Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin
de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil
rétrospectif sur les événements.
Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier,
était allée s'établir dans son hôtel de la rue d'Anjou. Pendant
les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait
secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le
luxe et l'élégance venaient d'être encore augmentés de toutes les
merveilles du pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier.
Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de
l'âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la
résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa
maison ni plus ni moins qu'un garçon majeur, une toute jeune veuve
ou un mineur émancipé. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que
Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les
hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractère ferme, un esprit
élevé, un coeur généreux, un sens très droit et très juste.
Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la
surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles,
Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à
sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement
à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant,
et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de
Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus
spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très
connaisseur en toutes sortes d'élégance, avait conseillé à
Adrienne d'agir en princesse et de prendre un écuyer, lui
indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé,
d'un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s'être
ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall[6],
avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de
ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans
ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire
son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé
du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-
vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval
et, mieux que personne, surveiller l'écurie et la tenue des
voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et,
grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville
purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus élégant
à Paris.
Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et
Florine. Celle-ci avait dû d'abord entrer chez la princesse de
Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de _surveillante _au
profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite
de la nouvelle direction donnée à l'affaire de Rennepont par
Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait,
reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place
de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre
d'importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort
entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme.
Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait:
Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que
Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier,
Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à
l'ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d'Adrienne, en
faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier
les papiers qu'il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais
de ne les confier qu'à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci,
instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un
redoublement de confiance et d'intérêt pour Florine, la reprit à
son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt
d'une mission toute confidentielle, c'est-à-dire de surveiller les
arrangements de la maison louée pour l'habitation de Djalma.
Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de
Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert,
dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à
l'hôtel d'Anjou, auprès d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacité
de coeur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière,
qui lui servait aussi de secrétaire, le _département _des secours
et aumônes.
Mlle de Cardoville avait d'abord songé à garder auprès d'elle la
Mayeux, simplement à titre d'_amie_, voulant ainsi honorer et
glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans
la douleur, et l'intelligence dans la pauvreté; mais, connaissant
la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison
que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette
hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle-
ci n'y vît une aumône déguisée; Adrienne préféra donc, toujours en
la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette
façon, la juste susceptibilité de l'ouvrière serait ménagée,
puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui
satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet,
la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission
que lui donnait Adrienne; sa cruelle expérience du malheur, la
bonté de son âme angélique, l'élévation de son esprit, sa rare
activité, sa pénétration à l'endroit des douloureux secrets de
l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et
laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente
créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de
Cardoville.
* * * * *
Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient
précédé l'arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la
maison de la rue Blanche.
Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher
d'Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun
rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur
d'une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond
par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la
forme d'une tente à huit pans coupés; depuis la voûte jusqu'au
sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues
draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et
retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en
distance à de larges patères d'ivoire. Deux portes, aussi
d'ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient,
l'une à la salle de bains, l'autre à la chambre de toilette, sorte
de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était
au pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient
occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies;
en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé,
une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée,
dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une
frise représentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette
frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse
extrême, était une sorte de corbeille ovale, d'un contour
gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie
d'une masse de camélias roses; leurs feuilles d'un vert éclatant,
leurs fleurs d'une nuance légèrement carminée, étaient les seules
couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce
réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline
blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on
apercevait le lit très bas et à pieds d'ivoire richement sculpté,
reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf
une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaillée et rehaussée
de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et
piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de
valenciennes, s'étant quelque peu dérangés, découvraient l'angle
d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une légère
couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet
appartement une température égale et tiède comme celle d'un beau
jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même
sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d'oeuvre
d'orfèvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son
_vendeur_, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosité
si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis
parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus
probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières; de
la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont
auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur
travail; cette augmentation de salaire considérable avait répandu
quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles
nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d'Adrienne,
lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme
d'une action juste et bonne. _Rien n'était donc plus frais, plus
charmant à voir que l'intérieur de cette chambre à coucher.
Mlle de Cardoville venait de s'éveiller; elle reposait au milieu
de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie
blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais,
pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés
(procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur
magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient
les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses
plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui,
descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille
dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la
grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée
à l'antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si
fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que,
au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine; ainsi
rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux,
perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque
bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient çà et là sur
l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont
la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne
était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui
faisait valoir encore l'idéal contour de son cou et de ses épaules
nues; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme
ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans
une eau glacée; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands
yeux d'un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient
languissamment le vide, tantôt s'arrêtaient avec complaisance sur
les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de
camélias.
Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrienne, réveil
d'une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si
beau! réveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaumé
de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal
et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme,
quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin
Créateur! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse
et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'éveillant ainsi
dans toute l'efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la
pudeur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le
secret de ce céleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme
en toutes les créatures, ô toi qui n'es qu'amour éternel, que
bonté infinie!
Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement
agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tête se pencha
sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses
traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de
mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli: elle
allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse,
délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu
ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir
dans une froide et égoïste solitude; elle sentait tout ce que
l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à
celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans la vaillance,
dans la noblesse de son caractère, fière de l'exemple qu'elle
voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux
seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi
dire que trop sûre d'elle-même; loin de craindre de mal choisir,
elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût
s'était épuré; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait
une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si
extraordinaire et pourtant si sensée, sur l'indépendance et sur la
dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l'égard de
l'homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession
à ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait
jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu'elle lui imposerait.
En rappelant à son souvenir les _prétendants possibles _qu'elle
avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau
malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique
au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un
certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait
donnés, non pas en la flattant, mais en l'engageant à poursuivre
l'accomplissement d'un dessein véritablement grand, généreux et
beau.
Le courant ou le caprice des pensées d'Adrienne l'amena bientôt à
songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent
de sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, la jeune fille
était loin de faire du prince le héros de son avenir. D'abord elle
se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux
passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées,
transporté tout à coup au milieu d'une civilisation raffinée,
était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de
fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans
le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas
de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'intérêt, ou plutôt
à cause de l'intérêt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'était
fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou
trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma
qu'elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait
donc, sinon l'éprouver, du moins le laisser assez libre de ses
actes, de ses volontés, pour qu'il pût jeter le premier feu de ses
passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant,
l'abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne,
elle avait confidemment prié le comte de Montbron d'introduire le
prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de
l'éclairer des conseils de sa longue expérience.
M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville
avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de
lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux
prises avec la fleur des élégantes et les _beaux _de Paris,
offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son
sauvage pupille.
-- Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron
avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable; vous
m'avez dit vous-même l'effet que va produire dans le monde
l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une
beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant
de sa forêt; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous
ajouté; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre
avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui; or,
sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de
paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui
vont s'exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je
m'intéresse fort à lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il
est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est
pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là
de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu'à présent à
me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon
nouvel ami, m'a donné, à propos de notre Indien, un conseil que
vous avez approuvé, vous qui n'êtes pas philosophe, mon cher
comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de
n'aller chez personne; ce qui d'abord m'épargnera sûrement
l'inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me
permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société
habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort
originale, et que l'on soupçonnera toutes sortes de méchants
secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me
manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.
Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune
tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu:
-- Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous
l'aurez conduit, je trouverai très piquant d'avoir ainsi sur lui
des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de
bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En
un mot, l'opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du
faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera,
ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.
Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à
l'égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec
Florine à la maison qu'il occupait; en un mot, elle était
absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant
quelques mois.
* * * * *
Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux
chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur,
tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante
créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger
soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête,
tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments
comme accablée... comme anéantie... Ainsi immobile sur les blancs
tissus qui l'enveloppaient, on eût dit une admirable statue de
marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à
coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main
sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la
sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut
sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite
chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements
de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.
Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un
tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire
de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures
de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous
l'élégante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui
s'élançaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent
ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au
milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées.
Rien n'était d'un plus riant effet que l'incrustation de ces
rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat
des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'élevait de
l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de
cristal, s'épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger
brouillard dans la chambre à coucher.
Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un
de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit:
-- Où est donc Florine, mon enfant?
-- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a
fait demander pour quelque chose de très pressé.
-- Et qui l'a fait demander?
-- La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle... Elle
était sortie ce matin de très bonne heure; aussitôt son retour
elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.
-- Cette absence est sans doute relative à quelque affaire
importante de mon angélique _ministre _des secours et aumônes, dit
Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.
Puis elle fit signe à Hébé de s'approcher de son lit.
* * * * *
Environ deux heures après son lever, Adrienne s'étant fait, comme
de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et
demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une déférence marquée, la
recevant toujours seule.
La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et
lui dit d'une voix tremblante:
-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments étaient fondés; on vous
trahit...
-- De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant? dit
Adrienne surprise, et qui me trahit?
-- M. Rodin... répondit la Mayeux.