Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se
préparaient à une sauvage agression contre les _Dévorants_, la
fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête
parfaitement d'accord avec la sérénité du ciel; car le vent était
au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.
Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la _maison
commune _des ouvriers, séparée des ateliers par une large route
plantée d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette
imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une
position aussi riante que salubre, d'où l'on apercevait les
coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande
ville. Rien n'était d'un aspect plus simple et plus gai que la
maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges
s'avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de
larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la
couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces
bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d'un
vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là
distribué en potager et en verger.
Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera
quelque peu _féerique_, établissons d'abord que les _merveilles
_dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être
considérées comme des utopies, comme des rêves; rien, au
contraire, n'était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire
et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation
donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces
merveilles étaient le résultat d'une _excellente spéculation_, et,
au résumé, représentaient un _placement aussi lucratif qu'assuré_.
Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre
considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le
compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont
presque toujours condamnées; les instruire, les relever à leurs
propres yeux; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du
cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces
malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de
leur déplorable destinée: leur faire préférer à cela les plaisirs
de l'intelligence, le délassement des arts; moraliser, en un mot,
l'homme par le bonheur; enfin, grâce à une généreuse initiative, à
un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les
bienfaiteurs de l'humanité, et _faire _en même temps, pour ainsi
dire _forcément une excellente affaire... _ceci paraît fabuleux.
Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.
Entrons dans l'intérieur de la fabrique.
Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait
aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa
_toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa
fiancée.
Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la
maison commune, à raison du prix incroyablement minime de
_soixante-quinze francs _par an, comme les autres célibataires. Ce
logement situé au deuxième étage, se composait d'une belle chambre
et d'un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin; le
plancher, de sapin, était d'une blancheur parfaite; le lit de fer,
garni d'une paillasse de feuilles de maïs, d'un excellent matelas
et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un
calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce
chaleur dans la pièce, tapissée d'un joli papier perse, et ornée
de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques
chaises, une petite bibliothèque, composaient l'ameublement
d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se
trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les
objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un
robinet donnant de l'eau à volonté. Si l'on compare ce logement
agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et
délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an
dans la maison de sa mère, et qu'il lui fallait aller gagner
chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le
sacrifice qu'il faisait à son affection pour cette excellente
femme.
Agricol, après avoir jeté un dernier coup d'oeil assez satisfait
sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale,
quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie
commune; le corridor qu'il traversa était large, éclairé par le
haut, et planchéié de sapin d'une extrême propreté. Malgré les
quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de
M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement
unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les
chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant
plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour
matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit
prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée
d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive,
et gagna l'autre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une
partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui
n'étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets
de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe à l'énorme économie
provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les
fabriques par l'association, réduisait incroyablement le prix de
revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de
lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant
l'été, bien chauffé pendant l'hiver, Agricol alla frapper à la
porte de la mère d'Angèle.
Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage,
exposé au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait
pour ainsi dire le spécimen de l'habitation du _ménage _dans
l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent
vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entrée donnant sur
le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté
de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée
à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour
continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs établis comme des
dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque
nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à
une mère de famille appartenant à l'association. Le logement dont
nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement
débarrassé de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et
en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu
dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil,
quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien
ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de
bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d'acajou,
annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de
superflu à leur bien-être.
Angèle, que l'on pouvait dès ce moment appeler la fiancée
d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par
le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette
charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec
autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa
mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.
-- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si
votre mère y consent.
-- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, répondit
cordialement la mère de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter
la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec
son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec
vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui
parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette
nouvelle débarquée: il y a déjà une heure qu'elle vous attend, et
avec quelle impatience!
-- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au
plaisir de vous voir, j'ai oublié l'heure... C'est là ma seule
excuse.
-- Ah! maman... dit la jeune fille à sa mère d'un ton de doux
reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir
dit cela?
-- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au
contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi
encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.
-- Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli
bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit
pas avec vous!
-- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que
partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas
la dernière.
La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol,
dont elle prit le bras.
-- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien
j'ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui
étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de
notre province... misère que j'ai partagée aussi... tandis qu'ici
tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une
féerie; en vérité, je crois rêver; et quand je demande à ma mère
l'explication de cette féerie, elle me répond: «M. Agricol
t'expliquera cela.»
-- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je
vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent à la fois
grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus à propos.
-- Comment cela, monsieur Agricol?
-- Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les
ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici,
mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de
l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de
renoncer aux plus doux besoins du coeur... au désir de choisir une
compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misère à
une autre misère.
Angèle baissa les yeux et rougit.
-- Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l'espoir
des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré
plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont
chers; ici, grâce à l'ordre, au travail, au sage emploi des forces
de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits;
en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant
d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle,
l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et
rien de plus sage... que de se marier.
-- Monsieur... Agricol, répondit Angèle d'une voix doucement émue
et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?
-- À l'instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du
trouble qu'il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous
sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux
gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps; allons-y.
-- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle
entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une
excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement
rangés; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux
mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de
surveillante.
-- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur
Agricol! et quelle propreté! Qui donc soigne cela si parfaitement?
-- Les enfants eux-mêmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il
existe entre ces bambins une émulation incroyable; c'est à qui
aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de
faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez,
adorent _jouer au ménage. _Eh bien, ici elles y jouent
sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait...
-- Ah! je comprends... on utilise leurs goûts naturels pour toutes
ces sortes d'amusements.
-- C'est là tout le secret; vous les verrez partout très utilement
occupées, et ravies de l'importance que ces occupations leur
donnent.
-- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare
ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes
glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise
paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque
tous les ouvriers de notre pays!
-- Et à Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-être pis encore.
-- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche
surtout, pour dépenser tant d'argent à faire du bien!
-- Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en
souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez
pas...
-- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?
-- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur
et plus généreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans
songer à son intérêt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle,
qu'il serait l'homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus
avare, qu'il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à
même d'être aussi heureux que nous le sommes.
-- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je
vous crois; mais si le bien est si facile... et même si avantageux
à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?
-- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares
à rencontrer chez la même personne:
-- _Savoir, pouvoir, vouloir._
_-- _Hélas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas.
-- Et ceux qui peuvent ne savent pas.
-- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien
dont il vous fait jouir?
-- Je vous expliquerai cela tout à l'heure, mademoiselle.
-- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout à coup
Angèle.
-- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous
allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir
occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s'il vous
plaît.
Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande
salle garnie de tablettes où des fruits d'hiver étaient
symétriquement rangés; plusieurs enfants de sept à huit ans,
proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s'occupaient
gaiement, sous la surveillance d'une femme, de séparer et de trier
les fruits gâtés.
-- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous
utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour
eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge,
et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes
un temps bien mieux employé.
-- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement
ordonné!
-- Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels
services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la
besogne de huit ou dix servantes.
-- Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer
_à la dînette!_ ils doivent être ravis.
-- Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet,
_ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette
des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau
dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins
travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à
douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf
trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de
six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement
employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de
_grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus
qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous
pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous
les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui
impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire?
L'homme le plus grossier respecte l'enfance...
-- À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que
tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec
admiration.
-- Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les
préjugés, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angèle... nous
voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant,
voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une
caserne ou d'une grande pension.
En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense;
tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux
procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne
(toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient
indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une
grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient
alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que
celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais
l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère
parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes
les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la
direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien
de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs
fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils
apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais
extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent
_pain de ménage_, salubre et nourrissant, mélange de pur froment
et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient
souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.
-- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne
matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de
plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils
étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et
de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des
plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol;
selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je
veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée
ici depuis peu de jours.
-- Admirez, mon garçon, admirez... et surtout voyez comme cette
marmaille est sage et travaille bien...
Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de
lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des
deux sexes, assis autour d'une table, profondément absorbés dans
l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les
pommes de terre et à éplucher des herbes.
-- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand?
demanda Agricol en riant.
-- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon... Voilà la
carte du dîner d'aujourd'hui: bonne soupe de légumes au bouillon,
boeuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits,
fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait
la mère Denis à la boulangerie et, c'est le cas de le dire, à
cette heure le four chauffe.
-- Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement
en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperçoit bien
quand c'est votre tour d'être de cuisine, ajouta-t-il d'un air
flatteur.
-- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de
service.
-- C'est encore cela qui m'étonne tant, monsieur Agricol, dit
Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c'est de
comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers
de notre pays, à celle que l'on a ici.
-- Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par
jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour
trois francs à Paris.
-- Mais c'est à n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce
donc possible?
-- C'est toujours grâce à la baguette de M. Hardy! Je vous
expliquerai cela tout à l'heure.
-- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!
-- Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend
d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne
connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a
préféré se faire apporter à manger chez elle... Voyez donc quelle
belle pièce... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!
En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et
éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables
recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des
murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir,
après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les
ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la
passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense
salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au
gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là
causaient ou s'occupaient de menus travaux.
-- Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous
trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque
vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en
salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.
-- Vraiment!...
-- Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi
nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de
plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur,
hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine,
quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos
concerts.
-- Autant de voix! cela doit être superbe.
-- C'est très beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup
encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit-
il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un
hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre
M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès.
Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous
flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre
environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne
au travail ou à la liberté... Vous entendez cela, et vous
trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et
pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel
de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et
imposant.
-- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des
joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un
bonheur.
-- Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit
tristement Agricol. Voyez-vous là... ce bâtiment isolé, bien
exposé?
-- Oui, quel est-il?
-- C'est notre salle de malades... Heureusement, grâce à notre
régime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une
cotisation annuelle nous permet d'avoir un très bon médecin; de
plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte
qu'en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce
qu'il reçoit en santé.
-- Comme tout cela est bien entendu! Et là-bas, monsieur Agricol,
de l'autre côté de la pelouse?
-- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et
froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir; plus loin, les
écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de
la fabrique.
-- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de
toutes ces merveilles?
-- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.
Malheureusement la curiosité d'Angèle fut à ce moment déçue: la
jeune fille se trouvait avec Agricol près d'une barrière à claire
voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui
séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une
bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares
guerrières et d'une musique militaire; puis on entendit le galop
retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et
bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue
flottante et à la housse cramoisie, un officier général; ainsi que
sous l'Empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte
blanche; son uniforme bleu étincelait de broderie d'or, le grand
cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette
droite quatre fois étoilée d'argent, et son chapeau largement
bordé d'or était garni de plumes blanches, distinction réservée
aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre
d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus
fièrement campé sur son cheval de bataille.
Au moment où le maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant
Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses
jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or à un
domestique en livrée qui le suivait à cheval.
-- Où faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le
palefrenier.
-- Au bout de l'allée, dit le maréchal. Et se découvrant avec
respect, il s'avança vivement, le chapeau à la main, au-devant
d'une personne qu'Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette
personne parut bientôt au détour de l'allée: c'était un vieillard
à la figure énergique et intelligente: il portait une blouse fort
propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les
mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe
d'écume de mer.
-- Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en
embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir
rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu'il conservait
son chapeau à la main:
-- Couvre-toi donc, mon garçon... Mais comme te voilà beau!
ajouta-t-il en souriant.
-- Mon père, c'est que je viens d'assister à une revue tout près
d'ici... et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près
de vous.
-- Ah ça! est-ce que l'occasion m'empêchera d'embrasser mes
petites filles comme tous les dimanches?
-- Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les
accompagnera.
-- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.
-- C'est qu'en effet, mon père, dit le maréchal d'un air
péniblement ému, j'ai de graves choses à vous apprendre.
-- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le
maréchal et son père disparurent au tournant de l'allée. Angèle
était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général,
qu'on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en
blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:
-- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier...
-- Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l'ami... oui, je
puis le dire, ajouta Agricol d'une voix émue, l'ami de mon père à
moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.
-- Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son
père! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble coeur, mais
comment laisse-t-il son père ouvrier?
-- Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique
pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier,
quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France.