X. Les conseils.

Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour

où Mlle de Cardoville s'est, pour la première fois, trouvée en

présence de Djalma; Florine, pâle, émue, tremblante, vient

d'entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher

meublée avec simplicité, mais très confortable.

Cette pièce fait partie de l'appartement occupé par la Mayeux chez

Adrienne; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées: l'une

s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce côté que

se présentent les personnes qui viennent s'adresser à la Mayeux

pour obtenir des secours; une antichambre où l'on attend, un salon

où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par

la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle

Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarmé,

effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de

satin, suspendant sa respiration et prêtant l'oreille au moindre

bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après

un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau

d'acajou surmonté d'une jolie bibliothèque bien garnie; la clef

était aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visités

par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours,

quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n'était pas là

ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons,

séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons

furent aussi vainement explorés; Florine fit un geste de dépit

chagrin, regarda autour d'elle, écouta encore avec anxiété, puis,

avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles

recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un

grand cabinet de toilette; Florine y pénétra, chercha d'abord,

sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues

plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les

ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de

cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise

petite malle, Florine l'ouvrit précipitamment, elle y trouva

soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux

était vêtue lorsqu'elle était entrée dans cette opulente maison.

Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses

traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais

d'obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement

la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint

dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée

subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les

cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant

peut-être trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton

et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde

tentative fut plus heureuse: elle trouva caché, où elle espérait,

un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de

surprise, car elle s'attendait à autre chose; pourtant elle prit

ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir

parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit

un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais après un

moment de réflexion, elle le plaça où il était d'abord, rétablit

tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans

avoir été surprise, ainsi qu'elle y avait compté, sachant la

Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.

* * * * *

Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa

chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d'une

cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le

plancher; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la

pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'était interrompu

que par le bruit régulier du balancement d'une pendule et par le

pétillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras

du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu'elle

n'avait jamais aussi complètement goûté depuis qu'elle habitait

cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles

privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de

cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la

conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la

résignation et à l'énergie qu'elle avait montrées au milieu de

tant de rudes épreuves heureusement terminées.

Une femme âgée, d'une figure douce et bonne, qui avait été, par la

volonté expresse d'Adrienne, attachée au service de la Mayeux,

entra et lui dit:

-- Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler

tout de suite pour une affaire très pressée... il se nomme Agricol

Baudoin.

À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise,

rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au

salon où se trouvait Agricol.

-- Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant

cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et

cramoisies sous ces baisers fraternels.

-- Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup l'ouvrière en regardant

Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le

front!... Tu as donc été blessé?

-- Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien... n'y songe

pas... je te dirai tout à l'heure... comment cela m'est arrivé...

mais auparavant j'ai des choses bien importantes à te confier.

-- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux

en précédant Agricol.

Malgré l'assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits

d'Agricol il ne put s'empêcher de sourire de contentement en

entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour

de lui.

-- À la bonne heure, ma pauvre Mayeux... voilà comme j'aurais

voulu toujours te voir logée; je reconnais bien là Mlle de

Cardoville... Quel coeur!... quel âme!... Tu ne sais pas... elle

m'a écrit avant-hier... pour me remercier de ce que j'avais fait

pour elle... en m'envoyant une épingle d'or très simple, que je

pouvais accepter, m'a-t-elle écrit, car elle n'avait d'autre

valeur que d'avoir été portée par sa mère... Si tu savais comme

j'ai été touché de la délicatesse de ce don!

-- Rien ne doit étonner d'un coeur pareil au sien, répondit la

Mayeux. Mais ta blessure... ta blessure...

-- Tout à l'heure, ma bonne Mayeux... j'ai tant de choses à

t'apprendre!... Commençons par le plus pressé, car il s'agit, dans

un cas très grave, de me donner un bon conseil... tu sais combien

j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement... Et

puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service... Oh!

oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pénétré,

presque solennel, qui étonna la Mayeux; puis il reprit:

-- Mais commençons par ce qui ne m'est pas personnel.

-- Parle vite.

-- Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans

la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon père

loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j'ai été, tu le

sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans

la _maison commune. _Or, ce matin... Ah! il faut te dire que

M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernièrement,

s'est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce

matin donc, à l'heure du déjeuner, j'étais resté pour travailler

un peu après le dernier coup de la cloche; je quittais les

bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je

vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un

fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est

blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d'une figure aussi

douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée. Mais,

frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande

ce qu'elle désire:

«-- Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant

faire un effort sur elle-même, êtes-vous l'un des ouvriers de

cette fabrique?

«-- Oui, madame. «-- M. Hardy est donc en danger? s'écria-t-elle.

«-- M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour à la fabrique.

«-- Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au

soir, il n'a pas été très dangereusement blessé par une machine en

visitant ses ateliers?»

En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame

tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses

yeux.

«-- Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui

dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son

arrivée pour demain ou après.

«-- Ainsi, monsieur... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas

arrivé, n'est pas blessé? reprit la jolie dame en essuyant ses

yeux.

«-- Je vous dis la vérité, madame: si M. Hardy était en danger, je

ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.

«-- Ah! merci! mon Dieu! merci!» s'écria la jeune dame.

«Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si

touché, que j'en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle

avait honte de la démarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa

son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta

dans le fiacre qui l'avait amenée. Je me dis: C'est une dame qui

s'intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.

-- Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son

inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant

s'informer de ses nouvelles.

-- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre

avec intérêt, car son émotion m'avait gagné... Le fiacre repart...

Mais que vois-je quelques instants après? Un cabriolet de place

que la jeune dame n'avait pu apercevoir, caché qu'il était par

l'angle de la muraille; et au moment où il détourne, je distingue

parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe

de prendre le même chemin que le fiacre.

-- Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec

inquiétude.

-- Sans doute, aussi je m'élance après le fiacre, je l'atteins,

et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en

courant à côté de la portière: «Madame, prenez garde à vous, vous

êtes suivie par un cabriolet.»

-- Bien!... bien, Agricol... et t'a-t-elle répondu?

-- Je l'ai entendue crier: «Grand Dieu!» avec un accent déchirant,

et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé

devant moi; j'ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et

rouge, qui, m'ayant vu courir après le fiacre, s'est peut-être

douté de quelque chose car il m'a regardé d'un air inquiet.

-- Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux.

-- Demain ou après-demain... Maintenant, ma bonne Mayeux,

conseille-moi... Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est évident...

Elle est sans doute mariée, puisqu'elle avait l'air très

embarrassé en me parlant et qu'elle a poussé un cri d'effroi en

apprenant qu'on la suivait... Que dois-je faire?... J'avais envie

de demander avis au père Simon; mais il est si rigide... Et puis à

son âge... une affaire d'amour!... Au lieu que toi ma bonne

Mayeux, qui es si délicate, et si sensible... tu comprendras cela.

La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en

aperçut pas et continua:

-- Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me

conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui

dire ce qui s'est passé ou bien...

-- Attends donc... s'écria tout à coup la Mayeux en interrompant

Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis

allée au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage à la

supérieure, elle m'a proposé d'entrer ouvrière à la journée dans

une maison où je devais... surveiller... tranchons le mot...

espionner...

-- La misérable!...

-- Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait

d'entrer pour faire cet indigne métier? Chez une dame de Frémont

ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement

religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais

surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop

assidues d'un manufacturier.

-- Que dis-tu? s'écria Agricol, ce manufacturier serait...

-- M. Hardy... j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom,

que la supérieure a prononcé... Depuis ce jour tant d'événements

se sont passés, que j'avais oublié cette circonstance. Ainsi, il

est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parlé

au couvent.

-- Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet

espionnage? demanda le forgeron.

-- Je l'ignore... mais, tu le vois, l'intérêt qui la faisait agir

subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée... et

peut-être, à cette heure, est dénoncée... déshonorée... Ah! c'est

affreux!

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta:

-- Mais qu'as-tu donc?...

-- Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant à lui-même,

si tout cela... partait de la même main!... La supérieure d'un

couvent peut bien s'entendre avec un abbé... Mais alors... dans

quel but?...

-- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta

blessure... Comment l'as-tu reçue? Je t'en conjure, rassure-moi.

-- Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler... car,

en vérité, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me

paraît se relier à d'autres faits.

-- Que dis-tu?

-- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses

singulières aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous

sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on,

est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n'est

qu'à un quart de lieue de nos ateliers... Cet abbé a trouvé moyen,

dans son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.

-- Comment cela?

-- M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre

travail et aux droits dans les bénéfices qu'il nous accorde: ce

règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples,

de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde,

extraits de différents philosophes et de différentes religions...

De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les

différents préceptes religieux, M. l'abbé a conclu que M. Hardy

n'avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non

seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre

fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de

corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller écouter ses

sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et

leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins,

à faire des lectures, à chanter en choeur ou à danser en famille

dans notre maison commune; l'abbé a même été jusqu'à dire que le

voisinage d'un tel amas d'athées, c'est ainsi qu'il nous appelle,

pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays... que l'on parlait

beaucoup du choléra, qui s'avançait, et qu'il serait possible que,

grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés

de ce fléau vengeur.

-- Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s'écria la

Mayeux, c'est risquer de les exciter à de funestes actions.

-- C'est justement ce que voulait l'abbé.

-- Que dis-tu?

-- Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par

quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la

fabrique: on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie...

En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris,

bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur

jalousie s'est encore aigrie par les prédications de l'abbé et par

les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus

pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud... notre

concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs

fruits; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les

habitants des environs... C'est dans une de ces bagarres que j'ai

reçu un coup de pierre à la tête...

-- Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sûr? dit la Mayeux

avec inquiétude.

-- Rien, absolument, te dis-je... mais les ennemis de M. Hardy ne

se sont pas bornés aux prédications: ils ont mis en oeuvre quelque

chose de bien plus dangereux!

-- Et quoi encore?

-- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement

le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant à

présent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas

l'avis de tout le monde, soit; nous ne blâmons personne, mais nous

avons notre idée; et le père Simon, qui est brave comme son fils,

et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh

bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique,

dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit: «Vous

êtes des lâches, des égoïstes; parce que le hasard vous a donné un

bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et

aux moyens de les émanciper; le bien-être matériel vous énerve.»

-- Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la

méchanceté!

-- Oui... et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir

quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades;

comme, après tout, on s'adressait à des sentiments généreux et

fiers, il y a eu de l'écho... déjà quelques germes de division se

sont développés dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement

unis; on sent qu'il y règne une sourde fermentation... une froide

défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée...

Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces

imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont

fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été

répandus par des émissaires de l'abbé prêcheur... ne trouves-tu

pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à

cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux

ennemis?

-- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et

cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à

ce sujet... Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame,

il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander

un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui

dire ce qui s'est passé.

-- C'est cela qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse

ainsi vouloir entrer dans ses secrets?

-- Si cette jeune dame n'avait pas été suivie, j'aurais partagé

tes scrupules... Mais on l'a épiée; elle court un danger... selon

moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy... Suppose, comme

il est probable, que cette dame soit mariée... ne vaut-il pas

mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout?

-- C'est juste, ma bonne Mayeux... je suivrai ton conseil;

M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons parlé des autres...

parlons de moi... oui, de moi... car il s'agit d'une chose dont

peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton

grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un

moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien

caché... que je t'ai tout dit... tout absolument?

-- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa

main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et

qui continua:

-- Quand je dis que je ne t'ai rien caché... je me trompe... je

t'ai toujours caché mes amourettes... et cela, parce que bien que

l'on puisse tout dire à une soeur... il y a pourtant des choses

dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.

-- Je te remercie, Agricol... J'avais... remarqué cette réserve de

ta part... répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant

héroïquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.

-- Mais par cela même que je m'étais imposé de ne jamais te parler

de mes amourettes, je m'étais dit: S'il arrive quelque chose de

sérieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh!

alors, comme l'on confie d'abord à sa soeur ce que l'on soumet

ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première

instruite.

-- Tu es bien bon, Agricol...

-- Eh bien... le quelque chose de sérieux est arrivé... Je suis

amoureux comme un fou, et je songe au mariage.

À ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un

instant paralysée; il lui sembla que son sang s'arrêtait et se

glaçait dans ses veines; pendant quelques secondes... elle crut

mourir... son coeur cessa de battre... elle le sentit, non pas se

briser, mais se fondre, mais s'annihiler... puis cette foudroyante

émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la

surexcitation même d'une douleur atroce cette puissance terrible

qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse

fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son

ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la

tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et

lui dit d'une voix assurée:

-- Ah! tu aimes quelqu'un... sérieusement?

-- C'est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours... je

ne vis pas... ou plutôt je ne vis que de cet amour...

-- Il y a seulement... quatre jours... que tu es amoureux?

-- Pas davantage... mais le temps n'y fait rien...

-- Et... _elle_ est bien jolie?

-- Brune... une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux

bleus... grands comme ça, et aussi doux... aussi bons... que les

tiens...

-- Tu me flattes, Agricol.

-- Non, non... c'est Angèle que je flatte... car elle s'appelle

ainsi... Quel joli nom... n'est-ce pas, ma bonne Mayeux?

-- C'est un nom charmant... dit la pauvre fille en comparant avec

une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le

sobriquet de _la Mayeux_, que le brave Agricol lui donnait sans y

songer. Elle reprit avec un calme effrayant:

-- Angèle... oui, c'est un nom charmant!...

-- Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l'image, non

seulement de sa figure, mais de son coeur... En un mot... c'est un

coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.

-- Elle a mes yeux... elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant,

c'est singulier comme nous nous ressemblons.

Agricol ne s'aperçut pas de l'ironie désespérée que cachaient les

paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi

sincère qu'inexorable:

-- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé

prendre à un amour sérieux, s'il n'y avait pas eu dans le

caractère, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime,

beaucoup de toi?

-- Allons, frère... dit la Mayeux en souriant... oui, l'infortunée

eut le courage de sourire... allons, frère, tu es en veine de

galanterie, aujourd'hui... Et où as-tu connu cette jolie personne?

-- C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mère

est à la tête de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin

d'une aide à l'année, et comme, selon l'habitude de l'association,

l'on emploie de préférence les parents des sociétaires...

Mme Bertin, c'est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir

sa fille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et

depuis cinq jours elle est à la lingerie... Le premier soir que je

l'ai vue... j'ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec

elle, sa mère et son frère... Je me suis senti saisi dans le vif

du coeur; le lendemain, le surlendemain, ça n'a fait

qu'augmenter... et maintenant j'en suis fou... bien résolu à me

marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cela

t'étonne... mais tout dépend de toi; je ne demanderai la

permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé.

-- Je ne comprends pas, Agricol.

-- Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable

instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: «Agricol, défie-

toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre...»

Jamais tu ne t'es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le

même service... Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission

de t'absenter: je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à

Mme Bertin et à sa fille comme de ma soeur chérie... et selon

l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle... je me

déclarerai ou je ne me déclarerai pas... C'est, si tu veux, un

enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.

-- Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai

Mlle Angèle; je te dirai ce que j'en pense... et cela, entends-

tu... sincèrement.

-- Je le sais... Et quand viendras-tu?

-- Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle

n'aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir...

-- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il

ajouta en souriant:

-- Et prends ton meilleur jugement... ton jugement des grands

jours...

-- Ne plaisante pas, frère... dit la Mayeux d'une voix douce et

triste, ceci est grave... il s'agit du bonheur de toute ta vie...

À ce moment on frappa discrètement à la porte.

-- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.

-- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si

vous n'êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux. Celle-ci se

leva, et s'adressant au forgeron:

-- Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai à Mlle de

Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le

redire.

Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.

-- J'aurais bien désiré remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville,

dit Agricol, mais j'ai craint d'être indiscret.

-- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a

reçu personne, monsieur; mais je suis sûre que, dès qu'elle ira

mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.

La Mayeux rentra et dit à Agricol:

-- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin

de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et

tu me ramèneras dans la soirée.

-- Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.

-- À demain, trois heures, Agricol.

* * * * *

Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l'hôtel, la

Mayeux, qui était restée jusqu'à dix heures auprès de Mlle de

Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à

clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se

jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes... La jeune

fille pleura longtemps... bien longtemps. Lorsque ses larmes

furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ôta

le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que

Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une

partie de la nuit sur ce cahier.

Le juif errant - Tome II · 第 24 / 128 题