semblait être le légiste de la bande; sans cela... il y aurait

violation de domicile.

-- Violer!... Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?...

cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il

faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.

-- Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi

déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les

hommes.

-- Nous voulons faire aussi notre coup!

-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs

sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine

de furet.

-- Bon, ça leur sera payé.

-- Il faut que les femmes s'en mêlent!

-- Ça nous regarde.

-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune,

s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:

_Au secours... on m'assassine!_

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des

trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit

un terme en criant:

-- Silence!

-- Silence!... silence! répondit la foule, écoutez le carrier.

-- Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après

une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous

l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il

n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique... dit le petit

homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

-- On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante;

pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le

chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes

_Loups?_

_-- _Oui!... oui! dit la foule électrisée par ces paroles

sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.

-- On le verra, leur palais!

-- Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de

basse-taille, M. le curé les a damnés.

-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?

-- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est

encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme

à mine de furet.

-- Oui!... oui! ils l'ont dit.

-- Alors, on brisera tout chez eux!

-- On démolira leur bazar.

-- On enverra la maison par les fenêtres.

-- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les

bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre

sur la tête.

-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de

stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent

pas... à bas la porte.

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur

farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de

tous ses poumons herculéens:

-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y

êtes-vous?

-- Oui!... oui!... nous y sommes...

-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres

et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison

commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles

brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première

volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent

des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur

formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:

-- Bataille... et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris

devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées,

les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et

repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants,

d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres

enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de

tâcher de fermer les persiennes.

-- Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se

baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de

cailloux!

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère,

alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de

la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.

-- Touché... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse créature.

-- T'es bien nommée, la _Ciboule... _tu touches _à la boule_, dit

une voix.

-- Vive Ciboule!

-- Sortez donc, hé, les _Dévorants_, si vous l'osez!

-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient

trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le

petit homme à mine de furet.

-- Et à cette heure ils _canent!_

_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de

tonnerre, allons les fumer!!

-- Oui!... Oui!

-- Allons enfoncer la porte...

-- Faudra bien que nous les trouvions.

-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tête, non loin

duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en

tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain

sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui

alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire

souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris

forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en

chêne massif.

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur

de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit

brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés

allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula

en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer

silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour

de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros

d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance

annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de

fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête,

tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier

était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa

physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de

son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une

lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se

contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:

-- Que voulez-vous?

-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.

-- Oui... oui... bataille!... répéta la foule.

-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et

en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à

Agricol:

-- Les _Loups _viennent demander bataille...

-- Contre qui?

-- Contre les _Dévorants_.

_-- _Il n'y a pas ici de _Dévorants_, répondit Agricol: il y a

des ouvriers tranquilles... retirez-vous...

-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers

tranquilles.

-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en

face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les

_Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.

-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le

mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:

-- Et ça, c'est pour rire!

-- Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et

repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du

tailleur de pierres.

-- Fer contre fer... marteau contre marteau, ça me va, dit le

carrier.

-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se

contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos

femmes, et blessé... peut-être à mort... le plus vieil ouvrier de

la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et

la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.

-- Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il

faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez

là, dans la plaine, faire bataille.

-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule

hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en

se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

-- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne

sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer

ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied

d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous

attaquerez chez nous... et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent

manger les _Dévorants!_... Tiens, voilà ton attaque! s'écria le

sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du

corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine

du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur

ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:

-- À moi, les _Loups!_

Le juif errant - Tome II · 第 37 / 128 题