VII. Le retour.

Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée

devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants,

suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une

irrésistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse

effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient,

broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent

briser un treillis à claire-voie appuyé d'une haie, et prirent

pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les

uns résistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie

de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs

rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la

maison commune, où s'étaient réfugiés les femmes et les enfants,

se jetèrent à la poursuite de cette bande; mais quelques

compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement

défendu l'entrée de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois

ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles,

purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les

autres pour tout briser.

Une porte, ayant d'abord résisté à leurs efforts, fut bientôt

enfoncée. Ciboule se précipita dans l'appartement son bâton à la

main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte.

Une belle jeune fille (c'était Angèle), qui semblait vouloir

défendre seule l'entrée d'une chambre, se jeta à genoux, pâle,

suppliante, les mains jointes, en s'écriant:

-- Ne faites pas de mal à ma mère!

-- Je t'étrennerai d'abord, et puis ta mère après, cria l'horrible

femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui

labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de

barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que

les autres s'emparaient de quelques hardes.

Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre

Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s'était

refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela

Agricol à son secours.

Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier.

Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus

inutiles; l'oeil sanglant, les dents serrées, poitrine contre

poitrine, enlacés, noués l'un à l'autre comme deux serpents, ils

faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé,

tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant

parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied

furieux; mais telle était la force herculéenne du chef des _Loups

_que, quoiqu'il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait

inébranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre

(l'autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait,

par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du

forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de

la poitrine de son adversaire.

-- Le _Loup _va casser les dents au _Dévorant_, qui ne dévorera

plus rien, dit le carrier.

-- Tu n'es pas un vrai _Loup_, répondit le forgeron en redoublant

d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se

mettent pas dix contre un...

-- Vrai ou faux, je te casserai les dents.

-- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si

violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de

douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à

mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le

forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa

jambe; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son

poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous

lui... À ce moment, la mère d'Angèle, penchée à une des fenêtres

de la maison commune, s'écria d'une voix déchirante:

-- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille!

-- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain...

quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.

-- Pas de réchauffé... je mange chaud, répondit le carrier;

saisissant le forgeron à la gorge d'une de ses mains formidables,

il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

-- Au secours! on tue ma fille! criait la mère d'Angèle d'une voix

éperdue...

-- Grâce!... je te demande grâce!... Laisse-moi aller... dit

Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son

adversaire.

-- J'ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la

terreur que lui causait le danger d'Angèle, redoublait d'efforts,

lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs

aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton

sur la tête, assénés d'une main vigoureuse. Il lâcha prise... et

il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer

les coups qu'on lui portait, et qui cessèrent dès qu'Agricol fut

délivré.

-- Mon père... vous me sauvez... Pourvu que pour Angèle il ne soit

pas trop tard! s'écria le forgeron en se relevant.

-- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et

Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné

de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les

filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au

milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin

de défendre l'entrée de la chambre où le père du maréchal avait

été porté expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le

danger d'Agricol.

Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier

resté pendant quelques instants sans connaissance.

Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à

renverser les hommes qui défendaient l'escalier, et à se

précipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre

d'Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait

machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui,

acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la

dévisager.

Se précipiter sur l'horrible mégère, la saisir par sa crinière

jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et

l'étendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte

dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité

de la pensée.

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva

aussitôt; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas

d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron

relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre

voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la

maison.

Après le premier feu de l'attaque, le très petit nombre de

véritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers

d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans

cette entreprise sous prétexte d'une querelle de compagnonnage,

voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu

dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves

_Loups_, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des

_Dévorants_.

_-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dévorants! _avait dit

un des _Loups _les plus déterminés à Olivier, avec lequel il

venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant

que d'honnêtes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas

de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

-- Oui... reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par

casser les carreaux de votre maison.

-- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les

vrais _Loups _le renient; il aura son compte.

-- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16].

Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement

partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de

la fabrique, et tous_, Loups _et _Dévorants_, quoique bien

inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et

autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit

homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se

portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une

dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage

de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand

prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi

fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage

exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et

d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris;

les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on

jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de

rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit

homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces

archives industrielles si indispensables au commerçant, furent

jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde

infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce

rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres,

qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant

d'horribles clameurs.

Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces

horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un

calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du

maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le

vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un

bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses

traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes,

presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit,

courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre

signe de connaissance du moribond... dont un médecin tâtait le

pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient

agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de

larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre,

car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait

Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits

douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence

profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés

de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père

Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents... il

ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le

médecin du regard.

Il y a des fatalités étranges... ce médecin était M. Baleinier. La

maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière

la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les

environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher

des secours.

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal

Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:

-- De l'espoir!...

-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...

-- Il est sauvé! dit le maréchal.

-- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement

le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents

topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais

quelle sera l'issue de cette crise...

-- Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en

voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter

faiblement ses paupières.

En effet, bientôt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence

y brillait.

-- Mon père... tu vis... tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre

de joie et d'espérance.

-- Pierre... tu es là?... dit le vieillard d'une voix faible; ta

main... donne... Et il fit un léger mouvement.

-- La voilà... mon père... s'écria le maréchal en serrant la main

du vieillard dans la sienne.

Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se

précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses

cheveux, de baisers en s'écriant:

-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauvé!... À cet

instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les

vagabonds, les _Loups _et les _Dévorants_, arrivèrent aux oreilles

du moribond.

-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...

-- Cela s'apaise... je crois... dit le maréchal pour ne pas

inquiéter son père.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai

pas... pour longtemps...

-- Mon père...

-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse

te... dire... tout...

-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec

componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre

faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prêtre...

-- Un prêtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le

vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette âme qui

a toujours été honnête et droite...

-- Mourir... toi... s'écria le maréchal; oh! non... non.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez

soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as... demandé... tout à

l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble...

que... le désir... de t'éclairer sur ton devoir... m'a pour un

instant rappelé... à la vie... car... je mourrais bien

malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de

toi... et de moi... Écoute donc... mon fils... mon loyal fils... à

ce moment suprême, un père... ne se trompe pas... tu as un grand

devoir à remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur,

de méconnaître ma... dernière volonté... tu dois sans... sans

hésiter...

La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie...

lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument

inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put

distinguer furent ceux-ci:

_Napoléon II... Serment... déshonneur... mon fils..._

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres... et

ce fut tout...

Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces

cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:

-- Au feu!... au feu!... L'incendie éclatait au milieu de l'un des

bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans

lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même

temps on entendait au loin le roulement des tambours qui

annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la

barrière.

* * * * *

Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la

fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent,

il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à

l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie,

un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy.

Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que

la marche apaiserait sa fièvre... fièvre glacée comme le frisson

d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée,

cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un

refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le

frapper... cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter:

Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle,

pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot

d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse.

Marguerite a obéi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:

-- Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas

hésité... Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait

pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa

mère pour être certain que, de même, tout serait rompu... à tout

jamais rompu.

-- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son

dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de

sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à

la fois.

-- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que

t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de

ce dernier amour perdu... de cette amitié que l'infamie a tuée

dans ton coeur?

Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite

colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail

porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que

tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te

manqueront pas... eux... C'est là aussi une affection sainte et

grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux

bouleversement de tes croyances les plus sacrées... Le calme de

cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil

que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si

endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la

souffrance.

Allons!... te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux

apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs

dont tu es le dieu béni et adoré.

Le juif errant - Tome II · 第 38 / 128 题