FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX

«... C'était aujourd'hui ma fête. Jusqu'à ce soir, j'ai conservé

une folle espérance.

«Hier, j'étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie

légère qu'elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol

était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se

sont tus tout à coup en échangeant un sourire d'intelligence; et

puis j'ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte

en carton, avec une pelote sur le couvercle... Je me suis senti

rougir de bonheur... j'ai cru que ce petit présent m'était

destiné, mais j'ai fait semblant de ne rien voir.

«Pendant que j'étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti;

j'ai remarqué qu'il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin

n'a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il

m'a semblé qu'elle se couchait de meilleure heure que

d'habitude... C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin

que je jouisse plus tôt de la surprise qu'Agricol m'a préparée.

«Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite à mon

cabinet! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire

durer mon bonheur plus longtemps. Enfin... je suis entrée, les

yeux voilés de larmes de joie; j'ai regardé sur ma table, sur ma

chaise... sur mon lit, rien... la petite boîte n'y était pas. Mon

coeur s'est serré; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car

ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fête.

«La journée s'est passée... Le soir est venu... Rien... La jolie

boîte n'était pas pour moi... Il y avait une pelote sur son

couvercle... Cela ne pouvait convenir qu'à une femme... À qui

Agricol l'a-t-il donnée?...

«En ce moment je souffre bien... L'idée que j'attachais à ce

qu'Agricol me souhaitât ma fête est puérile... j'ai honte de me

l'avouer... mais cela m'eût prouvé qu'il n'avait pas oublié que

j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne

toujours...

«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre,

qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et

de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux...

_Et pourtant, depuis mon enfance... je n'ai pas eu d'autre nom.

C'est pour cela que j'aurais été bien heureuse qu'Agricol profitât

de l'occasion de ma fête pour m'appeler une seule fois de mon

modeste nom... Madeleine.

* * * * *

«Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.»

Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d'une

simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:

«... Je viens d'assister à l'enterrement de cette pauvre petite

Victoire Herbin, notre voisine... Son père, ouvrier tapissier, est

allé travailler au mois, loin de Paris... Elle est morte à dix-

neuf ans, sans parents autour d'elle... Son agonie n'a pas été

douloureuse; la brave femme qui l'a veillée jusqu'au dernier

moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononcé d'autres mots que

ceux-ci:

-- _Enfin... Enfin... _«Et cela _comme avec contentement,

_ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien

chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose... et si

jolie... si fraîche... des cheveux blonds, doux comme de la soie!

mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a

tuée... Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par

les émanations des laines[7]... son métier étant d'autant plus

malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres

ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un

courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours

de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche

et fréquente:

«-- Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de

vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai

quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.

«-- Mais change d'état, lui disais-je.

«-- Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait-

elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le

sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne

créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a

voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on

est mort... on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le

chômage.

«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec

une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:

«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle

_échantillon_, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que

doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol,

_et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et

des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis

dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels

que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne

prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on

travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de

ravages que celle de la laine à la chaux.»

«-- _Enfin... Enfin..._

«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel

le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long

suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit

qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les

_eaux-fortes_, dans la _céruse _et dans le _minium_, entre autres,

gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

«-- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils

partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons à l'abattoir!_

«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.

«-- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur

navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne

songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger

ainsi un pain homicide?

«-- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant

qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la

guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour

le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon

bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des

travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la

politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE

LA POLITIQUE!

«... Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à

l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le

porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le

pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au

curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse

commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes,

ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en

imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?... Si elles sont, au

contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime

de cette insuffisance?

«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces

chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... à

quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et

terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque,

radieuse, elle remonte vers le Créateur.»

«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on

employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et

dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance

_de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les

poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances

matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de

nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?

«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une

journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction,

je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers... ou à

écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai

ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour

chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer

quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs

nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et

fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que

s'il le passait au cabaret?

«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles

diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent,

lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se

raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la

misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du

monde!... En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne

vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la

raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide,

farouche et implacable?

«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que

l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on

arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît

alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est

déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune.

Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants

idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux

aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de

la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes,

bien des larmes dévorées en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc

pas... En s'éclairant... en devenant leur égal en intelligence, le

peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et

bons... à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et

méchants.

«... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possède pas de

joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh!

oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux... et, à

moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais

volontairement qu'il fait le mal.

«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir

pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.

«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à

quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds

nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron

en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de

charrette dételé, mais portant son harnais... De temps à autre le

cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant

pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa

bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit

s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes...

en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des

passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si

navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne

puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un

spectacle bien grotesque.

«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de

me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage,

j'avais un parapluie à la main... je m'approchai du cheval, et,

avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse

pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un

grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses

larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera

peut-être.

«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit

méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra

sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et

rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite

dans la crainte de recevoir des coups de pied...

L'enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux

au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il

s'écria d'une voix désespérée:

«-- Au secours!... au secours!...

«Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attroupèrent, une

correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au

cheval rétif, qui se releva... mais dans quel état, grand Dieu!

sans son harnais!

«-- Mon maître me battra, s'écria le pauvre enfant en redoublant

de sanglots: je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval

ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé... Mon maître me

battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je

n'ai plus ni père ni mère.

«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave

marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s'écria d'un air

attendri:

«-- Plus de père! plus de mère!... Ne te désole pas, pauvre petit,

il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et

si mes commères sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et

tête nue par un temps pareil.

«Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena

l'enfant et le cheval; les uns s'occupèrent de raccommoder le

harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une

paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste; en

un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais

réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet

qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manière

d'avertissement, dit à l'enfant, qui, regardant tour à tour et ses

bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d'un conte

de fées:

«-- Où demeure ton maître, mon garçon?

«-- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix

émue et tremblante de joie.

«-- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton

cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître

que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif

à un enfant de ton âge.

«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la

marchande en ôtant sa casquette:

«-- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?

«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait

du coeur chez cet enfant.

«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je

suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et

l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval,

subitement rendu docile par la peur du fouet.

«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est

naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que

ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce

pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni

mère!...» Malheureux enfant!... c'est vrai, ni père ni mère... me

disais-je... Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de

quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le

coin d'une écurie... pauvre petit! il est encore doux et bon,

malgré la misère et le malheur... Je l'ai bien vu, il était plus

reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut-

être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils,

sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera,

s'aigrira... Puis viendra l'âge des passions... puis les

excitations mauvaises...

«Ah!... chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte

et respectable.

«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce

que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot

si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

«-- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre

Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en

purgatoire...

«Bonne mère... âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une

douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans

l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes

yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi

sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru

au purgatoire.

«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du

travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur

et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-

Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer...»

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal,

tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:

«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle

délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si

pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle

était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne

d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher

et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme

son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne

possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de

reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait

heureuse, bien heureuse... Hélas! je suis réduite à faire des

voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien...

que me souvenir et l'aimer.»

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la

Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle

ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle

éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce

journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de

nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait

d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les

plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien

est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce

qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages

qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à

cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces

bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle,

emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que

cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines,

la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de

soustraction.

Le juif errant - Tome II · 第 27 / 128 题