I. Le rendez-vous des loups.

C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville

avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de

la Mayeux.

Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit

village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de

M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers

carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation

des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et

de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol

l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible

pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être,

l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de

M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi

qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en

pratique parmi eux.

Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le

malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux

conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de

M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec

haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à

M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible

état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une

persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses

passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques

ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont

l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur

turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer

une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons

paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la

violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune,

on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on

parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus

loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la

congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême

contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces

ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se

pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que

l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces

imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de

M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable

d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur

sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie,

furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées

par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui

pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais

sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par

lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait

à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et

combler la mesure en soulevant une de ces questions de

_compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore

couler quelquefois tant de sang!

Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez

lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des

_Dévorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des

environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout

temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les

_Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières,

d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution

du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le

principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement,

au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule

communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés

collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de

sanglantes collisions[8].

Depuis huit jours, les _Loups_, surexcités par tant d'obsessions

diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte

pour en venir aux mains avec les _Dévorants... _mais ceux-ci, ne

fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la

fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette

rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés

d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un

grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens

paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux-

mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les

_Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été

obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des

barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement

enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.

Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit

village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons

parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé

un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez

bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa

chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits

fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une

nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste

brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou

stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la

veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse

nouvelle.

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le

sien:

-- À votre santé, mon garçon!

-- À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez

l'effet d'être le diable...

-- Moi! le diable?

-- Oui.

-- Et pourquoi?

-- D'où me connaissez-vous?

-- Vous repentez-vous de m'avoir connu?

-- Qui vous a dit que j'étais prisonnier à Sainte-Pélagie?

-- Vous ai-je tiré de prison?

-- Pourquoi m'en avez-vous tiré?

-- Parce que j'ai bon coeur.

-- Vous m'aimez peut-être... comme le boucher aime le boeuf qu'il

mène à l'abattoir.

-- Vous êtes fou!

-- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.

-- J'ai un motif.

-- Lequel? Que voulez-vous faire de moi?

-- Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien

faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin,

bonne chère, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si

mauvais métier?

Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit

d'un air sombre:

-- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour

condition à ma liberté que j'écrirais à ma maîtresse que je ne

voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre

vous fût donnée, à vous?

-- Un soupir!... vous y pensez encore?

-- Toujours...

-- Vous avez tort... votre maîtresse est loin de Paris à cette

heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous

tirer de Sainte-Pélagie.

-- Oui... j'étouffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir,

donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes

venu... Seulement, au lieu de mon âme vous m'avez pris Céphyse...

Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz-

vous enfin?

-- Un homme qui a une maîtresse qui le tient au coeur comme vous

tient la vôtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque

d'énergie.

-- Dans quelle occasion?

-- Buvons...

-- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.

-- Bah!... tenez! voyez, moi.

-- C'est ça qui m'effraye... et me paraît diabolique... Une

bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc

une poitrine de fer et une tête de marbre?

-- J'ai longtemps voyagé en Russie; là on boit pour se

réchauffer...

-- Ici pour s'échauffer... Allons... buvons... mais du vin.

-- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour

les hommes comme nous...

-- Va pour l'eau-de-vie... ça brûle... mais la tête flambe... et

l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.

-- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!

-- Tout à l'heure... en me disant que j'étais trop épris de ma

maîtresse, et que dans l'occasion j'aurais manqué d'énergie, de

quelle occasion vouliez-vous parler?

-- Buvons...

-- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus

bête qu'un autre. À vos demi-mots, j'ai deviné une chose.

-- Voyons.

-- Vous savez que j'ai été ouvrier, que je connais beaucoup de

camarades, que je suis bon garçon, qu'on m'aime assez, et vous

voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer

d'autres.

-- Ensuite?

-- Vous devez être quelque courtier d'émeute... quelque

commissionnaire en révolte.

-- Après?

-- Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les

coups de fusil?

-- Est-ce que vous êtes poltron?

-- Moi?... j'ai brûlé de la poudre en juillet... et ferme!

-- Vous en brûleriez bien encore?

-- Autant vaut ce feu d'artifice-là qu'un autre... Par exemple,

c'est plus pour l'agréable que pour l'utile... les révolutions;

car tout ce que j'ai retiré des barricades des trois jours, ç'a

été de brûler ma culotte et de perdre ma veste... Voilà ce que le

peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons_, en avant,

marchons!!! _de quoi retourne-t-il?

-- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?

-- Ah! c'est pour ça que vous m'avez amené ici?

-- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa

fabrique.

-- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l'émeute? Ils sont

trop heureux pour ça... Vous vous trompez.

-- Vous le verrez tout à l'heure.

-- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?

-- Et leurs frères? Et ceux qui, n'ayant pas un bon maître,

meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à

eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds à leur appel?

M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de

collier, l'exception devient la règle, et tout le monde est

content.

-- Il y a du vrai dans ce que vous dites là; seulement, il faudra

que le coup de collier soit drôle pour qu'il rende jamais bon et

honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait

ce que je suis... un bambocheur fini...

-- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade,

vous n'avez aucun intérêt à les tromper; ils vous croiront...

Joignez-vous à moi pour les décider...

-- À quoi?

-- À quitter cette fabrique où ils s'amollissent, où ils

s'énervent dans l'égoïsme sans songer à leurs frères.

-- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?

-- On y pourvoira... jusqu'au grand jour.

-- Et jusque-là que faire?

-- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et

après, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement

des armes.

-- Et qui fait venir ces ouvriers ici?

-- Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a fait parvenir des

imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs

frères... Voyons, m'appuierez-vous?

-- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence à me...

soutenir difficilement moi-même... Je ne tenais au monde qu'à

Céphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me

poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une façon ou

d'une autre, ça m'est égal... Buvons...

-- Buvons à l'orgie de la nuit prochaine... la dernière n'était

qu'une orgie de novice...

-- En quoi êtes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un

instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous émouvoir...

vous étiez là, planté comme un homme de fer.

-- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire

rire... mais, cette nuit... je rirai.

-- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le

diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous

rirez cette nuit!

En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant; il commençait

à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.

-- Entrez.

L'hôte du cabaret parut.

-- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il

demande M. Morok.

-- C'est moi; faites monter. L'hôte sortit.

-- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la

rude figure exprima le désappointement. Seul... cela m'étonne...

j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous?

-- Olivier... oui... un blond... il me semble...

-- Nous le verrons bien... le voici.

En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et

intelligente, entra dans le cabinet.

-- Tiens... Couche-tout-nu! s'écria-t-il à la vue du convive de

Morok.

-- Moi-même. Il y a des siècles qu'on ne t'a vu, Olivier.

-- C'est tout simple... mon garçon, nous ne travaillons pas au

même endroit.

-- Mais vous êtes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu,

il ajouta:

-- On peut parler devant lui... il est des nôtres. Mais comment

êtes-vous seul?

-- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

-- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

-- Ils refusent... et moi aussi.

-- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de

tête que des femmes? s'écria Morok les dents serrées de rage.

-- Écoutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reçu vos

lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il était, en

effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons

plusieurs personnes.

-- Eh bien!... pourquoi hésitez-vous?

-- D'abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes

pour un mouvement.

-- Je vous le dis, moi...

-- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je...

l'affirme... _En avant, marchons!_

_-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous

avons réfléchi... Pendant huit jours, l'atelier a été divisé; hier

encore la discussion a été vive, pénible; mais ce matin le père

Simon nous a fait venir; on s'est expliqué devant lui; il nous a

convaincus... nous attendrons; si le mouvement éclate... nous

verrons...

-- C'est votre dernier mot?

-- C'est notre dernier mot.

-- Silence! s'écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant

l'oreille et en se balançant sur ses jambes avinées; on dirait au

loin les cris d'une foule...

En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en

moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.

-- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.

-- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me

rappelle que l'hôte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande

fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos

camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy,

comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient

été pour vous... au lieu d'être contre vous!...

-- Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les

ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'écria Olivier;

vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les

gens que l'on excite contre la fabrique, et que...

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris,

de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.

Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier,

pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s'écriant:

-- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui

appartienne à la fabrique de M. Hardy?

-- Moi... dit Olivier.

-- Alors vous êtes perdu!... voilà les _Loups _qui arrivent en

masse, ils crient qu'il y a ici des _Dévorants _de chez M. Hardy,

et ils demandent bataille... à moins que les _Dévorants _ne

renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.

-- Plus de doute, c'était un piège!... s'écria Olivier en

regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaçant; on comptait

nous compromettre si mes camarades étaient venus!

-- Un piège... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en

balbutiant, jamais!

-- Bataille aux _Dévorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups!

_cria tout d'une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la

maison.

-- Venez... s'écria le cabaretier; et, sans donner à Olivier le

temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une

fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis peu élevé, il lui

dit:

-- Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez

les champs; il est temps...

Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec

effroi:

-- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de

plus et vous êtes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrés dans

la cour, ils montent.

En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris,

redoublèrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au

premier étage s'ébranla sous les pas précipités de plusieurs

personnes, et ce cri arriva perçant et proche:

-- Bataille aux _Dévorants!_

_-- _Sauve-toi, Olivier s'écria Couche-tout-nu presque dégrisé

par le danger.

À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande

salle qui précédait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas

épouvantable.

-- Les voilà!... dit le cabaretier en joignant les mains avec

effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par

la fenêtre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hésitait encore.

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à

l'instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où

les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que

leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l'escalier.

Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces

scènes de désordre, s'étaient des premiers précipités dans la

salle, les traits animés par le vin et par la colère: la plupart

étaient armés de longs bâtons. Un carrier d'une taille et d'une

force herculéennes, coiffé d'un mauvais mouchoir rouge dont les

lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d'une peau

de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et

paraissait diriger le mouvement; les yeux injectés de sang, la

physionomie menaçante et féroce, il s'avança vers le cabinet,

faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'écriant d'une voix

tonnante:

-- Où sont les _Dévorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le

cabaretier hâta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:

-- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous-

mêmes.

-- C'est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup

d'oeil dans le cabinet; où sont-ils donc? on nous avait dit qu'il

y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur

la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient

mordu!

-- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut

les attendre.

-- Oui... oui, attendons-les.

-- On se verra de plus près!

-- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dévorants_, dit Morok,

pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces

mécréants, de ces athées... Aux premiers hurlements des _Loups...

_ils sortiraient, il y aurait bataille...

-- Il y aurait... bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

-- À moins que les _Loups _n'aient peur des _Dévorants! _ajouta

Morok.

-- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous...

et tu nous verras aux prises! s'écria le formidable carrier d'une

voix tonnante et s'avançant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

-- Les _Loups _avoir peur des _Dévorants!_

_-- _Ce serait la première fois.

-- La bataille... la bataille! et que ça finisse!

-- Ça nous assomme à la fin... Pourquoi tant de misère pour nous

et tant de bonheur pour eux?

-- Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à

monter dans les roues de carrière comme des chiens de

tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

-- Et qu'eux autres _Dévorants _se feraient des casquettes avec la

peau des _Loups_, ajouta un autre.

-- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C'est des

païens... des vrais chiens! cria un émissaire de l'abbé prêcheur.

-- Eux, à la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche à

leur manière! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe... ça

crie vengeance...

-- Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses

abominations, serait capable d'attirer le choléra sur le pays...

-- C'est vrai, il l'a dit au prêche.

-- Nos femmes l'ont entendu!...

-- Oui, oui, à bas les _Dévorants_, qui veulent attirer le choléra

sur le pays!

-- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur.

-- À la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix

de stentor, à la fabrique!

-- Oui, à la fabrique! répéta la foule avec des trépignements

furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir

dans la grande salle ou sur l'escalier s'y étaient entassés.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même,

il dit tout bas à Morok:

-- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.

-- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les

quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s'adressant à l'hôte, effrayé de ce

désordre:

-- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire à la santé des braves

_Loups. _C'est moi qui régale.

Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint

bientôt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.

-- Allons donc! des verres! s'écria Morok; est-ce que des

camarades comme nous boivent dans des verres?...

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot

à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

-- À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade! capon qui s'en

dédit! ça va aiguiser les dents des _Loups!_

_-- _À vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les

bouteilles.

-- Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu,

qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces

funestes excitations.

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du

cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu

prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en

majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante

traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes,

fanatisées par les prédications de l'abbé encouragèrent par leurs

cris la troupe militante. À sa tête s'avançait le gigantesque

carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrière

lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres,

suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de

récentes libations d'eau-de-vie, étaient arrivées à un état

d'effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches,

enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions

faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le

bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient

encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation

croissante, et dont voici le dernier couplet:

_Élançons-nous, pleins d'assurance,_

_Exerçons nos bras rigoureux._

_Eh bien! nous voilà devant eux! (Bis.)_

_Enfants d'un roi brillant de gloire,_

_C'est aujourd'hui que sans pâlir_

_Il faut savoir vaincre ou mourir;_

_La mort, la mort ou la victoire!_

_Du grand roi Salomon__[9]__ intrépides enfants,_

_Faisons, faisons un noble effort,_

_Nous serons triomphants._

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en

tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.

Le juif errant - Tome II · 第 31 / 128 题