Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son
indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique
après avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. À la
suite d'un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la
grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée
cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le
forgeron à ce mariage.
La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de
parcourir le journal de la jeune ouvrière, n'avait pas encore pris
la louable résolution de le rapporter.
Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l'hôtel de
Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brisée par tant
d'émotions, elle s'était jetée dans un fauteuil. Le plus profond
silence régnait dans la maison; il n'était interrompu çà et là que
par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres
du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d'une
étoffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements
noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande
encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur
sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille
était mélancolique et résignée: on lisait sur sa physionomie
l'austère satisfaction que laisse après soi la conscience du
devoir accompli.
Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur,
n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin,
hôte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe,
_la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets
vains et désespérés à propos d'un fait accompli. Sans doute, le
coup avait été soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un
douloureux et long retentissement dans l'âme de la Mayeux; mais il
devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l'état de ses
souffrances _chroniques_, devenues presque partie intégrante de sa
vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort,
trouvait encore des consolations à sa peine amère; aussi elle
s'était sentie vivement touchée des témoignages d'affection que
lui avait donnés Angèle, la fiancée d'Agricol, et elle avait
éprouvé une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle
confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les
heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.
La Mayeux se disait encore:
-- Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des
espérances, mais par des suppositions aussi ridicules
qu'insensées. Le mariage d'Agricol met un terme à toutes les
misérables rêveries de ma pauvre tête.
Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle,
profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à
cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle
ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables,
effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte
qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion.
Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se
dirigea lentement vers son bureau.
-- Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était
nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin
de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la
promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon
âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol...
je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien
longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être
une compensation à ce que je souffre maintenant.
Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant
pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel
fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse
remplaçant son journal!
La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux
tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante
lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le
cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle
contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:
«Mademoiselle,
«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos
mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne
peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande
passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut
manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion
pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été
malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si
les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer;
on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront,
les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater
de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain,
c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.
«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre
triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque
vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez
dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas à votre _taille _pour
plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la
présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne
soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste
pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront,
car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.
«Un de vos confrères,
«_Un vrai _MAYEUX.»
Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à
dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la
malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une
infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que
l'on en espérait.
-- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la
jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.
Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionnés était
exprimé l'amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si
l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle
révélait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent
faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle était sa
terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la
lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment
à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que
renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya
l'esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain,
Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse,
auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un
ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion
et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux
plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle
resta complètement inerte, anéantie; puis, avec la réflexion, lui
vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible.
Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge
assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout
jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la
pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de
plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme
venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux
sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et
vengeance à Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et
d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui eût
semblé de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha
pas à deviner quel pouvait être l'auteur ou le motif d'une si
odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. À quoi bon...
décidée qu'elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait!
Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette
indignité devait être l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de
l'affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville...
ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si
douloureusement intimes, qu'elle n'eût pas osé confier à la mère
la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi
dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une
fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme
endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-être, à
l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l'hôtel.
* * * * *
L'argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont
il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait
que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la
maison.
Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et
décidée qui lui était familière... Elle se leva; ses yeux
brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la
veille elle avait trop pleuré; d'une main tremblante et glacée
elle écrivit ces mots sur un papier qu'elle laissa à côté du
billet de cinq cents francs.
«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait, et
qu'elle me pardonne d'avoir quitté sa maison, où je ne puis rester
désormais.»
Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait
lui brûler les mains... Puis, donnant un dernier regard à cette
chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en
songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus
affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait été victime,
car la mère d'Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse
enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa
détresse par l'affection presque maternelle de la femme de
Dagobert.
Vivre seule... absolument seule... avec la pensée que sa fatale
passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par
lui... tel était l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abîme
l'épouvanta... une pensée sinistre lui vint à l'esprit... elle
tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses
traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la
porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit
involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de
noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne
lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre où on
lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans
cette maison.
-- C'est juste! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant
sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.
Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de
toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu'elle avait
voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son
infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux
coulèrent avec abondance... Elle pleurait, non de désespoir, de
revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de
reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait
un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et
les bontés de Mlle de Cardoville; aussi, cédant à un mouvement
presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle
tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la
pensée à Mlle de Cardoville, elle s'écria d'une voix entrecoupée
par des sanglots convulsifs:
-- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre
amie... votre soeur.
Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu
marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à
l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur
le salon. C'était Florine, qui, trop tard, hélas! rapportait le
manuscrit.
Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet
de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le
salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la
cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se
referma sur elle.
Et la Mayeux avait quitté l'hôtel de Cardoville.
* * * * *
Adrienne était ainsi privée d'un gardien dévoué, fidèle et
vigilant. Rodin s'était débarrassé d'une antagoniste active et
pénétrante, qu'il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant,
on l'a vu, deviné l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant
poète, le jésuite supposa logiquement qu'elle devait avoir écrit
secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et
cachée. De là l'ordre donné à Florine de tâcher de découvrir
quelques preuves écrites de cet amour; de là cette lettre si
horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut
le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reçue après avoir
sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu'elle
s'était une première fois contentée de parcourir sans le
soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cédant trop tard à un
généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où
celle-ci, épouvantée, quitta l'hôtel. La camériste, apercevant une
lumière dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une
chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à
quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle
avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. Le coeur de
Florine se brisa; elle courut au bureau: le désordre des cartons,
le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes
écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance
aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la
Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine,
reconnaissant l'inutilité de sa tardive résolution, se résigna en
soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin; puis, forcée par
la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le
mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins
dangereuse par le départ de la Mayeux.
* * * * *
Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de
Rodin, en réponse à une lettre qu'elle lui avait écrite pour lui
apprendre le départ inexplicable de la Mayeux:
«Ma chère demoiselle,
«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent
M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible
d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez:
que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais
en vérité rien... L'avenir expliquera tout à son avantage... Je
n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai
dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et
des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les
personnes qu'elle a intérêt à faire épier.
«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette
pauvre fille m'a accusé... et je suis, vous le savez, le plus
fidèle de vos serviteurs... elle ne possédait rien... et l'on a
trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée...
et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de
sa fuite inqualifiable.
«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle... il me répugne toujours,
à moi, d'accuser sans preuve... mais réfléchissez et tenez-vous
bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand
danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins
le respectueux avis de votre très humble et très obéissant
serviteur,