VI. L'accusateur.

Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d'un

magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt

son sang-froid, et, s'adressant à son confrère de robe longue:

-- Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est

que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en

entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le

magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite

dont je ne savais pas devoir être honoré.

-- C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence,

monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit le

magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à

laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'être fait à

votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu

m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect,

tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si

l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était

fondée... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.

-- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier

d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de

parler?

-- Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma

religion sur un fait que l'on m'a signalé...

-- Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit

le docteur en s'inclinant.

-- Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de

cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant

allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante

politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur

fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse...

Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous,

monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper

complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous

soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans

l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.

-- Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le

jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera

facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma

conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.

-- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne,

est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par

surprise?

-- Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire

observer que la manière dont vous posez cette question est

outrageante pour moi.

-- Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la

parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge

de la convenance de mes questions.

Adrienne allait répondre affirmativement à la question du

magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui

rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de

cruelles poursuites. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment

de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation

contre d'odieuses hypocrisies; elle eût regardé comme une lâcheté

de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier,

elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de

dignité:

-- Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une

question.

-- Parlez, mademoiselle.

-- La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous

comme une dénonciation formelle?

-- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la

vérité... aucune considération ne doit vous engager à la

dissimuler.

-- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu'ayant de

justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas

donner suite à la déclaration que je vous aurai faite?

-- Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite,

mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la

société, si elle a été lésée dans votre personne.

-- Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un dédaigneux oubli

du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez?

-- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle;

mais, j'ai l'honneur de vous le répéter, la société ne peut

montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime

d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il

n'en ait été ainsi... La manière dont vous vous exprimez, la

générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre

attitude, tout me porte à croire que l'on m'a dit vrai.

-- J'espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son

sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration

qui vous a été faite?

-- Il m'a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d'un ton sévère,

que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise...

-- Par surprise?

-- Oui, monsieur.

-- Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise,

répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.

-- Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

-- Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen

que l'on est malheureusement obligé d'employer lorsque les

personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur

fâcheux état...

-- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a déclaré que Mlle

de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.

-- Ceci est une question de médecine légale dont la justice n'est

seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée,

débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son

assurance.

-- Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus

sérieusement débattue, que l'on vous accuse d'avoir séquestré Mlle

de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.

-- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec

un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, dans quel

intérêt j'aurais commis une indignité pareille, en admettant que

ma réputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si

odieuse et si absurde?

-- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot

de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de

cupidité.

-- Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi

calomnieuse? s'écria le docteur Baleinier avec une indignation

chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et,

j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été complice de

cette infamie?

-- C'est moi... moi... dit froidement Rodin.

-- Vous!... s'écria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas,

il resta comme foudroyé...

-- C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et

brève...

-- Oui, c'est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves

suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle

de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin

qu'Adrienne pût apercevoir son défenseur.

Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore

été prononcé; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du

secrétaire de l'Abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports; mais ne

l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre

que ce jésuite; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé

de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La

figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements

sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un

dégoût peut-être invincible; mais la jeune fille, se rappelant que

la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de

haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des

plus nobles coeurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut

singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia

qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il

semblait pauvre et qu'il venait la secourir.

Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse

hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel

point la dénonciation de Rodin le bouleversait; sa tête se perdait

en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'Adrienne

dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers

le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de

céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette

malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était

Rodin, lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué

au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un

magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne... alors que,

la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de

sévérité envers elle!... Le jésuite de robe courte se persuada que

Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que

les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce

misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il

regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec

indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:

-- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de

m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore...

Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité, c'était

s'accuser soi-même, il eut l'air de céder à une trop vive émotion,

et reprit avec amertume:

-- Ah! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que

j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c'est

honteux!...

-- Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité?

répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en

position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle

machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... étaient

victimes?... Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir

M. le magistrat... lui prouver ce que j'avançais et l'accompagner

ici. C'est ce que j'ai fait.

-- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce

n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser

encore...

-- J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et

tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint-

Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil

intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et

les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?

-- Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu

ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de

désespoir.

L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et

formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors

surabondamment prouvé que le _traître _avait complètement passé

dans le camp ennemi... Ayant hâte de mettre un terme à cette scène

si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne

contenance, malgré sa vive émotion:

-- Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et

dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision

judiciaire leur eût donné une autorité quelconque... Mais, fort de

ma conscience, je m'adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je

la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que

sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour

qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de

sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon

langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec

elle, et si...

-- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment

Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure

générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du

tout...

-- Comment, monsieur!... s'écria le docteur, vous vous

permettez...

-- Je me permets de vous démasquer sans votre agrément; c'est un

inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous

dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme

si elle était folle!... Parbleu! voilà qui est bien concluant!

-- Mais, monsieur... dit le docteur.

-- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est

évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin

de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé

de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre

demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bénéfice de votre

conviction prétendue... Allons donc! ce n'est pas à des gens de

bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-là.

-- Ah çà! monsieur!... s'écria Baleinier courroucé...

-- Ah çà! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant

toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous

réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur

une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous

vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: «Grâce

à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de

plus?»

-- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

-- Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la

raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.

-- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.

-- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

-- Vous! et comment cela? s'écria le docteur.

-- C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent...

comme vous le pensez bien... répondit Rodin avec un sourire

ironique.

Puis il ajouta avec indignation:

-- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser

soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui

au moins une telle discussion.

-- Monsieur...

-- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est

odieux à soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai,

odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.

-- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de

robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat

fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si

grossières calomnies!

-- Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non

seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien

contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion; de tout ceci,

il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de

santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle

puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.

-- Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur,

dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas

aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je décline, à ce

sujet, toute responsabilité pour l'avenir.

-- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que

mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.

-- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander

d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à Mlle de

Cardoville, dit le magistrat au directeur.

-- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

-- Quant à la question de savoir si vous avez séquestré

mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en

est saisie, monsieur; vous serez entendu.

-- Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant

bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

-- Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que

soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes

dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons

toujours trouver des innocents.

Puis, s'adressant à Adrienne:

-- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de

pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre

générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie

civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son

cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyauté (le

magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si

franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous

voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de

M. le maréchal Simon... je vais de ce pas les réclamer au couvent

où elles ont été conduites aussi par surprise.

-- En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris

l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon

intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles

Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un

devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc,

monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les

confier...

-- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de

Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier:

-- Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure

Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville

fera ses préparatifs de départ; elles pourront ainsi quitter cette

maison avec leur parente.

-- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de

la sienne en attendant le moment de son départ, répondit

M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.

-- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans

préjuger la question qui sera prochainement portée devant la

justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus

tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de

cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle.

-- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours,

monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et

touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et

j'espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier

chez moi... non de la justice que vous m'avez accordée, mais de la

manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec

laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta

Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver

que ce qu'on appelle ma _guérison _est bien réel.

M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de

Cardoville.

Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux

avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce

dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du

docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de

son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci

fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il

sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci

s'était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se

retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier,

regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.

-- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en

précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut

plein d'affabilité.

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de

sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin;

il était conçu en ces termes:

«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le

jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au

sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernière importance.»

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce

billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là

d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend

père, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande

gloire du Seigneur. _Seulement tout en obéissant, M. Baleinier

cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite

de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on

devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus

fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et

pour lui, Baleinier.

Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.

Le juif errant - Tome II · 第 11 / 128 题