Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée
dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative
nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat,
assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement
intrépide d'Agricol, assisté de l'héroïque Rabat-Joie, à regagner
la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard
extérieur avec le jeune forgeron.
Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour
précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage
de la maison de santé; la fenêtre grillée, défendue au dehors par
un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clarté dans cet
appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux,
s'attendait à être délivrée, d'un jour à l'autre, par
l'intervention de ses amis; mais elle éprouvait une douloureuse
inquiétude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument
l'issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par
ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du
couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes; celles-ci
étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient
encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de
Saint-Dizier, le père d'Aigrigny et leurs créatures. La légère
pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un
peu battus, trahissaient de récentes angoisses: assise devant une
petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée
par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un
livre.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur,
jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés
de l'ordre, n'était, on l'a dit, qu'à moitié dans les confidences
du père d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait
ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il
ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu
la veille entre le père d'Aigrigny et Rodin, après la lecture du
testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la
veille, reçu l'ordre du père d'Aigrigny (alors obéissant aux
inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle
de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher
enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux
poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.
À l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion
et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au
contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha
d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrêta
à quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits
de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il eût été satisfait
des remarques qu'il venait de faire:
-- Allons! les malheureux événements de l'avant-dernière nuit
auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais... Il y a
du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme; les
yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un éclat
anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre guérison
reculé... car ce qui s'est malheureusement passé l'avant-dernière
nuit vous a jetée dans un état d'exaltation d'autant plus fâcheux
que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos
soins aidant, votre guérison ne sera, je l'espère, reculée que de
quelque temps.
Si habituée qu'elle fût à l'audace de l'affilié de la
congrégation, Mlle de Cardoville ne put s'empêcher de lui dire
avec un sourire de dédain amer:
-- Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur! Quelle
effronterie dans votre zèle à bien gagner l'argent!... Jamais un
moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux
lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant
qu'elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez
cher.
-- Hélas! dit le docteur d'un ton pénétré, toujours cette
imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins!
que je joue la comédie quand je vous parle de l'état affligeant où
vous étiez lorsqu'on a été obligé de vous conduire ici à votre
insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanité rebelle, votre
position s'est merveilleusement améliorée; vous marchez à une
guérison complète. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la
justice qui m'est due et un jour... je serais jugé comme je dois
l'être.
-- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez
_jugé comme vous devez l'être_, dit Adrienne en appuyant sur ces
mots.
-- Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte
de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez
plus à cet enfantillage.
-- Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et
flétrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh!
jamais!
-- Bon!! dit le docteur en haussant les épaules, une fois
dehors... Dieu merci! vous aurez à songer à bien d'autres
choses... ma belle ennemie.
-- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites...
Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mémoire.
-- Parlons sérieusement; avez-vous réellement la pensée de vous
adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton
grave.
-- Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux... je le
veux fermement.
-- Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à
cette idée, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pénétré; je
vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre
intérêt...
-- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts
avec les miens...
-- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et
comme s'il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville,
voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir
deux personnes remplies de coeur et de générosité?
-- Deux seulement? La plaisanterie serait plus complète si vous en
comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abbé d'Aigrigny; car
telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles
vous invoquez ma pitié.
-- Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni
de l'abbé d'Aigrigny.
-- De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville
avec surprise.
-- Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par
ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent
voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce
jardin... Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur
eux.
-- Hélas! je m'en doutais... Et l'on a refusé de m'apprendre s'ils
avaient été blessés!... dit Adrienne avec une douloureuse émotion.
-- L'un d'eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave,
puisqu'il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.
-- Dieu soit loué! s'écria Mlle de Cardoville en joignant les
mains avec ferveur.
-- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont
échappé; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous
donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulière
manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.
-- Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville.
-- Car enfin, s'ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans
lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et
d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères...
-- Ciel!... et ce serait pour moi!...
-- Ce serait _pour _vous... et, qui pis est_, par _vous, qu'ils
seraient condamnés.
-- Par moi... monsieur?
-- Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance
contre votre tante et l'abbé d'Aigrigny (je ne vous parle pas de
moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir
vous plaindre à la justice d'avoir été injustement séquestrée dans
cette maison.
-- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit
Adrienne avec une inquiétude croissante.
-- Mais, enfant que vous êtes, s'écria le jésuite de robe courte
d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie
d'une affaire, on arrête son cours et son action où l'on veut, et
comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une
plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien!
qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait
citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus
minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne
que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée
dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne
voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée; et
comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entraîne une peine
infamante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche;
et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par
quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la
trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d'avoir
agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué
cette arrestation? Vous-même, en déposant contre nous.
-- Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible.
-- Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que
moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le
droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de
chercher à étouffer cette méchante affaire... c'est vous...
vous... pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c'est vous
qui allez les livrer à la justice!
Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite
de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont
il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son fils,
seraient subordonnés au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou
non la vengeance légitime qu'elle voulait demander à la
justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le
savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle
de Cardoville: «Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce
Dagobert et son fils»; tandis qu'on arrivait aux mêmes fins en
inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux
libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître
la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon
sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol
pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur
tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position
terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu'elle avait
souffert dans cette maison, en comptant tous les justes
ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son coeur, Adrienne
trouvait cruel de renoncer à l'âpre plaisir de dévoiler, de
flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur
Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention
sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de
l'hésitation de Mlle de Cardoville.
-- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son
trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que
ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu'on m'a
fait, quand sortirai-je d'ici?
-- Je n'en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous
serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes
en excellente voie... mais...
-- Toujours cette insolente et stupide comédie! s'écria Mlle de
Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous
demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de
temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car
enfin... j'en sortirai un jour, je suppose.
-- Certes, je l'espère bien, répondit le jésuite de robe courte
avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois
vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises
pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se
renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est établie
afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans
votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s'exalte pas de
nouveau dangereusement.
-- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce
qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté?
-- Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d'un ton pénétré.
Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de
son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans
ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la
porte; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.
-- Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effaré, il y a en bas
deux messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que
mademoiselle.
Adrienne releva vivement la tête; ses yeux étaient baignés de
larmes.
-- Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort étonné.
-- L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: «Allez prévenir M. le
docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une
mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.»
-- Un magistrat! s'écria le jésuite de robe courte en devenant
pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.
-- Ah! Dieu soit loué! s'écria Adrienne en se levant avec
vivacité, la figure rayonnante d'espérance à travers ses larmes:
mes amis ont été prévenus à temps!... l'heure de la justice est
arrivée!
-- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la
gardienne après un moment de réflexion.
Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se
rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaçant, qui
contrastait avec la placidité habituelle de son sourire
d'hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse:
-- Prenez garde... mademoiselle!... ne vous félicitez pas trop
tôt...
-- Je ne vous crains plus maintenant! répondit Mlle Cardoville
l'oeil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de
retour à Paris, été prévenu à temps... il accompagne le
magistrat... il vient me délivrer!...
Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amère:
-- Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.
-- Mademoiselle, s'écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses
angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde... songez à
ce que je vous ai dit... votre plainte entraînera, nécessairement,
la révélation de ce qui s'est passé pendant l'autre nuit... Prenez
garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre
vos mains... Songez-y... il y a pour eux les galères.
-- Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites une
menace détournée: ayez donc au moins le courage de me dire que si
je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l'instant le soldat
et son fils.
-- Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont
perdus, répondit le jésuite de robe courte d'une manière ambiguë.
Ébranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans les
menaces du docteur, Adrienne s'écria:
-- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous
que je mentirai?
-- Vous répondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hâta de dire
M. Baleinier dans l'espoir d'arriver à ses fins, vous répondrez
que vous vous trouviez dans un état d'exaltation d'esprit il y a
quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intérêt, vous
conduire ici à votre insu; mais qu'aujourd'hui votre état est fort
amélioré, que vous reconnaissez l'utilité de la mesure que l'on a
été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces
paroles... car, après tout, c'est la vérité.
-- Jamais! s'écria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je
ne serai complice d'un mensonge aussi infâme! jamais je n'aurai la
lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant souffert!
-- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de
pas derrière la porte. Prenez garde...
En effet, la porte s'ouvrit, et, à la stupeur indicible du
docteur, Rodin parut, accompagné d'un homme vêtu de noir, d'une
physionomie digne et sévère.
Rodin, dans l'intérêt de ses projets et par des motifs de prudence
rusée que l'on saura plus tard, loin de prévenir le père
d'Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue
qu'il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat,
avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner
l'ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus
étroitement encore.
On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il
vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la
physionomie imposante l'inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu'il
le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l'humble et
obscur secrétaire de l'abbé d'Aigrigny.
Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d'un geste
à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville
au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir
un mouvement d'admiration à la vue de la rare beauté d'Adrienne,
semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intérêt, le
jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le
docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se faire
comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes
d'intelligence, tâchant de l'interroger ainsi sur l'arrivée
imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier:
Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son
expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement
affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait
d'interrogations muettes, Rodin s'avança d'un pas, tendit vers lui
son cou tors, et lui dit d'une voix très calme:
-- Plaît-il... monsieur le docteur? À ces mots, qui déconcertèrent
complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait
depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin
ajouta avec un imperturbable sang-froid:
-- Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes
de signes mystérieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort
particulier à me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je
le prie de s'expliquer tout haut.
Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d'un
ton agressif et accompagnée d'un regard de froideur glaciale,
plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il
resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut
frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta
sur M. Baleinier un regard d'une grande sévérité.
Mlle de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer M. de Montbron,
restait aussi singulièrement étonnée.