Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la
serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du
prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où
l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas
s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.
Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air
presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit
aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après
avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du
doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette
pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en
feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de
satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut
à Faringhea:
-- Je désire être seul avec le prince... Baissez le store, et
veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus...
Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la
glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à
mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis
quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle
de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle
n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par
l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands
oiseaux de couleur.
Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla
rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement
animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de
douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda
autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis,
s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il
lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son
pays envers les vieillards:
-- Pardon, mon père... Et toujours selon la coutume pleine de
déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre
la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le
jésuite se déroba en se reculant d'un pas.
-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à
Djalma.
-- Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite
venu à vous... Encore pardon, mon père.
-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons,
si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé... et
même votre pipe, si le coeur vous en dit.
Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de
s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un
fauteuil, malgré les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi
qu'il appelait le jésuite.
-- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit
Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins
nous désirons que vous croyiez y être.
-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une
voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père... et celui
qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au
maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé
ignorer l'arrivée.
Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon,
en tendant sa main à Rodin:
-- Vous voilà, je suis heureux.
-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous
désemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais prié de vous
soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans
votre intérêt.
-- Demain je pourrai sortir?
-- Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un
instant, et reprit:
-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne
m'appartient pas?
-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... répondit
Rodin.
À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus
nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et
charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement
humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une
voix émue:
-- Venez.
-- Où cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.
-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.
-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai à ce sujet bien des
choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit
docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:
-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutôt vous avez _un
_ami; les amis sont rares.
-- Mais vous?
-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi
que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas...
et qui désire vous rester inconnu...
-- Pourquoi?
-- Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le
bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié...
est au prix de ce mystère.
-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?
-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.
-- Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?
Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez
désorienter Rodin, qui reprit cependant:
-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-
être sa tranquillité compromise s'il était connu...
-- S'il était connu... pour mon ami?
-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt
une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et
dit d'une voix hautaine et sévère:
-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je
dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalité que des gens dont
je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.
Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
-- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince... vous êtes, permettez-
moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité
incroyables... Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre
beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en
plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre
manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions
sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se
rendre à la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les
paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont
les natures pleines de force et de générosité sont presque
toujours douées, il répondit doucement:
-- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays...
ici... les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté
par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien.
Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant
quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais
fermement convaincu:
-- Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
-- Eh bien, mon cher prince?
-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme
d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit
la cacher.
-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?... dit
Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne
répondit pas.
-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux
doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger
menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme
d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir
rester inconnu?
-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier
par lâcheté...
-- Cher prince, écoutez-moi.
-- Adieu, mon père.
-- Réfléchissez...
-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en
marchant vers la porte.
-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin,
poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de
voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.
-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il
s'agit d'une femme?
-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin;
comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée
d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?
-- Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les
mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un
saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une
Parisienne?
-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette
indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une...
véritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus,
et dont le... grand âge mérite tous vos respects.
-- Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve
charmant disparaissait tout à coup.
-- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec
un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer
une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.
Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait
un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression
respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement
et lui dit d'une voix émue:
-- Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de
rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre
l'Indien accentua le mot _une mère_.
_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame
veut être une mère pour vous... Mais je ne puis pas révéler la
cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi,
certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si
je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets
des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.
-- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la
voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le
voir...
-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les
intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera
toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des
domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos
ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme
un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre
voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une
somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce
que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on
l'augmentera...
À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:
-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre
délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord... on accepte
tout d'une mère... puis, comme dans trois mois environ, vous serez
mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si
cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis
aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera
facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien;
satisfaites à toutes vos fantaisies... on désire que vous
paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître
le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une
fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse
délicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.
-- Je demanderai... davantage; ma mère a raison... un fils de roi
doit vivre en roi.
Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité
parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres
fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait
pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue
magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens.
Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une
femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle
voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans
scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin,
qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager
l'Indien à accepter.
-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le
jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et
que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous
disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le
comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à
la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de
Paris...
-- Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?
-- Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce
serait là mon rôle... Non, non, je vis seul et retiré. Et puis,
ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un
regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le
soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes,
et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi,
dans le monde où il va... de vous éclairer sur les pièges que l'on
pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le
savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de
votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme
malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait
peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter... de les fuir...
au lieu de leur résister en face.
Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma
frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup
d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la
prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre;
jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent
plus terribles sur une face humaine... Sa lèvre supérieure, d'un
rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et
serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa
physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité
tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:
-- Qu'avez-vous... prince?... vous m'épouvantez! Djalma ne
répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées
par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner
à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur
épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du
tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui
contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il
était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle
vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre
malgré son extrême dureté.
-- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.
-- Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard
menaçant et enflammé.
Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il
bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le
salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les
sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de
temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en
portant ses deux poings crispés à sa bouche... tandis que ses
mâchoires tressaillaient convulsivement... c'était la rage
impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien
était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces
divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle
intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison
et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces
chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la
bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin
admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse
impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des
circonstances données, devaient faire des explosions terribles.
Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se
calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que
la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de
cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle
et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable
encore que la violence à laquelle il venait de se laisser
entraîner, il dit à Rodin:
-- Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.
-- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous?
-- Tuer ces lâches!
-- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.
-- Faringhea m'aidera.
-- Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les
bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la
chasse.
-- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un
chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de
tranquillité.
-- Ah! prince... vous dont le père a été appelé le _Père du
Généreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous
à frapper des êtres aussi lâches que méchants?
-- Détruire ce qui est dangereux est un devoir.
-- Ainsi... prince... la vengeance?
-- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur
amère, je l'écrase.
-- Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses
ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre...
-- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en
interrompant Rodin; les hommes frappent.
-- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici
la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il
y a lieu, punit...
-- Dans mon offense, je suis juge et bourreau...
-- De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de
vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été
grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la
tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur
grâce, elle qui vous a sauvé d'eux... que feriez-vous?
L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre.
Profitant de son hésitation, Rodin continua:
-- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais
dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible
imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien,
non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime
comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je
vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me
tairai.
Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment,
Faringhea entra et dit à Rodin:
-- Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous... On lui a
dit que vous étiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette
lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny...
-- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:
-- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea
sortit.
-- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre
fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas
manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette
lettre ici.
Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il
remit à Rodin; après quoi le métis sortit.