Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait
pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre;
mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et
de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son
père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une
circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du
père et fils.
-- Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que
mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.
Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le
vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du
jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups.
_Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur
lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant
dans la voiture:
-- À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se
doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud
sont en train de devenir excellentes.
Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.
* * * * *
Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la
réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux
sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le
père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec
son fils.
Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux
belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une
des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine
de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des
fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant
restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil
de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier
en blouse et le maréchal en grand uniforme.
Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les
siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard
en tressaillit:
-- Mon père... je suis bien malheureux!
Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain
la noble physionomie du maréchal.
-- Toi... malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se
rapprochant.
-- Je vous dirai tout, mon père... répondit le maréchal d'une voix
altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible
droiture.
-- En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à
personne.
-- Si, mon père... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui
est pour moi une torture atroce.
-- Explique-toi... je t'en conjure.
-- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes,
absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles
étaient folles de joie et de bonheur... Tout à coup cela a changé:
elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une
larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre
ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me
répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont
couvert mon visage de pleurs.
-- Cela est étrange... mais à quoi attribuer ce changement!
-- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur
que me cause la mort de leur mère... et ces pauvres anges se
désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur.
Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement
comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me
disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre
mère était avec nous...»
-- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la
reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas là.
-- C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma
raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à
m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et
moi... Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que
voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit
par se livrer aux suppositions les plus insensées.
-- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?
-- Personne... je le sais.
-- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends
patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la
sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr,
quelque secret sans doute bien innocent.
-- Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais
pour pénétrer ce secret... il ne faut pas les quitter...
-- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air
sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès
d'elle... auprès de moi!
-- Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.
-- Que dis-tu!...
-- Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent
ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous,
de mes filles et de mon autre enfant...
-- Quel enfant!
-- Le fils de mon vieil ami le prince indien...
-- Djalma! que lui arrive-t-il!
-- Mon père... il m'épouvante...
-- Lui?
Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente
rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que
le maréchal s'interrompit et dit à son père:
-- Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux
sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée
de vent, le vieillard répondit:
-- Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.
-- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le
maréchal.
Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.
-- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien
t'épouvantait? et pourquoi?
-- Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour
Mlle de Cardoville.
-- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en
regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans...
et à cet âge un amour chasse l'autre.
-- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père... Mais songez
donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez,
joint le caractère le plus noble, le plus généreux... et que, par
une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement
fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.
-- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
-- Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez
cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement
douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage.
Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits
contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il
criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en
s'écriant d'une voix haletante: «_Ah!_... _du sang... j'ai son
sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement
insensé! -- _Je tue l'homme!_» me répondit-il d'une voix sourde et
d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit
avoir.
-- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle
passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard.
-- D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de
Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui-
même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme
venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu
qu'il avait quelque pensée de suicide.
-- Malheureux enfant!...
-- Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde
amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif
réclament toute ma sollicitude... que je suis peut-être à la
veille de les abandonner...
-- Les abandonner?
-- Oui... pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que
ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un
accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si
profondément ému, s'écria:
-- Mais ce devoir, quel est-il?
-- Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif,
qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le
bâton de maréchal?
-- Napoléon...
-- Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son
prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est
fait empereur.
-- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le
demi-dieu se faisait homme.
-- Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours
battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des
derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a
comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros... il
a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que
d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé... j'ai voulu
partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré,
j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la
couronne que la France lui avait donnée.
-- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager
ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil,
conspiration, j'ai tout approuvé... tu le sais.
-- Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y
a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son
père...
-- Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec
une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!
-- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napoléon! non, il ne s'appelle
plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien...
car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur...
Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!...
reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse... ils le
torturent... ils le tuent lentement...
-- Qui t'a dit...
-- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai...
Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une
mort précoce; les yeux tournés vers la France... il attend... il
attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous
ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient
petits... pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on
étouffe et qui... meurt...
-- Et toi... tu y songes...
-- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh! à n'en point
douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes
renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet
enfant... à qui j'ai aussi prêté serment, moi... car un jour, je
vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant
dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme
tu as été au père; car qui nous aime... aime notre France.»
-- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappelé ces paroles,
et comme toi... j'ai été ému...
-- Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de
l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les
plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre
d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme
fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec
le roi de Rome... et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
-- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une
fois Napoléon II libre!
-- Ensuite!!... s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard
d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France
insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le
souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces
jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué
tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à
la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de
la France entière ne battrait pas pour lui?
-- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec
Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
-- Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien,
jugez-en... s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je
dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les
hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si
je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en
reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de
faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire?
Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures
du fils de l'empereur... de l'empereur à qui je dois tout... à qui
j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son
enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-
être, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je
m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur... Dites, mon
père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler
au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai
fait que marcher d'indécisions en indécisions... Vous seul, mon
père, je le répète, vous seul... vous pouvez me guider.
Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait
répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le
petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et
entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et
son père... C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu
s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les
_Loups_.
_-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, pâle et
haletant, les voilà... ils arrivent... ils vont attaquer la
fabrique.
-- Qui cela?... s'écria le vieillard en se levant brusquement.
-- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de
pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des
environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?...
ils crient: Mort aux _Dévorants!_
En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
-- C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal
en se levant à son tour.
-- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils
sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des
ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante
ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les
chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?...
En effet, le plafond retentissait sous des piétinements
précipités.
-- Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son
père, qui paraissait de plus en plus inquiet.
-- Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible
que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis
longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre
la fabrique.
-- Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut
d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite...
Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les
vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force
que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt
dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui
donnait sur les champs.
Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle
de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres
des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du
premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin,
autour du maréchal et de son père.
Fatalité!! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre,
chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre
les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors,
avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort
aux _Dévorants!_