III. Le secret.

Après que l'étonnement fort naturel qu'Angèle avait éprouvé à

l'arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en

souriant:

-- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette

circonstance pour m'épargner de vous dire le secret de toutes les

merveilles de notre maison commune.

-- Oh! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre

promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle; ce que vous m'avez

déjà dit m'intéresse trop pour cela.

-- Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable

magicien, a prononcé trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, --

COMMUNAUTÉ, -- FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces

paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre

grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de

M. Hardy.

-- C'est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur

Agricol.

-- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'être ce qu'il

est, eût été seulement un spéculateur au coeur sec, ne connaissant

que le produit, se disant: «Pour que ma fabrique me rapporte

beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande économie de

matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un

mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché;

excellence des produits afin de vendre très cher...»

-- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger

davantage.

-- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites...

ainsi qu'elles l'ont été; mais comment? Le voici:

M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés

de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se

levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si

nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent,

l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera

cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de

froid, énervé avant le travail, et alors... quel travail!»

-- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille

j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture,

j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.

-- Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes

ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet

inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans

Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises

chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans

quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille;

aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours

chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif?

Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand,

mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or,

additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils

payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille

cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze

ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent

quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de

loyer, le revenu d'un million.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant

tous ces petits mauvais loyers réunis!

-- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le

prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre

spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure

à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire

de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres

malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien

exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi,

cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq

francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs,

j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs... Un

bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au

plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au

moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les

salaires me garantiront le prix du loyer.»

-- Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut

être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt

d'argent.

-- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue

les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes.

Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes

ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien

chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas

tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de

bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier

français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante

que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes

ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient

beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y

songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons,

qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui

procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans

cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu

de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour

n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des

économies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux!

Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des

enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le

charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur,

l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs

salaires me garantiraient à mon tour), de grands

approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin,

etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils

payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain,

au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné.

Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et

quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la

campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie,

mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une

nourriture salubre, agréable et suffisante.»

-- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!

-- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du

spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien

logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié,

qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute

chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail.

L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique

(toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et

solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des

femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des

tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures

étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de

l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de

notre spéculateur?

-- Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une

admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si

simple cependant!

Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et

ordinairement on n'y songe guère. Remarquez aussi que notre homme

ne parle absolument qu'au point de vue de son intérêt privé... Ne

considérant que le côté matériel de la question, comptant pour

rien l'habitude de fraternité, d'appui, de solidarité, qui naît

inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le

bien-être moralise et adoucit le caractère de l'homme, ne se

disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux

faibles, ne songeant pas qu'après tout _l'homme honnête, actif et

laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du

travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition...

_non, notre spéculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous

le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à

cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être

matériel de ses ouvriers.

-- C'est juste, monsieur Agricol.

-- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai

prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à

ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part

proportionnelle dans ses bénéfices?

-- Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.

-- Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la

porte du jardin de la maison commune.

Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s'approcha

d'Agricol et lui dit:

-- M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur?

-- Non, madame, mais on l'attend d'un moment à l'autre.

-- Aujourd'hui, peut-être?

-- Aujourd'hui ou demain, madame.

-- On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur?

-- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la

fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy,

pourra peut-être vous en instruire.

-- Je vous remercie, monsieur.

-- À votre service, madame.

-- Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait

d'interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que

cette dame était bien pâle et avait l'air bien ému?

-- Je l'ai remarqué comme vous, mademoiselle; il m'a semblé voir

rouler une larme dans ses yeux.

-- Oui, elle avait l'air d'avoir pleuré. Pauvre femme! peut-être

vient-elle demander quelques secours à M. Hardy... Mais qu'avez-

vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à

la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure

de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était

venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et

qui avait appris peut-être trop tard qu'elle avait été suivie et

espionnée.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la

présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne

puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret

à moi seul.

-- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en

souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez

m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre

chose.

-- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous

serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre

association...

-- Je vous écoute, monsieur Agricol.

-- Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il

se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour

travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices,

que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de

bon marché sans l'économie de matières premières, sans la

perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du

travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers

de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa

spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»

-- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?

--» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher

mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents.

Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut

qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»

-- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment

accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner

beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?

-- C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre

spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt

_à économiser la matière première_, intérêt _à bien employer leur

temps_, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs,

_intérêt _à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-

d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intéressons _mes

ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur

activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux

je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»

-- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

-- Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé,

_l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je

fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il?

Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au

contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors,

tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres;

un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à

la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons

tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la

chose commune.»

-- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage,

avec espérance, monsieur Agricol!

-- C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se

dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont

souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir,

d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de

perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent

indifféremment la routine... Quel dommage! car un homme

intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit

découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je

fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes

chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt

est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives

lumières de ce foyer d'intelligences pratiques...» Le spéculateur

ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des

mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés

par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez

cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent

francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans

compter une énorme économie de temps. -- Mon bourgeois, répondit

l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt

avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de

cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure,

c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part

dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en

consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme

une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est

de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais

et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle,

comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et

envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur

au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science

des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur

évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son

ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais

sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les

moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur

coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses

bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur

ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi _charge

d'âmes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers,

mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles,

tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des

arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui

n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de

malédiction et de désespoir... eh bien, mademoiselle Angèle, cet

homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver

parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction... le voilà... c'est

M. Hardy!

-- Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes,

c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le

recevoir.

-- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image

de cette âme admirable.

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec

M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si

infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer

d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du

travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant

la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels

des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un

peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un

fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes

laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais

les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant

plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance

progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui

souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour

les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc.,

démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré

les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale,

_des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société.

Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles,

elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les

gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace...

mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent

_sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le

Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _sérieuse_, et ils

abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du

bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le

sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense,

intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses

droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une

impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont

il a peine à vivre! Soit... les gens _sérieux _ne daignent pas

songer à ces formidables misères... Les _hommes d'État _sourient

de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative

qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde.

Soit... tous préfèrent attendre le moment où la question sociale

éclatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante

commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les

questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour

conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir,

c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au

nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de

tous...

Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh

bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches

savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité.

Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend

le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent

être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.

Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers

trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien

chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se

réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie

de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à

la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira

aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple

qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les

premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les

immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent

tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les

établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses

services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même

de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire

construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à

cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait

très facile de le lui garantir.

Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de

concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de

salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le

plan d'un grand établissement destiné au logement des classes

laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie

et de salubrité désirables?

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir,

dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se

sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas

dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles

_où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le

désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant

levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante

espérance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que

l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une

bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants

à sortir de leur impitoyable indifférence.

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne

profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons

communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?

Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très

considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici

comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste,

d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se

priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant

isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que

le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce

à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de

crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à

souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le

fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.

Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité

d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_.

Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la

plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux

bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que

cette juste répartition profiterait même au fabricant.

Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement

réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos

meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut

l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés

(en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans

les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé

ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes

les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques

esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous

donnons en note les bases de cette organisation[15].

Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime,

insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le

rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui

facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui

donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs?

En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de

la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût

diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant,

ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose

généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant

leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement,

puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de

trouble, de douloureuses et justes réclamations?

En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages

qui assurent leurs biens contre l'incendie.

* * * * *

Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la

fabrique.

Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un

modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce

fiacre se trouvait Rodin.

Le juif errant - Tome II · 第 33 / 128 题