VIII. La lettre.

Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la

serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du

prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où

l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas

s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.

Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air

presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit

aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après

avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du

doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette

pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en

feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de

satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut

à Faringhea:

-- Je désire être seul avec le prince... Baissez le store, et

veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus...

Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la

glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à

mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis

quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle

de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle

n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par

l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands

oiseaux de couleur.

Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla

rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement

animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de

douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda

autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis,

s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il

lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son

pays envers les vieillards:

-- Pardon, mon père... Et toujours selon la coutume pleine de

déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre

la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le

jésuite se déroba en se reculant d'un pas.

-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à

Djalma.

-- Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite

venu à vous... Encore pardon, mon père.

-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons,

si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé... et

même votre pipe, si le coeur vous en dit.

Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de

s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un

fauteuil, malgré les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi

qu'il appelait le jésuite.

-- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit

Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins

nous désirons que vous croyiez y être.

-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une

voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père... et celui

qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au

maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé

ignorer l'arrivée.

Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon,

en tendant sa main à Rodin:

-- Vous voilà, je suis heureux.

-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous

désemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais prié de vous

soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans

votre intérêt.

-- Demain je pourrai sortir?

-- Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un

instant, et reprit:

-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne

m'appartient pas?

-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... répondit

Rodin.

À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus

nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et

charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement

humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une

voix émue:

-- Venez.

-- Où cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.

-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.

-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai à ce sujet bien des

choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit

docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:

-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutôt vous avez _un

_ami; les amis sont rares.

-- Mais vous?

-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi

que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas...

et qui désire vous rester inconnu...

-- Pourquoi?

-- Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le

bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié...

est au prix de ce mystère.

-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?

-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.

-- Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?

Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez

désorienter Rodin, qui reprit cependant:

-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-

être sa tranquillité compromise s'il était connu...

-- S'il était connu... pour mon ami?

-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt

une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et

dit d'une voix hautaine et sévère:

-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je

dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalité que des gens dont

je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.

Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:

-- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince... vous êtes, permettez-

moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité

incroyables... Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre

beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en

plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre

manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.

Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions

sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se

rendre à la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les

paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont

les natures pleines de force et de générosité sont presque

toujours douées, il répondit doucement:

-- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays...

ici... les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.

Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté

par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien.

Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant

quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais

fermement convaincu:

-- Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.

-- Eh bien, mon cher prince?

-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme

d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit

la cacher.

-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?... dit

Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne

répondit pas.

-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux

doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger

menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme

d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir

rester inconnu?

-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier

par lâcheté...

-- Cher prince, écoutez-moi.

-- Adieu, mon père.

-- Réfléchissez...

-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en

marchant vers la porte.

-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin,

poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de

voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.

Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.

-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il

s'agit d'une femme?

-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin;

comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée

d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?

-- Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les

mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un

saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une

Parisienne?

-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette

indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une...

véritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus,

et dont le... grand âge mérite tous vos respects.

-- Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve

charmant disparaissait tout à coup.

-- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec

un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer

une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.

Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait

un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression

respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement

et lui dit d'une voix émue:

-- Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de

rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre

l'Indien accentua le mot _une mère_.

_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame

veut être une mère pour vous... Mais je ne puis pas révéler la

cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi,

certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si

je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets

des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.

-- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la

voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le

voir...

-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les

intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera

toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des

domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos

ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme

un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre

voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une

somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce

que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on

l'augmentera...

À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:

-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre

délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord... on accepte

tout d'une mère... puis, comme dans trois mois environ, vous serez

mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si

cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis

aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera

facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien;

satisfaites à toutes vos fantaisies... on désire que vous

paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître

le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une

fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse

délicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.

-- Je demanderai... davantage; ma mère a raison... un fils de roi

doit vivre en roi.

Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité

parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres

fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait

pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue

magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens.

Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une

femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle

voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans

scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin,

qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager

l'Indien à accepter.

-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le

jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et

que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous

disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le

comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à

la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de

Paris...

-- Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?

-- Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce

serait là mon rôle... Non, non, je vis seul et retiré. Et puis,

ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un

regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le

soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes,

et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi,

dans le monde où il va... de vous éclairer sur les pièges que l'on

pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le

savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de

votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme

malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait

peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter... de les fuir...

au lieu de leur résister en face.

Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma

frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup

d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la

prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre;

jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent

plus terribles sur une face humaine... Sa lèvre supérieure, d'un

rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et

serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa

physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité

tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:

-- Qu'avez-vous... prince?... vous m'épouvantez! Djalma ne

répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées

par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner

à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur

épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du

tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui

contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il

était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle

vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre

malgré son extrême dureté.

-- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.

-- Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard

menaçant et enflammé.

Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il

bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le

salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les

sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de

temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en

portant ses deux poings crispés à sa bouche... tandis que ses

mâchoires tressaillaient convulsivement... c'était la rage

impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien

était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces

divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle

intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison

et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces

chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la

bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin

admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse

impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des

circonstances données, devaient faire des explosions terribles.

Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se

calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que

la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de

cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle

et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable

encore que la violence à laquelle il venait de se laisser

entraîner, il dit à Rodin:

-- Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.

-- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous?

-- Tuer ces lâches!

-- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.

-- Faringhea m'aidera.

-- Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les

bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la

chasse.

-- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un

chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de

tranquillité.

-- Ah! prince... vous dont le père a été appelé le _Père du

Généreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous

à frapper des êtres aussi lâches que méchants?

-- Détruire ce qui est dangereux est un devoir.

-- Ainsi... prince... la vengeance?

-- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur

amère, je l'écrase.

-- Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses

ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre...

-- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en

interrompant Rodin; les hommes frappent.

-- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici

la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il

y a lieu, punit...

-- Dans mon offense, je suis juge et bourreau...

-- De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de

vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été

grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la

tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur

grâce, elle qui vous a sauvé d'eux... que feriez-vous?

L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre.

Profitant de son hésitation, Rodin continua:

-- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais

dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible

imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien,

non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime

comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je

vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me

tairai.

Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment,

Faringhea entra et dit à Rodin:

-- Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous... On lui a

dit que vous étiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette

lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny...

-- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:

-- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea

sortit.

-- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre

fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas

manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette

lettre ici.

Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il

remit à Rodin; après quoi le métis sortit.

Le juif errant - Tome II · 第 22 / 128 题