VII. Les doutes.

En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle

de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.

Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté

ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant

de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son

renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur

et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes

les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large

col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans

gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns,

encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains

longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient

plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur

presque diaphane.

Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude.

Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:

-- Que dites-vous?...

-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.

-- Lui!... C'est impossible...

-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas

trompée.

-- Vos pressentiments?

-- La première fois que je me suis trouvée en présence de

M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est

douloureusement serré... et j'ai craint... pour vous...

mademoiselle.

-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour

vous, ma pauvre amie?

-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement,

et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance

que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait

toujours.

-- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence

presque irrésistible des sympathies ou des aversions... mais dans

cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne après un moment de

réflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se

sont-ils changés en certitude?

-- Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que

M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne

charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait

recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur

que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais

pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.

-- Parlez, parlez, mon amie.

-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la

pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en

rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne

avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée

M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui,

occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler

M. Charlemagne.

-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier,

revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où

il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement

dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l'approuver.

-- Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!

-- L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec

M. Rodin.

-- Mon enfant, on vous aura trompée.

-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était

venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait

laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces

mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je

vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui

regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité

d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir

entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé

M. Rodin chez lui.

-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible,

il y a erreur...

-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette

révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu

près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.

-- Eh bien?

-- L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il

est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec

soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses

sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée

et sa tournure très décidée.

-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle

entendait. Ce signalement est exact.

-- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux,

j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny

semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus

sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait

seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison:

«Demain... je vous écrirai... c'est convenu...»

-- Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux

mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter

de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui

vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des

secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir

pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny!

Pour un traître, ce serait bien maladroit.

-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la

rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous,

mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.

Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à

croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en

doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus,

une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que

très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:

-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons

pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer

par le raisonnement: rappelons les faits.

M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a

devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses

menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du

maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince

Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent;

hier encore il m'a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est

bien réel, n'est-ce pas?

-- Sans doute, mademoiselle.

-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une

arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous,

soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet...

-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée

comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.

-- À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se

réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi?

Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny

et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la

justice du mal qu'ils m'ont fait?

-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de

deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?...

D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et

puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi...

-- Comment cela?

-- Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a

demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien

elle vous est attachée.

-- Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore,

vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu

pendant ma séquestration chez M. Baleinier.

-- Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant

nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout

dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été

effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un

moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile

d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison

deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant

ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose.

J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de

mademoiselle, je reviens bientôt...» Puis Mlle Florine a fait

demander une voiture, et elle est sortie.

-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en

souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans

cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont

égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes

deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une

chose qui nous aurait à l'instant rassurées?

-- Comment donc, mademoiselle?

-- L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera

venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne

trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement

satisfaisante, mais la seule raisonnable?

-- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de

réflexion. Oui, cela est probable...

Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une

conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle

s'écria:

-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous

trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que

j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs

pour ne pas être vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne

devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur,

pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous

menacent?

-- Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville

involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé

de la Mayeux, qui reprit:

-- Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses

susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait

une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis

tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois;

car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me

faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des

fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que

j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez

voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie,

_moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail,

la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous

répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce

n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma

difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit

que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du

peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je

comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie

qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je

respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une

animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une

petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la

splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez

daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop

beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans

envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et

que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais

toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse

devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours

songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?...

Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes

susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui

vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur

infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi

paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans

l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur

que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination

de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont

l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux,

ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent... Cet

instinct, Dieu me l'a donné... On vous trahit, vous dis-je... on

vous trahit!

Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par

l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les

accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà

ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à

partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même

d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de

cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait

entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante

éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des

sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que

ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la

Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène,

et Florine entra.

En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de

Cardoville lui dit vivement:

-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon

enfant?

-- De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.

-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

-- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a

confié ses soupçons, ses inquiétudes... je les ai partagés. La

visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà

fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis

quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de

doutes sur sa trahison...

-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?

-- Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du

pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir

l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc

prétexte de retourner à l'hôtel.

-- Ensuite... Florine... ensuite?

-- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut

en vain.

-- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait

s'y attendre.

-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à

l'hôtel depuis quelque temps... Elle répondit évasivement. Alors,

désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai

Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je

me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois-

je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du

jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement

ainsi.

-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les

mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence...

-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de

Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à

coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix

légèrement altérée: «Continue, Florine».

-- À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant

aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans

le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la

porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je

vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes

après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»

-- Chez le prince!... s'écria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle.

-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en

réfléchissant.

-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi

le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa

victime.

-- Infamie!... infamie!... infamie! s'écria tout à coup Mlle de

Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse

colère... Une trahison pareille!... Ah! ce serait à douter de

tout... ce serait à douter de soi-même.

-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la

Mayeux en frissonnant.

-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir

dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité,

la raison s'y perd... C'est un abîme... Oh! c'est quelque chose

d'affreux que le doute!

-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué

sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à

mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas

une minute à perdre.

-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec

surprise.

-- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.

-- Sans doute, dit Adrienne.

-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur

la serre chaude... C'est là qu'il recevra M. Rodin.

-- Ensuite? reprit Adrienne.

-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres

de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant

dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin,

afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service

terminé, il ne revient pas de la journée...

-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en

regardant Florine, de plus en plus surprise.

-- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me

semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace

séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on

pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre

ce qui se dit dans cette pièce... C'est toujours par la porte de

la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller

l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre...

Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure,

mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin... car,

s'il trahit le prince... il la trahit aussi.

-- Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.

-- Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la

porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de précaution, et si

l'occasion me paraît favorable... je reviens...

-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et

interrompant Florine, vous n'y songez pas...

-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux

d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons... ce

moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les

détruire.

-- S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais,

reprit Adrienne.

-- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque

temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce

moyen est pénible... mais lui seul pourra vous fixer peut-être à

tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgré l'évidence des

faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les

apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi

qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous... Je ne me

pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort... Sans doute...

il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier...

de surprendre une conversation...

Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la

Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui

voilaient ses yeux:

-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être,

mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est

effrayant... j'irai... si vous voulez... à votre place... pour...

-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville

en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous,

ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt... ce qui me semble

dégradant... Jamais!...

Puis, s'adressant à Florine:

-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à

l'instant.

-- Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans

chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides

de larmes.

-- Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est

une guerre... une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y

préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne

pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me

répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des

soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de

prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort

importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut

être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à

l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite,

Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu

m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie,

ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.

* * * * *

Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne

s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la

rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à

sa maîtresse:

-- Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans

le salon où est le prince...

Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante,

qui se passa entre Rodin et Djalma.

Le juif errant - Tome II · 第 21 / 128 题