En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle
de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.
Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté
ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant
de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son
renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur
et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes
les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large
col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans
gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns,
encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains
longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient
plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur
presque diaphane.
Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude.
Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:
-- Que dites-vous?...
-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.
-- Lui!... C'est impossible...
-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas
trompée.
-- Vos pressentiments?
-- La première fois que je me suis trouvée en présence de
M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est
douloureusement serré... et j'ai craint... pour vous...
mademoiselle.
-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour
vous, ma pauvre amie?
-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement,
et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance
que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait
toujours.
-- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence
presque irrésistible des sympathies ou des aversions... mais dans
cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne après un moment de
réflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se
sont-ils changés en certitude?
-- Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que
M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne
charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait
recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur
que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais
pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.
-- Parlez, parlez, mon amie.
-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la
pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en
rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne
avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée
M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui,
occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler
M. Charlemagne.
-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier,
revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où
il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement
dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l'approuver.
-- Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!
-- L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.
-- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec
M. Rodin.
-- Mon enfant, on vous aura trompée.
-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était
venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait
laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces
mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je
vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui
regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité
d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir
entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé
M. Rodin chez lui.
-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible,
il y a erreur...
-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette
révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu
près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.
-- Eh bien?
-- L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il
est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec
soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses
sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée
et sa tournure très décidée.
-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle
entendait. Ce signalement est exact.
-- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux,
j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny
semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus
sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait
seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison:
«Demain... je vous écrirai... c'est convenu...»
-- Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux
mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter
de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui
vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des
secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir
pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny!
Pour un traître, ce serait bien maladroit.
-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la
rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous,
mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.
Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à
croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en
doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus,
une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que
très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:
-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons
pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer
par le raisonnement: rappelons les faits.
M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a
devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses
menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du
maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince
Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent;
hier encore il m'a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est
bien réel, n'est-ce pas?
-- Sans doute, mademoiselle.
-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une
arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous,
soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet...
-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée
comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.
-- À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se
réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi?
Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny
et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la
justice du mal qu'ils m'ont fait?
-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de
deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?...
D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et
puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi...
-- Comment cela?
-- Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a
demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien
elle vous est attachée.
-- Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore,
vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu
pendant ma séquestration chez M. Baleinier.
-- Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant
nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout
dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été
effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un
moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile
d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison
deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant
ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose.
J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de
mademoiselle, je reviens bientôt...» Puis Mlle Florine a fait
demander une voiture, et elle est sortie.
-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en
souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans
cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont
égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes
deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une
chose qui nous aurait à l'instant rassurées?
-- Comment donc, mademoiselle?
-- L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera
venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne
trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement
satisfaisante, mais la seule raisonnable?
-- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de
réflexion. Oui, cela est probable...
Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une
conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle
s'écria:
-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous
trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que
j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs
pour ne pas être vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne
devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur,
pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous
menacent?
-- Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville
involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé
de la Mayeux, qui reprit:
-- Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses
susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait
une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis
tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois;
car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me
faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des
fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que
j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez
voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie,
_moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail,
la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous
répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce
n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma
difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit
que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du
peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je
comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie
qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je
respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une
animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une
petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la
splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez
daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop
beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans
envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et
que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais
toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse
devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours
songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?...
Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes
susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui
vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur
infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi
paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans
l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur
que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination
de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont
l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux,
ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent... Cet
instinct, Dieu me l'a donné... On vous trahit, vous dis-je... on
vous trahit!
Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par
l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les
accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà
ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à
partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même
d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de
cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait
entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante
éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des
sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que
ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la
Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène,
et Florine entra.
En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de
Cardoville lui dit vivement:
-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon
enfant?
-- De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.
-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
-- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a
confié ses soupçons, ses inquiétudes... je les ai partagés. La
visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà
fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis
quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de
doutes sur sa trahison...
-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?
-- Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du
pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir
l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc
prétexte de retourner à l'hôtel.
-- Ensuite... Florine... ensuite?
-- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut
en vain.
-- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait
s'y attendre.
-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à
l'hôtel depuis quelque temps... Elle répondit évasivement. Alors,
désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai
Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je
me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois-
je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du
jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement
ainsi.
-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les
mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence...
-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de
Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à
coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix
légèrement altérée: «Continue, Florine».
-- À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant
aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans
le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la
porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je
vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes
après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»
-- Chez le prince!... s'écria Mlle de Cardoville.
-- Oui, mademoiselle.
-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en
réfléchissant.
-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi
le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa
victime.
-- Infamie!... infamie!... infamie! s'écria tout à coup Mlle de
Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse
colère... Une trahison pareille!... Ah! ce serait à douter de
tout... ce serait à douter de soi-même.
-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la
Mayeux en frissonnant.
-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir
dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité,
la raison s'y perd... C'est un abîme... Oh! c'est quelque chose
d'affreux que le doute!
-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué
sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à
mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas
une minute à perdre.
-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec
surprise.
-- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.
-- Sans doute, dit Adrienne.
-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur
la serre chaude... C'est là qu'il recevra M. Rodin.
-- Ensuite? reprit Adrienne.
-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres
de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant
dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin,
afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service
terminé, il ne revient pas de la journée...
-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en
regardant Florine, de plus en plus surprise.
-- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me
semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace
séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on
pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre
ce qui se dit dans cette pièce... C'est toujours par la porte de
la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller
l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre...
Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure,
mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin... car,
s'il trahit le prince... il la trahit aussi.
-- Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.
-- Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la
porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de précaution, et si
l'occasion me paraît favorable... je reviens...
-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et
interrompant Florine, vous n'y songez pas...
-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux
d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons... ce
moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les
détruire.
-- S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais,
reprit Adrienne.
-- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque
temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce
moyen est pénible... mais lui seul pourra vous fixer peut-être à
tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgré l'évidence des
faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les
apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi
qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous... Je ne me
pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort... Sans doute...
il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier...
de surprendre une conversation...
Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la
Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui
voilaient ses yeux:
-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être,
mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est
effrayant... j'irai... si vous voulez... à votre place... pour...
-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville
en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous,
ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt... ce qui me semble
dégradant... Jamais!...
Puis, s'adressant à Florine:
-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à
l'instant.
-- Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans
chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides
de larmes.
-- Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est
une guerre... une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y
préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne
pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me
répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des
soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de
prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort
importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut
être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à
l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite,
Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu
m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie,
ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.
* * * * *
Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne
s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la
rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à
sa maîtresse:
-- Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans
le salon où est le prince...
Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante,
qui se passa entre Rodin et Djalma.