IX. Adrienne et Djalma.

Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de

l'abbé d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque

chose, d'abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa

poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon; puis

enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de

son pantalon noir, et se _tâta _partout, des deux mains, d'un air

de regret et d'inquiétude.

Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie

parfaite, furent couronnés par cette exclamation:

-- Ah! mon Dieu! c'est désolant!

-- Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où

il était plongé depuis quelques instants.

-- Hélas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du

monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l'empêche pas

d'être pour moi infiniment fâcheuse... j'ai oublié ou perdu mes

lunettes; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable

vue que le travail et les années m'ont faite, il m'est absolument

impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de

moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un

oui ou un non... L'heure presse; c'est désespérant... Si encore,

ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais

afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu'un pouvait me

rendre le service de lire pour moi... Mais non... personne...

personne...

-- Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise

pour vous? la lecture finie, j'aurai oublié ce que j'aurai lu.

-- Vous? s'écria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui

eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible,

prince... vous... lire cette lettre!...

-- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.

-- Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se

parlant à lui-même, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant à

Djalma:

-- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je

n'aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit

la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi

conçue:

«Votre visite de ce matin à l'hôtel de Saint-Dizier, d'après ce

qui m'a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle

agression de votre part.

«Voici la dernière proposition que l'on vous a annoncée, peut-être

sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j'ai bien voulu

tenter hier en me rendant rue Clovis.

«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je

vous écrirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.

«Et d'abord un avertissement: Prenez garde!... Si vous vous

opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à

la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille

moyens de vous perdre auprès d'eux en les éclairant sur vos

projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que

vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par

générosité, mais par cupidité.»

Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la

moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave

indiscrétion, il ne put s'empêcher de tourner vivement la tête

vers le jésuite en lisant ce passage.

-- Mon Dieu, oui! il s'agit de moi... de moi-même. Tel que vous me

voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses

vêtements sordides, on m'accuse de cupidité.

-- Et quels sont ces gens que vous protégez?

-- Mes protégés?... dit Rodin en feignant quelque hésitation,

comme s'il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes

protégés?... Hum... hum... je vais vous dire... Ce sont... ce sont

de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens

de bien, n'ayant que leur bon droit dans... un procès qu'ils

soutiennent; ils sont menacés d'être écrasés par des gens

puissants, très puissants... Ceux-là, heureusement, ne sont pas

assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes

protégés... Que voulez-vous?... pauvre et chétif, je me range

naturellement du côté des pauvres et des chétifs... Mais,

continuez, je vous prie...

Djalma reprit: «Vous avez donc tout à redouter en continuant de

nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux

que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nommés vos

dupes, car, s'il était sincère, votre désintéressement serait

inexplicable... Il doit donc cacher, et il cache, je le répète,

des arrière-pensées de cupidité.

«Oh! sous ce rapport même... on peut vous offrir un ample

dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont

uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis,

éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées

à l'instant même; pour parler nettement, voici ce que l'on exige

de vous: ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez

quitté Paris, et vous vous engagerez à n'y pas revenir avant six

mois.»

Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.

-- C'est tout simple, reprit-il; le procès de mes pauvres protégés

sera jugé avant cette époque, et, en m'éloignant, on m'empêche de

veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec

une indignation amère. Veuillez continuer et m'excuser de vous

avoir interrompu... mais tant d'impudence me révolte...

Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre

éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de

nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse

hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration

du délai.»

-- Oui... une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions,

vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de

votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille

francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment

garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position

aussi honorable qu'indépendante.»

Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire,

Rodin lui dit:

-- Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au

bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de

notre civilisation.

Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce

que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons

seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très

importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les

suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est

calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement

de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel

usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui

nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre

à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout

entière, au bas de cette lettre... la guerre recommence... non pas

demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin,

qui lui dit:

-- Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur

un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de

Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains,

de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la

lui remettant:

-- Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et

vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et

insolente; vous entendez bien... à cette lettre indigne et

insolente.

-- J'entends bien, dit le métis, et il sortit.

-- C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit

l'Indien avec intérêt.

-- Oui, cher prince, dangereuse peut-être... Mais je ne fais pas

comme vous... moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils

sont lâches et méchants... je les combats... sous l'égide de la

loi; imitez-moi donc...

Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:

-- J'ai tort... je ne veux plus vous conseiller à ce sujet...

Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement

de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si

elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon...

non.

-- Et cette femme... cette seconde mère... dit Djalma, est d'un

caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement?

-- Elle!... s'écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant

avec une exaltation croissante; elle!... mais c'est ce qu'il y a

de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre!...

elle... votre protectrice! mais vous seriez réellement son fils,

elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que,

s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort,

elle vous dirait: «Meurs!» quitte à mourir avec vous.

-- Oh! noble femme!... Ma mère était ainsi! s'écria Djalma avec

entraînement.

-- Elle... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se

rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta

un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous

donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh!

loyale surtout!... Oui, c'est la franchise chevaleresque de

l'homme de grand coeur jointe à l'altière dignité d'une femme qui,

de sa vie... entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a

jamais menti, non seulement n'a jamais caché une de ses pensées,

mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits

sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés

chez les femmes ordinaires par leur situation même.

Il est difficile d'exprimer l'admiration qui éclatait sur la

figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin; ses

yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait

d'enthousiasme.

-- Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau

pas vers le store, j'aime à voir votre belle âme resplendir sur

vos beaux traits... en m'entendant ainsi parler de votre

protectrice inconnue... Ah! c'est qu'elle est digne de cette

adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands

caractères.

-- Oh! je vous crois, s'écria Djalma avec exaltation; mon coeur

est pénétré d'admiration et aussi d'étonnement; car ma mère n'est

plus, et une telle femme existe!

-- Oh! oui, pour la consolation des affligés, elle existe; oui,

pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la

vérité, exécrer le mensonge, elle existe... Le mensonge, la feinte

surtout n'ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque

comme l'épée d'un chevalier... Tenez, il y a peu de jours, cette

noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma

vie: «Monsieur, dès que j'ai un soupçon sur quelqu'un que j'aime

ou que j'estime...»

Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secoué au dehors que

son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de

Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.

Le manteau d'Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent

mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont

les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment,

n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume

pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent

dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux

éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien

se croyait sous l'empire d'un songe...

Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement

penché en avant, comme s'il l'eût fléchi pour prier, il restait

pétrifié d'admiration.

Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par

l'émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le

seuil de la porte de la serre chaude.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour

l'écrire; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant

la surprise, s'écria:

-- Vous ici... mademoiselle?

-- Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altérée, je viens

terminer la phrase que vous avez commencée; je vous avais dit que,

lorsqu'un soupçon me venait à l'esprit, je le dirais hautement à

la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue, à cette

loyauté j'ai failli: j'étais venue pour vous épier, au moment même

où votre réponse à l'abbé d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de

votre dévouement et de votre sincérité; je doutais de votre

droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma

franchise... Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée

jusqu'à la ruse... cette faiblesse mérite une punition, je la

subis; une réparation, je vous la fais; des excuses, je vous les

offre...

Puis s'adressant à Djalma, elle ajouta:

-- Maintenant, prince, le secret n'est plus permis... Je suis

votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espère que vous accepterez

d'une soeur une hospitalité que vous acceptiez d'une mère.

Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique

devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles,

les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une

sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion,

concentrait toute la puissance de son être dans la vue... et, de

même que l'on cherche en vain à étancher une soif inextinguible...

le regard enflammé de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une

avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune

fille.

En effet, jamais deux types plus divins n'avaient été mis en

présence. Adrienne et Djalma offraient l'idéal de la beauté de

l'homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque

chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux

natures si jeunes et si vivaces... Si généreuses et si

passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière,

avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale; car

si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'éveiller dans son

coeur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les

vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue,

qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour

à tour émue, attendrie ou effrayée de l'entretien qu'elle venait

de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait

témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son

coeur ou du terrible emportement de son caractère; puis elle

n'avait pu retenir un mouvement d'étonnement, presque

d'admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince; et

bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de

commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux

s'étaient rencontrés avec ceux de Djalma. Alors, cruellement

troublée, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle

avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s'adressant

à Rodin pour s'excuser de l'avoir soupçonné. Mais le silence

obstiné que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel

de la jeune fille.

Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager à

répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son

regard d'une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un

mélange d'effroi, de tristesse et de fierté blessée; alors elle se

félicita d'avoir deviné l'inexorable nécessité où elle se voyait

désormais de tenir Djalma éloigné d'elle, tant cette nature

ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre

un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d'une voix

basse et tremblante:

-- De grâce, monsieur... parlez au prince; répétez-lui mes

offres... Je ne puis rester ici plus longtemps.

Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au

premier mouvement d'Adrienne, s'élança vers elle d'un bond, comme

un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille

épouvantée de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les

traits de l'Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri.

À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui

venait de se passer; alors pâle de regrets et de honte, tremblant,

éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et

empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux

d'Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit

d'une voix douce, suppliante et timide:

-- Oh! restez... restez... ne me quittez pas... depuis si

longtemps... je vous attends.

À cette prière faite avec la craintive ingénuité d'un enfant, avec

une résignation qui contrastait si étrangement avec l'emportement

farouche dont Adrienne venait d'être si fort effrayée, elle

répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir:

-- Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici...

-- Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je

vous reverrai?

-- Oh! non, jamais!... jamais!... dit Mlle de Cardoville d'une

voix éteinte; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait

jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs

de la serre chaude.

Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait

devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide:

-- Il faut en finir demain avec la Mayeux.

Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin,

disparut comme Adrienne derrière un des massifs.

Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur

sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colère ni

emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait

silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva;

mais il tremblait si fort, qu'il put à peine d'un pas chancelant

regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses

mains.

Alors Rodin, s'avançant, lui dit d'un ton doucereux et pénétré:

-- Hélas!... je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous

faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit

qu'elle était vieille; savez-vous pourquoi, cher prince?

Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et

tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.

-- Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais

qu'à votre âge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin,

et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher

prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune

homme de cette ville...

À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur,

comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de

douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba

évanoui sur le divan.

Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en

s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau:

-- Allons, ça mord... ça mord...

Le juif errant - Tome II · 第 23 / 128 题