Nous l'avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur
le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait
pas osé le dérober avant d'avoir instruit de son contenu les
personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers
ordres à ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de
l'ouvrir au lecteur.
Du jour où la Mayeux s'était aperçue de son amour pour Agricol, le
premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d'un caractère
essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours
comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse
exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette
infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce
n'est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou
blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne
répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute,
toujours se souvient? Lorsque son coeur déborda d'émotions, tantôt
tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre
ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements,
muets et solitaires, tantôt revêtus d'une forme poétique, simple
et touchante tantôt écrits en prose naïve, s'était habituée peu à
peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol;
bien qu'il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions
que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l'amour
heureux, de la maternité, de la richesse et de l'infortune,
étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa
personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle osât
les communiquer à Agricol.
Tel était donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chétive,
difforme et misérable, mais douée d'une âme angélique et d'une
intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la
solitude; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus
saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du
point de vue particulier où la fatalité avait placé cette
infortunée.
Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées
de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait
ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour
Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.
«Vendredi, 3 mars 1832. «... Ma nuit n'avait été agitée par aucun
rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment
J'étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé. «Il ne m'a
pas paru ému; il a été, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord
parlé d'un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation,
il m'a dit: «-- _Depuis quatre jours je suis éperdument
amoureux... Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me
marier... Je viens te consulter._
«Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m'a été
faite... naturellement, cordialement, moi d'un côté de la
cheminée, Agricol de l'autre, comme si nous avions causé de choses
indifférentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le
coeur... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement,
s'assied... vous parle... et puis...
«Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... ma tête se perd.
* * * * *
«Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre coeur...
courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai
ces lignes, écrites sous l'impression de la plus cruelle douleur
que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le
chagrin actuel auprès du chagrin passé?
«Douleur bien cruelle que la mienne!... Elle est illégitime,
ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, même à la plus
tendre, à la plus indulgente des mères... Hélas! c'est qu'il est
des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser
les épaules de pitié ou de dédain... Hélas!... c'est qu'il est des
malheurs défendus.
«Agricol m'a demandé d'aller voir demain la jeune fille dont il
est passionnément épris, et qu'il épousera si l'instinct de mon
coeur lui conseille... ce mariage... Cette pensée est la plus
douloureuse de toutes celles qui m'ont torturée depuis qu'il m'a
si impitoyablement annoncé cet amour.
«Impitoyablement... non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet
injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que tu sais... est-ce que
tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et
que tu n'aimeras jamais cette charmante créature?
«_Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux
bleus... longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens..._
«Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol,
aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses
paroles me déchirait le coeur!
«Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisération
profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et
bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous
sourit... Aussi on ne le blâme pas... non... on le plaint de toute
la douleur qu'il éprouverait en découvrant le mal qu'il vous
cause.
«Chose étrange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce
matin... Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant
des inquiétudes de cette jeune et jolie dame!... En l'écoutant me
raconter ces angoisses d'une femme qui risque à se perdre pour
l'homme qu'elle aime... je sentais mon coeur palpiter
violemment... mes mains devenir brûlantes... une molle langueur
s'emparer de moi... Ridicule et dérision!!! Est-ce que j'ai le
droit, moi, d'être émue ainsi?
* * * * *
«Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jeté un regard
rapide sur la glace; j'étais fière d'être si bien vêtue; lui ne
l'a pas seulement remarqué; mais il n'importe; il m'a semblé que
mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que
mon regard était doux... Je trouvais Agricol si beau... que je
suis parvenue à me trouver moins laide que d'habitude!!! sans
doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser l'aimer.
«Après tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou
un autre. Oui... et cela est consolant comme cette pensée... pour
ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien... parce qu'elle
doit arriver un jour ou l'autre.
«Ce qui m'a toujours préservée du suicide... ce dernier mot de
l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses
créatures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer
qu'à soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon... toujours bon...
puisque les êtres les plus déshérités... trouvent encore à
aimer... à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et
si infime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile
à quelqu'un? Ainsi... aujourd'hui... j'étais bien tentée d'en
finir avec la vie... ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin
de moi... Oui... mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a
fait la providence?... Mais ma bienfaitrice elle-même...
quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de la ténacité de mes
soupçons sur _cet homme?_... Plus que jamais je suis effrayée pour
elle... plus que jamais... je la sens menacée... plus que jamais
j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle...
«Il faut donc vivre... Vivre pour aller voir demain cette jeune
fille... qu'Agricol aime éperdument.
«Mon Dieu!... pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et
jamais la haine?... Il doit y avoir une amère jouissance dans la
haine... Tant de gens haïssent!... Peut-être vais-je la haïr...
cette jeune fille... Angèle... comme il l'a nommée... en me disant
naïvement: _Un nom charmant... Angèle... n'est-ce pas, la Mayeux?_
«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce
sobriquet, ironique symbole de ma difformité! Pauvre Agricol...
pauvre frère... Dis! la bonté est donc quelquefois aussi
impitoyablement aveugle que la méchanceté!...
«Moi, haïr cette jeune fille!... Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé la
beauté qui séduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'être belle?
«Quand je n'étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur,
je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur
avait doué si inégalement ses créatures. L'habitude de certaines
douleurs m'a permis de réfléchir avec calme, j'ai fini par me
persuader... et je crois qu'à la laideur et à la beauté sont
attachées les plus nobles émotions de l'âme... l'admiration et la
compassion! Ceux qui sont comme moi... admirent ceux qui sont
beaux... comme Angèle, comme Agricol... et ceux-là éprouvent à
leur tour une commisération touchante pour ceux qui me
ressemblent. L'on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien
insensées... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de
convenance, ne me parlait de ses _amourettes_, comme il a dit...
je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas... qu'il
m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un
obstacle à tout aveu. Oui, et j'ai même fait des vers sur ce
sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.
«Singulière position que la mienne!... Si j'aime... je suis
ridicule... Si l'on m'aime... on est plus ridicule encore...
Comment ai-je pu assez oublier cela... pour avoir souffert... pour
souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette
souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine... non, car je ne
haïrai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'à
la fin... J'écouterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la
conservation des autres, il me guidera, il m'éclairera...
«Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune
fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu!
quelle révélation pour Agricol que mes pleurs!! Lui... découvrir
ce fol amour qu'il m'inspire... oh! jamais... Le jour où il le
saurait serait le dernier de ma vie... Il y aurait alors pour moi
quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d'échapper à la
honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante
comme un fer chaud... Non, non, je serai calme... D'ailleurs,
n'ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible
épreuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalité ne
vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux
que j'aime. Oh! pénible... pénible tâche... car il faut aussi que
la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais
ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je
pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma
décision, dit-il, doit le guider.
«Pauvre créature que je suis!... Comme je m'abuse! Agricol me
demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste
courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: «Il
n'importe... j'aime... et je brave l'avenir...»
«Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent
pas le guider, si sa résolution est prise d'avance, à quoi bon
demain cette mission si cruelle pour moi? À quoi bon? à lui obéir!
ne m'a-t-il pas dit: «Viens!»
«En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le
plus secret, dans le plus profond abîme de mon coeur, je me suis
demandé si jamais la pensée lui est venue de m'aimer autrement que
comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dévouée il
aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a
voulu, tant qu'il le voudra, j'ai été et je serai pour lui aussi
dévouée que si j'étais sa femme, sa soeur, sa mère. Pourquoi cette
pensée lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais à désirer ce qu'on
possède?... Moi mariée à lui... mon Dieu! Ce rêve aussi insensé
qu'ineffable... ces pensées d'une douceur céleste, qui embrassent
tous les sentiments, depuis l'amour jusqu'à la maternité... ces
pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine
d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des
vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité
m'interdisent?
«Je voudrais savoir si, lorsque j'étais plongée dans la plus
cruelle détresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre
aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid,
la misère, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou
bien cette douleur atroce m'eût-elle distraite du froid, de la
faim et de la misère?
«Non, non, cette ironie est amère; il n'est pas bien à moi de
parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi
l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils
changés? Je me plains... Et que serait-ce donc, grand Dieu! si,
comme cela se voit, hélas! trop souvent, j'étais belle, aimante,
dévouée, et qu'il m'eût préféré une femme moins belle, moins
aimante, moins dévouée que moi!... Ne serais-je pas mille fois
encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le
blâmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais
songé à une union impossible à force de ridicule...
«Et l'eût-il voulu... est-ce que j'aurais jamais eu l'égoïsme d'y
consentir?...
«J'ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j'ai
commencé celles-ci... le coeur noyé d'amertume; et presque
toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n'aurais osé
dire à personne... mon âme se calmait, puis la résignation
arrivait... la résignation... ma sainte à moi, celle-là qui,
souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espère
jamais!!!»
Ces mots étaient les derniers du journal.
On voyait à l'abondante trace de larmes que l'infortunée avait dû
souvent éclater en sanglots... En effet, brisée par tant
d'émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le
cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que
partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus
de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son
bureau, qu'elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.
Ainsi que la courageuse créature se l'était promis, voulant
accomplir dignement sa tâche jusqu'à la fin, le lendemain elle
avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque
résolution elle s'était rendue avec le forgeron à la fabrique de
M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue
une partie de la journée par son service après de Mlle de
Cardoville, et préférant d'ailleurs attendre la nuit pour
accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demandés et reçus,
depuis qu'elle avait fait connaître par une lettre le contenu du
journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'être pas surprise,
entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de
la jeune ouvrière... Connaissant l'endroit où elle trouverait le
manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis,
prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la
mettre à la place du manuscrit qu'elle devait soustraire. À ce
moment, elle trembla si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer un
instant sur la table.
On l'a dit, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le coeur de
Florine; elle obéissait fatalement aux ordres qu'elle recevait,
mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait
d'horrible et d'infâme dans sa conduite... S'il ne se fût agi
absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de
tout braver plutôt que de subir une odieuse domination; mais il
n'en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un
désespoir mortel à une personne qu'elle chérissait plus que la
vie... Elle se résignait donc... non sans de cruelles angoisses, à
d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignorât presque toujours dans
quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la
soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement
que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait
avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se
rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin: «Il
faut en finir demain... avec la Mayeux.» Qu'entendait-il par ces
mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonné de mettre à la
place du journal concourrait-elle à ce résultat? elle l'ignorait,
mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux
causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et
qu'elle-même, Florine, risquait d'un jour à l'autre de voir ses
perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière
crainte fit cesser les hésitations de Florine; elle posa la lettre
derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit
dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la
Mayeux.