IV

Un récit vénitien, venu à la lumière après un trop long oubli, peut

néanmoins, sans trop de scrupule, être admis en appendice à la suite de

ces souvenirs des navigations scandinaves; je veux parler des lambeaux

d'une correspondance de famille émanée des frères Nicolas & Antoine

Zéni, qui s'étaient établis vers 1390 aux Faer-oer, ou comme on disait

alors, en Frislande, & naviguèrent successivement pendant une quinzaine

d'années dans ces mers septentrionales.

Le dernier y recueillit, de la bouche d'un vieux pêcheur, la notice

d'une terre lointaine dans l'ouest, nommée Estotiland, où vingt-six ans

auparavant (vers 1380 à ce qu'il semble), il avait été jeté par une

furieuse tempête; les habitants conservaient des rapports habituels avec

le Groenland, & possédaient encore quelques livres latins, qu'ils ne

comprenaient plus. Associé par eux, au bout de cinq années, à une

expédition dans le sud, vers le pays de Drogio, une tempête le jeta plus

loin, chez un peuple de sauvages cannibales qui le gardèrent esclave

pendant de longues années, jusqu'à ce qu'après bien des vicissitudes il

parvint à s'échapper de leurs mains & à regagner Drogio, d'où il revint

après trois ans d'attente à Estotiland: il se livra alors au commerce

entre ces deux contrées, s'y enrichit, & put terminer enfin sa longue

odyssée en armant lui-même un navire pour retourner en Frislande.

C'est encore à ces relations de plus en plus rares, mais qui n'avaient

jamais été complètement abandonnées entre les Etats scandinaves &

leurs colonies du nord-ouest, que se rattache le souvenir de ce

pilote norvégien, originaire de Pologne, Hans Koeln ou Ivan z'Kolna,

c'est-à-dire Jean de Kolno en Mazovie, envoyé en 1476 pour ravitailler

les stations du Groenland, & qui visita, dit-on, la côte opposée en

pénétrant jusqu'à la grande baie qui devait recevoir longtemps après le

nom de Hudson.

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins précise, mais

certaine & incontestée, de l'existence des régions transatlantiques tant

de fois abordées par les marins du Nord, s'était conservée parmi eux, &

les écrits d'Adam de Brème prouvent qu'elle avait même pénétré, dès

le onzième siècle, jusqu'au sein de la Germanie. On devait la trouver

d'autant plus vivante & plus assurée, qu'on s'élevait davantage vers les

escales d'où étaient parties les plus fréquentes expéditions: il ne

faut donc point se récrier contre la supposition que dans son voyage

d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette île des

indices propres à exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que

l'Océan occidental pouvait être franchi par de hardis navigateurs, sûrs

de trouver au-delà des rivages accessibles. Les théories du florentin

Toscanelli avaient déjà, en 1477, soutenu cette thèse auprès des savants

de Portugal, & lorsque Colomb parvint à les connaître quelques années

après, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hésita plus à se

consacrer sans réserve à l'accomplissement du grand dessein d'aller par

cette voie de l'occident à la rencontre des plages extrêmes de l'Asie

orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore

pendant plus de dix années, auprès des rois de l'Europe latine, des

vaisseaux que, nouveau Typhis, il pût conduire à la conquête de cette

autre toison d'or. Serait-il vrai que, dans l'intervalle, un navigateur

français, le capitaine Cousin, de Dieppe, porté à l'ouest en 1488,

jusqu'à de lointains parages inconnus aurait alors atteint ou aperçu

quelque point de la côte américaine? Rien ne se peut déduire avec

précision des vagues indices que nous ont tardivement transmis à ce

sujet d'insuffisantes traditions en admettant le fait comme certain, ce

ne serait en définitive qu'un anneau de plus à compter dans la chaîne

des découvertes au bout de laquelle vient se souder, à la fameuse date

du 10 octobre 1492, la véritable prise de possession, par l'Europe, de

l'hémisphère transatlantique, simplement jusqu'alors visité à l'aventure

par les devanciers de l'immortel Génois.

Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres · 第 5 / 18 题