M. de Blessac resta muet.

M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce

qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui

remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremêlant çà et là

sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur.

Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de

l'horrible trahison de M. de Blessac.

M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent... à cette

horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui

tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie.

L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt

l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet

accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.

-- Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis,

s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant:

-- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se

tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour

s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infâme... que je dois

souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer,

monsieur... car vous avez eu le courage de démasquer un traître et

un lâche.

-- Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos

ordres... et...

Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte,

qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les

efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:

-- Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre

maître...

À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée,

M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula

d'un pas, en s'écriant:

-- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il?

-- Ah! monsieur... un grand malheur...

-- Marguerite!... s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.

-- Elle est partie!... monsieur...

-- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût

éclaté à ses pieds.

-- Marguerite est partie! répéta-t-il.

-- Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée... il y a trois jours!

dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.

-- Partie... Marguerite... Ça n'est pas vrai! on me trompe!...

s'écria M. Hardy.

Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de

sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui,

attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au

postillon:

-- À Paris, ventre à terre!...

* * * * *

Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la

route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain

du chant de guerre des _Loups_, qui s'avançaient en hâte vers la

fabrique.

Le juif errant - Tome II · 第 35 / 128 题