Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le
docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite
maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d'un
protecteur inconnu.
Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'étoffe de l'Inde,
fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de
quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de
pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie;
à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est
suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de
filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces
ingénieuses combinaisons si communes dans les pays _barbares_, ces
lampes servent aussi de brûle-parfums; de petites plaques de
cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la
fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure,
brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent
constellées de saphirs transparents; de légers nuages de vapeur
blanchâtres s'élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent
dans l'espace leur senteur embaumée. Le jour n'arrive dans ce
salon (il est environ deux heures de relevée) qu'en traversant une
petite serre chaude que l'on voit à travers une glace sans tain,
formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l'épaisseur de
la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au
plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou
remplacer cette glace.
Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l'Inde,
aux feuilles épaisses et d'un vert métallique, disposés en
bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour
ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs
exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise
jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour,
déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu'il
traverse, prend une nuance d'une douceur singulière en se
combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés
vermeilles de l'ardent foyer d'une haute cheminée de porphyre
oriental.
Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs
mêlées à l'odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure
brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre,
serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé
sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le
fourneau d'or d'un _houka;_ le flexible et le long tuyau de cette
pipe, après avoir déroulé ses noeuds sur le tapis, comme un
serpent d'écarlate écaillé d'argent, aboutit entre les doigts
ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.
Le jeune prince a la tête nue; ses cheveux de jais à reflets
bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et
doux autour de son visage et de son cou d'une beauté antique et
d'une couleur chaude, transparente, dorée comme l'ambre et la
topaze; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume
de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque
jusqu'à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui
d'une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l'Inde
par l'aiguille de l'Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa
main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique
cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte
jusqu'à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par
les larges plis d'un châle orange; le galbe élégant et pur de
l'une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par
un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très
juste, en velours cramoisi, brodée d'argent, échancrée sur le cou-
de-pied d'une petite mule de maroquin blanc à talon rouge. À la
fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme
mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes,
heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l'indolence
méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l'homme d'action;
tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes,
tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et
cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et
des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entraînés par l'élan de la
bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée
presque physiquement; car si, de même que les femmes de race pure,
ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes
aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent
charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et
d'une vigueur toute virile.
Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs
enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs
exotiques au plafond; de temps à autre il approche de sa bouche le
bout d'ambre du houka; puis, après une lente aspiration,
entr'ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur
l'éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de
fumée fraîchement aromatisée par l'eau de rose qu'elle traverse.
-- Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouillé
en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et
sinistres de Faringhea l'Étrangleur.
Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental
pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit
qu'absorbé dans ses rêveries il ne l'eût pas entendu.
L'Étrangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes
croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses
deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit
la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le
_Père du Généreux_.
Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du
meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles?
Comment cet homme, d'une portée d'esprit peu vulgaire, cet homme
dont l'éloquence passionnée, dont l'énergie avaient recruté tant
de séides à la _bonne oeuvre_, s'était-il résigné à une condition
si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de
l'aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si
belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-
Sing? Comment enfin s'exposait-il à la fréquente rencontre de
Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents?
La suite de ce récit répondra à ces questions. L'on peut seulement
dire à cette heure qu'après un long entretien qu'il avait eu la
veille avec Rodin, l'Étrangleur l'avait quitté, l'oeil baissé, le
maintien discret.
Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout
en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu'il venait
de lancer dans l'espace, s'adressant à Faringhea sans tourner les
yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et
concis assez familier aux Orientaux:
-- L'heure passe... le vieillard au coeur bon n'arrive pas... mais
il viendra... Sa parole est sa parole...
-- Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d'un ton
affirmatif; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans
cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous
avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m'avaient
endormi moi-même... moi, votre serviteur vigilant et dévoué... il
vous a dit: «L'ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château
de Cardoville m'adresse à vous, prince: ayez confiance, suivez-
moi; une demeure digne de vous est préparée.» Il vous a dit
encore, monseigneur: «Consentez à ne pas sortir de cette maison
jusqu'à mon retour; votre intérêt l'exige; dans trois jours vous
me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue...» Vous avez
consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas
quitté cette maison.
-- Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car
cette solitude me pèse... Il doit y avoir tant de choses à admirer
à Paris! Et surtout...
Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques
moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à
Faringhea d'un ton de sultan impatient et désoeuvré:
-- Parle-moi!
-- De quoi vous parler, monseigneur?
-- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en
attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une
pensée me poursuit... je veux m'en distraire... parle-moi...
Faringhea jeta un coup d'oeil pénétrant sur les traits du jeune
Indien; il les vit colorés d'une légère rougeur.
-- Monseigneur, dit le métis, votre pensée... je la devine...
Djalma secoua la tête sans regarder l'Étrangleur. Celui-ci reprit:
-- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur...
-- Tais-toi, esclave... dit Djalma. Et il se retourna brusquement
sur le sofa, comme si l'on eût touché le vif d'une blessure
douloureuse.
Faringhea se tut.
Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en
jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous
ses mains:
-- Tes paroles valent encore mieux que le silence... Maudites
soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces
fantômes!
-- Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans,
votre adolescence s'est tout entière passée à la guerre ou en
prison, et jusqu'à ce jour vous êtes resté aussi chaste que
Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.
Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse
déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie
percer à travers l'accent du métis lorsqu'il prononça le mot
_chaste. _Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité:
-- Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un
barbare, comme ils nous appellent... aussi je me glorifie d'être
chaste.
-- Je ne vous comprends pas, monseigneur.
-- J'aimerai peut-être une femme pure, comme l'était ma mère
lorsqu'elle a épousé mon père... et ici, pour exiger la pureté
d'une femme, il faut être chaste comme elle...
À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire
sardonique.
-- Pourquoi ris-tu, esclave? dit impérieusement le jeune prince.
-- Chez les _civilisés... _comme vous dites, monseigneur, l'homme
qui se marierait dans toute la fleur de son innocence... serait
blessé à mort par le ridicule.
-- Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il épousait une
jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.
-- Alors, monseigneur, au lieu d'être blessé... il serait tué par
le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé...
-- Tu mens... tu mens... ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit?
-- J'avais vu des femmes parisiennes à l'île de France et à
Pondichéry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre
traversée: je causais avec un jeune officier pendant que vous
causiez avec le jeune prêtre.
-- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent
des femmes une innocence qu'ils n'ont plus?
-- Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur.
-- Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de maître à esclave;
et ici, de quel droit cela?
-- Du droit que prend celui qui fait le droit... c'est comme chez
nous, monseigneur.
-- Et les femmes, que font-elles?
-- Elles empêchent les fiancés d'être trop ridicules aux yeux du
monde lorsqu'ils se marient.
-- Et une femme qui trompe... ici, on la tue? dit Djalma se
redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard
farouche qui étincela tout à coup d'un feu sombre.
-- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme
surprise, femme morte.
-- Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n'enferment-ils pas
comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu'ils ne
gardent pas?
-- Parce qu'ils sont civilisés comme des barbares... et barbares
comme des civilisés, monseigneur.
-- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air
pensif.
Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon
son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier
à ceux de son pays:
-- Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave... car deux gouttes de
rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur... ce
sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour... deux
rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce
sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus
époux.
Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'âme avec un charme
inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux
brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines
se gonflèrent, l'or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune
prince retomba dans une rêverie profonde.
Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit:
-- Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre
pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques
et solitaires des plaisirs nombreux et variés; beau, jeune, riche
comme vous l'êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces
séduisantes Parisiennes, vous savez... ces voluptueux fantômes de
vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves; si vous jetiez
sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une
prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à
demi voilés ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors
ce ne seraient plus les monotones délices d'un unique amour...
chaîne pesante de notre vie; non, ce seraient les mille voluptés
du harem... mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que
l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il
ne peut exister pour vous d'excès... croyez-moi donc; ardent,
magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez
l'amour, l'orgueil, l'idolâtrie de ces femmes; et ces femmes, les
plus séduisantes du monde entier, n'auront bientôt plus que pour
vous des regards languissants et passionnés!
Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L'expression
des traits du jeune Indien avait complètement changé: ce n'était
plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint
souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que
dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la
chasteté, l'amour qu'il rêvait; ce n'était même plus le jeune
homme rougissant d'une ardeur pudique à la pensée des délices
permises d'une union légitime. Non, non, les incitations de
Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain: la
physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants
et voilés, l'inspiration mâle et sonore de sa poitrine,
annonçaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses
passions, d'autant plus énergiques qu'elles avaient été
jusqu'alors contenues. Aussi... s'élançant tout à coup du divan,
souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit
Faringhea à la gorge en s'écriant:
-- C'est un poison brûlant que tes paroles!...
-- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance,
votre esclave est votre esclave... Cette soumission désarma le
prince.
-- Ma vie, vous appartient, répéta le métis.
-- C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'écria Djalma en le
repoussant. Tout à l'heure j'étais suspendu à tes lèvres...
dévorant tes dangereux mensonges!...
-- Des mensonges, monseigneur!... Paraissez seulement à la vue de
ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles.
-- Ces femmes m'aimeraient... moi qui n'ai vécu qu'à la guerre et
dans les forêts!
-- En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante
chasse aux hommes et aux tigres... elles vous adoreront,
monseigneur.
-- Tu mens.
-- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi
délicate que les leurs, s'est si souvent trempée dans le sang
ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos
forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous
avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous
attendiez.
-- Mais je suis un sauvage... un barbare...
-- Et c'est pour cela qu'elles seront à vos pieds; elles se
sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les
violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de
jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang,
de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer... Aujourd'hui
doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent
et passionné... tel vous serez... tel il faut être pour les
entraîner... Oui, oui, qu'un cri de rage s'échappe entre deux
caresses, qu'elles retombent enfin brisées, palpitantes de
plaisir, d'amour et de frayeur... et vous ne serez plus pour elles
un homme... mais un dieu...
-- Tu crois?... s'écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage
éloquence de l'Étrangleur.
-- Vous savez... vous sentez que je dis vrai, s'écria celui-ci en
étendant le bras vers le jeune Indien.
-- Eh bien, oui, s'écria Djalma le regard étincelant, les narines
gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts
et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis
ivre, mais il me semble que tu dis vrai... oui, je le sens, on
m'aimera avec délire, avec furie... parce que j'aimerai avec
délire, avec furie... on frissonnera de bonheur et d'épouvante...
Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de
terrible que cet amour...
En prononçant ces mots, Djalma était superbe d'impétueuse
sensualité; c'était chose belle et rare, l'homme arrivé pur et
contenu jusqu'à l'âge où doivent se développer dans toute leur
toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés,
faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s'égarer en
débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés
vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur
violence même, élever l'homme, par le dévouement et par la
tendresse, jusqu'aux limites de l'idéal.
-- Oh! cette femme... cette femme... devant qui je tremblerai et
qui tremblera devant moi... où est-elle donc? s'écria Djalma dans
un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais?
-- _Une_, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa
froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement
dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrassé du choix.
* * * * *
Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma,
on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui
s'ouvrait sur une ruelle déserte, s'arrêter une voiture _coupé,
_d'une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc
aussi réchampi de bleu; cette voiture était admirablement attelée
de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs; les écussons des
harnais étaient d'argent ainsi que les boutons de la livrée des
gens, livrée bleu clair à collet blanc; sur la housse, aussi bleue
et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on
voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que
cela est d'usage pour les jeunes filles.
Deux femmes étaient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et
Florine.