--Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître

ce drôle de valet.

--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le

fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore

une fois je le reconnaîtrai peut-être.

--Et s'il ne revient pas?

Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea

pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules,

et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre,

donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son

pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur

les meubles. Les tiroirs étaient fermés.

Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la

fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait

solitairement sa promenade.

Lapierre se prit à réfléchir.

--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester

davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande

beaucoup. Hé! hé!... il faudra voir!...

--En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.

Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.

--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite.

Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de

travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra

voir.

XXI

Mademoiselle de Vaunoy

Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy

arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à

son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.

--J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus

doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine

Didier, d'une froideur!

Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune

émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.

--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La

Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à

tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de

se contraindre un peu.

Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.

Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté

debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la

cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le

pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait

mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix

que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.

En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la

hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se

repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard

que la ruse s'émousse contre la candeur.

Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre

le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de

tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort

pour jeter son masque loin de lui.

--Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur,

j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous

méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout

subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être

pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?

--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy

respira.

--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux

répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je

vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.

--Je l'ai vu déjà, monsieur.

--Ah! Et vous lui avez parlé?

--Je lui ai parlé.

--De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris...

Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.

--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle.

Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse.

D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre

seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.

--En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.

Puis il poursuivit:

--Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout

de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent

soldat de fortune!

Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût

profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus

de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un

sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.

--Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout

est pour le mieux.

Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la

comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins

cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y

croire.

Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il

reprit son espionnage moral.

--Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de

l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de

Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte!

c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce

pauvre M. de Béchameil.

Alix ne répondit point.

--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La

Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop

demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je

n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve

d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes,

je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions

tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.

Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de

Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il

l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la

signification du moindre geste.

Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les

paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas

besoin de commentaire.

Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la

dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.

--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.

Vaunoy crut avoir mal compris.

--Son retour? répéta-t-il machinalement.

--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il

le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir

bien n'y point mettre obstacle.

--Mais... commença Vaunoy surpris et intrigué.

--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne

vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de

le faire.

--De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me

désobéiriez?

Alix courba la tête en silence.

--À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien

à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance.

Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si

importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du

capitaine Didier?

--Je ne saurai vous le dire, monsieur.

--De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez,

Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre

appartement.

--J'espère que vous ne le ferez point, mon père.

--Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.

--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je

vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde

le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous

que je me tais...

Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais

Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par

enchantement.

Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une

expression de grosse gaieté.

--Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant

bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et

vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la

tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais

surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je

n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai

contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente,

mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors

tenez-vous bien, je vous le conseille!

Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait

raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il

n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa

fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la

diplomatie prodiguée en pure perte.

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit

seulement Alix.

--Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce

pauvre M. de Béchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en

parler plus tard.

Il tira sa montre.

--Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous

laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien

placée. Au revoir!

Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une

respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où

ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en

ronflant.

Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de

fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.

--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!

Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les

degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de

gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite

médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un

cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.

Elle la regarda longtemps, puis elle dit:

--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!

XXII

Deux bons serviteurs

Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à

celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose

près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de

M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les

immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et

précaire.

Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.

Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point

juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été,

dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son

esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et

dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la

recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou

plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.

Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger

et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation

préjudiciât au légitime propriétaire.

Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée,

Treml n'ayant point laissé d'héritier.

L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à

Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de

son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les

prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait

connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses

yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil

était l'homme le plus riche de son temps.

Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.

L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail;

il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine.

Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le

servir bien mieux que son habileté.

Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue

sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.

Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé

laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était

déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.

Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux

acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa

somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans

un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant

l'exposé de son plan.

Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se

tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître

Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort

adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.

--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.

--Moi aussi, ajouta maître Alain.

--Et qu'en dites-vous?

Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille

carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa

pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque

Lapierre aurait donné son avis.

Lapierre se balançait toujours.

--Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.

--Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.

--Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.

--Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que,

dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne

puis être responsable? que les soupçons se détourneront

naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi

insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.

Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.

--Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.

--Hé! hé! fit encore Lapierre.

Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.

--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du

monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là,

je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...

--Mais quoi?

--Nous n'en sommes pas là.

--Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit

pas assez fort?

--Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.

--Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon

âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du

roi.

--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.

Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin,

l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à

l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant

et jeta ces paroles avec suffisance:

--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La

Fontaine, je suppose... Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce

La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez

les poètes. Il me souvient d'une de ses fables...

--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour

bâtonner ce drôle!

--Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant

à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir

entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la

réciterai pas.

--Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?

--Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre;

à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats

tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat

fort redoutable...

--Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et

parcourut la chambre à grandes enjambées.

--Pas moi, pensa maître Alain.

--Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!

--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que

j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme

les rats de la fable; je n'ai pas peur.

--Tu braverais mes ordres, misérable!

--Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de

mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour

le reste, je suis votre soumis serviteur.

--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout

doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de

rats?

Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son

front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête.

Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un

tremblement agitait ses lèvres.

--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître

Alain!

--Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de

confiance.

Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un

frisson secoua les membres du vieillard.

--Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller

en enfer!

--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le

diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de

nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible,

comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.

--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain

bouleversé.

--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.

Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un

regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira

son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne

lui fit point défaut.

--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup

de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici,

et là-bas nous serons brûlés vifs.

--Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je

voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire

pendant un jour entier!

Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard

brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute

expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.

Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants

craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire,

assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se

renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.

La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre

passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.

Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une

sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume

vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et

les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.

--Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur

chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.

--Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets

nul empêchement.

--Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix;

je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut.

Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force

échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre

entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le

dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance

à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres

tournois?

Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.

--Mille livres! répéta-t-il machinalement.

Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété

véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la

munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.

--Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne

reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau

jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!

Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.

--Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille

livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.

Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui,

fit un geste de refus.

Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.

--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de

détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté

que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait

obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras

disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours

devant moi comme une menace vivante.

--Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui

avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.

--Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non

seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune,

mon nom, ma vie!

--C'est encore vrai, dit Lapierre.

--Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je

pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler,

la quadrupler?

--Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.

--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria

Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...

--Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt,

interrompit Lapierre. C'est tentant.

Vaunoy lui serra le bras avec violence.

--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence

pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.

--À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de

s'expliquer. Combien me donnerez-vous?

--Dix louis.

L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup

était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille

livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy

eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître

Alain ne répondit plus que par le silence.

--Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La

Tremlays en se levant de nouveau.

--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.

Maître Alain ne répondit point.

--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au

moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à

corps et payer de sa personne... Maître Alain, ajouta-t-il d'une

voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets.

Lapierre, fais seller mon cheval.

Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en

face avec un étonnement inexprimable.

--Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence;

songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?

--Fais seller mon cheval, te dis-je.

--À votre place, je serais moins pressé... Allons! au demeurant,

cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête

sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.

Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.

--Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable

vous doit protection, et peut-être... C'est égal! le jeu est

chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.

Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux

acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son

départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en

selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une

effrayante pâleur.

Il partit.

Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre

hocha la tête et dit avec ironie:

--Bon voyage!

--En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa

bouteille carrée.

--Volontiers, répondit Lapierre; il est permis de boire après la

bataille. J'ai la tête faible, vois-tu, et si j'avais embrassé

trop tendrement ton flacon ce matin, peut-être serais-je, à

l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand

chemin du cimetière. À sa santé!

--_Requiescat in pace!_ prononça gravement le majordome.

XXIII

Voyage de Jude Leker

Hervé de Vaunoy n'était point, tant s'en fallait, un homme

téméraire. La démarche qu'il tentait et qui l'exposait en réalité

à un danger terrible était, pour nous servir de l'expression de

Lapierre, un coup de partie...

Une manière de duel à mort, où il jouait sa vie contre celle de

Didier.

Peut-être, aveuglé par son désir passionné de se défaire du jeune

homme, se dissimulait-il une partie du péril; peut-être comptait-il

sur des moyens de réussite dont il avait fait mystère à ses

deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et

quiconque l'eût rencontré, tremblant et blême sur son cheval

n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.

Bien avant l'heure de son départ, l'ancien écuyer de Nicolas

Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitté le

château pour se rendre à la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.

Jude était arrivé la veille en Bretagne, inquiet, mais plein

d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son

seigneur, avait été dépouillé peut-être de son héritage, et Jude

avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.

Maintenant l'inquiétude s'était faite angoisse, et l'espoir se

mourait. Mieux eût valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le

coffret dépositaire de la fortune de Treml.

Georges vivant aurait eu son épée pour soutenir sa querelle.

Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.

Le coffret, c'est-à-dire l'immense domaine de Treml, était sans

maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d'exil

n'avaient pu entamer, restait désormais sans but.

Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens

qui n'espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature

comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant

d'attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile

et triste compensation.

--Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les

sentiers connus de la forêt; je chercherai longtemps, toujours. Si

j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'épargner cette

douleur à ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai

au nom de Nicolas Treml.

Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et

sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un

souvenir. C'était par ce sentier que le vieux maître de La

Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son

petit-fils à son beau manoir de Boüexis; à ce détour, Loup, le

magnifique et fidèle animal, avait forcé un sanglier après un

combat héroïque; ce chemin percé dans le fourré, et si étroit

qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer à peine, menait droit à

l'étang de La Tremlays.--L'étang de La Tremlays, qui peut-être

était le tombeau du dernier des Treml!

Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brûlaient.

Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert

les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes

étaient là, les unes debout encore, les autres à demi ruinées,

mais la plupart semblaient désertes. Au lieu du bruit incessant du

ciseau et de la doloire, le silence régnait, un silence uniforme,

universel.

Quel fléau avait donc passé sur la forêt de Rennes? Quelle peste

avait dépeuplé ces clairières et mis cette apparence de mort en

ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?

Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes

et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours

auxquelles ne pendaient plus les dévotes offrandes des fidèles. Il

prononçait des noms connus en passant auprès de certaines loges

abandonnées, et nulle voix ne lui répondait.

Parfois une forme humaine se montrait à un coude de la route; mais

elle disparaissait aussitôt comme un éclair, et Jude, vieux

chasseur habitué aux hêtres de la forêt, devinait, à

l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la

solitude n'était pas si complète en réalité qu'en apparence, et

que plus d'un regard était ouvert derrière ces épaisses murailles

de verdure.

Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Forêt, qui, comme l'indique

son nom, marquait à peu près le centre des bois, le paysage

changea et devint plus désolé encore s'il est possible. En ce

lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la

forêt se croisent. Les clairières y sont plus abondantes que

partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassemblé dans

les environs une multitude d'industries forestières.

Tout le long des larges et belles allées qui se coupaient en

étoile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges

couvertes en chaume, où travaillaient des tonneliers, des vanniers

et des sabotiers.

Jude trouva ces loges incendiées pour la plupart; celles qui, çà

et là, restaient debout, étaient dévastées et gardaient des traces

non équivoques de ravages opérés par la main de l'homme.

Jude s'arrêta devant ces ruines rustiques et rappelait les

souvenirs du passé. Au temps où Treml était seigneur du pays,

toutes ces loges étaient habitées et tous leurs habitants étaient

heureux.

--Les _gens de France_ ont passé par là! se disait le vieil

écuyer. Sous prétexte d'impôts, ils ont demandé la bourse ou la

vie, et les hommes de la forêt n'ont pas de bourse.

Jude devinait juste. Ces ruines étaient l'oeuvre des agents du

fisc, secondés, il faut le dire, par quelques gentilshommes du

pays rennais, parmi lesquels Hervé de Vaunoy se distinguait au

premier rang.

M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, après lui,

M. de Béchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la

coutume, à forfait la levée de l'impôt breton, avaient un intérêt

évident à ne laisser aucune partie de la province se prévaloir

d'une exception uniquement fondée sur l'usage. Ils voulurent

forcer les gens de la forêt à solder leur part des tailles, et ne

reculèrent devant aucune extrémité pour en venir à leurs fins.

C'était ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.

Quant aux gentilshommes, leur intérêt était autre, mais également

évident.

Les hommes de la forêt, disséminés sur les divers domaines qui

formaient la majeure partie de cette énorme tenure, prétendaient

droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une

véritable et lourde servitude.

Tant que Nicolas Treml avait vécu, comme il possédait, lui seul,

autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes

ensemble, ces derniers s'étaient modelés sur lui. Or, Treml était

un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus disposé à

faire l'aumône à ses voisins qu'à leur disputer le chétif soutien

de leur existence.

Vaunoy avait pris sa place et mis sa lésinerie de gentillâtre dans

toutes les affaires que son cousin avait traitées en gentilhomme.

Les propriétaires des alentours, autorisés par ce nouvel exemple,

firent de même, et ce fut bientôt de toutes parts un système

d'attaque et de compression contre les malheureux de la forêt.

D'un côté, le fisc; de l'autre, les propriétaires. Celui-là leur

arrachait leurs faibles épargnes, ceux-ci leur enlevaient tout

moyen de vivre.

Les gens de la forêt, nous croyons l'avoir déjà dit, ressemblaient

plus au sanglier qu'au lièvre; néanmoins dans le premier moment,

traqués, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchèrent leur salut

que dans la fuite, et se cachèrent au fond des retraites ignorées

qui pullulaient alors dans le pays.

Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment

cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin

que de se concerter.

Au premier appel, ils se levèrent.

Les épais fourrés de la forêt vomirent inopinément cette

population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien

qu'aux avares propriétaires qui avaient suscité cette tempête.

Bien des cadavres jonchèrent la mousse des futaies, bien des

ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires,

plus d'une gentilhommière, attaquée à l'improviste, porta la peine

de la cupidité de son maître.

On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes

environnantes; mais, à mesure que l'attaque s'opiniâtrait, la

résistance s'organisait plus puissante. Il devint évident que les

insurgés (car leur nombre et leurs griefs défendaient qu'on les

appelât bandits) avaient un chef habile et résolu, dont les

ordres, quels qu'ils fussent, étaient suivis avec une aveugle

soumission.

Le moment vint où la défense, conduite avec un ensemble

merveilleux déborda l'attaque.

Les rôles changèrent. Les opprimés devinrent agresseurs, et un

beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de

masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillèrent

l'hôtel de M. le lieutenant du roi.

De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection

acquit ce prestige qui est à toute entreprise comme un gage assuré

de succès. On entoura le chef des révoltés d'une mystérieuse

auréole, et chacun eut à raconter sur son compte quelque

miraculeux exploit. Les gens de la forêt devinrent populaires à

vingt lieues à la ronde. Ils eurent leurs généalogistes, et les

savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par

des liens historiques et d'ailleurs incontestables à la fameuse

société politique des _Frères bretons_, qui, au milieu du siècle

précédent, avaient failli enlever la Bretagne à la domination

française.

Dès l'origine du soulèvement, les principaux conjurés s'étaient

réunis en sociétés secrètes, sous les ordres de ce chef qui devait

bientôt se rendre si redoutable. En ce temps déjà, les hommes de

la forêt étaient les partisans naturels de cette association; mais

rien n'était organisé; les membres affiliés de prime abord avaient

tout à craindre.

Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pensée d'entourer

leurs actions d'un mystère absolu et de ne jamais quitter leur

retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.

Ce masque était tout simplement un carré de peau de loup. De là le

surnom qu'on leur donna d'abord comme un méprisant sobriquet, et

qui, peu de mois après, était prononcé avec terreur dans tout le

pays de Rennes.

Les choses subsistèrent ainsi pendant des années, avec diverses

chances de succès et de revers pour les Loups, mais sans que

jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de

leurs opérations.

Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient

conclu avec la forêt une sorte de trêve tacite, et l'intendant

royal, découragé, avait discontinué ses efforts. Mais Béchameil,

six mois avant l'époque où commence notre histoire, eut la

malencontreuse idée de recommencer les hostilités.

L'explosion fut terrible.

Presque toutes les loges devinrent désertes le même jour.

Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblèrent et

coururent à la retraite permanente du noyau de l'affiliation.

Là ils trouvèrent, comme toujours, des chefs et des armes; le

lendemain, la révolte était de nouveau aux portes de Rennes; le

surlendemain l'hôtel de l'intendant royal était au pillage.

En conscience, il fallait bien que les gens de la forêt

trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la

prescription que nos codes rangent au nombre des «manières

d'acquérir la propriété», non pas la prescription de cinq ans qui

achète les meubles, non pas même la prescription trentenaire qui

conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois

centenaire!

On leur prenait ce qui, de père en fils, avait toujours été à eux,

ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de

Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concédé.

D'un autre côté, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.

Il aurait fallu opposer l'idée chrétienne à leurs rancunes et la

charité à leur ruine; mais au lieu de prêtres on leur envoya des

soudards.

Ils ne travaillèrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins.

Les soldats du roi, par représailles, démolirent ou incendièrent

les loges qui bordaient les grandes allées; mais c'était là peine

perdue. Les Loups savaient où trouver ailleurs un asile; ils

apprenaient en outre à s'indemniser largement des pertes qu'on

leur faisait subir.

Après l'intendant royal, ce fut Hervé de Vaunoy qui reçut les plus

rudes atteintes de leur méchante humeur. Hervé de Vaunoy avait

beau faire mystère de sa rancune profonde contre les Loups, qui, à

diverses reprises, avaient cruellement maltraité ses domaines; il

avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique

Béchameil: chaque fois que, derrière le rideau, il suggérait

quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immédiatement.

On eût dit, tant le châtiment suivait de près l'offense, que le

chef des Loups avait au château de La Tremlays des intelligences

ou des espions.

Tout récemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour détruire

l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups

et sonder le ravin, son manoir de Boüexis fut, vingt-quatre heures

après, dévasté de fond en comble.

En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Hervé

de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.

Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre

le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait être douteux.

Le souvenir de son maître et ses vieilles sympathies le portaient

vers les Loups qui étaient des _Bretons_, comme disait dame Goton

avec tant d'emphase.

Mais Jude n'avait ni la volonté ni le loisir de prêter l'appui de

son bras aux gens de la forêt. Sa mission était définie; les

dernières paroles de Treml mourant retentissaient encore à son

oreille, et il eût regardé comme un crime de s'arrêter sur la voie

tracée par le suprême commandement de son maître, ou même de

s'écarter un instant du droit chemin.

Il était huit heures du matin à peu près quand Jude arriva en vue

de la croix de Mi-Forêt. Ce lieu était en grande vénération dans

tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une

dévotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont

la niche était pratiquée dans le bois même de la croix.

C'était à cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de

Mi-Forêt, que Nicolas Treml avait dit son dernier _Ave_ en quittant

la terre de Bretagne qu'il n'espérait plus revoir.

Jude mit pied à terre devant le monument rustique, s'agenouilla et

pria.

Quelques minutes après, il apercevait, à travers l'épais branchage

d'un bouquet de hêtres, la fumée du toit de Pelo Rouan, le

charbonnier.

La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'élevait,

adossée à un petit mamelon couvert de bruyères, au pied duquel il

avait bâti ses fours à charbon.

L'aspect de ce lieu était agreste, mais riant, et un petit jardin,

tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait à la cabane un

peu de calme et de bien-être.

Ce jardin était le domaine de Marie. C'était elle qui plantait et

arrosait ces fleurs.

Au moment où Jude dépassait les derniers arbres, Marie, assise sur

le pas de sa porte, tressait un panier de chèvrefeuille. Son

esprit n'était pour rien dans son travail, mais ses petits doigts

blancs, roses et effilés, pliaient si dextrement les branches

parfumées que le travail ne se ressentait point de sa distraction.

En tressant, elle chantait, mais ce n'était pas non plus son chant

qui captivait sa pensée. Sa voix pure s'échappait par capricieuses

bouffées; la mélodie s'interrompait brusquement, puis reprenait

tout à coup, tantôt mélancolique et lente, tantôt vive et joyeuse,

toujours charmante.

Ce qui occupait Fleur-des-Genêts tandis qu'elle travaillait ainsi,

seule, sur le pas de sa porte, c'était Didier, l'ami de son

enfance. Il avait promis de l'épouser. Elle l'avait revu.

Elle était heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien

perdre et chassait avec soin toute pensée de doute ou de crainte.

Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'était-il pas aussi fier et

noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?

Aussi le chant de Marie était une prière, hymne d'action de grâces

qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.

Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie naïve dans sa

parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se

montraient çà et là dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle

avait serré, à l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs

voyantes des filles de la forêt, et ses petits sabots, comparables

aux mules de cristal des contes de fées, rendaient plus

remarquable la mignonne délicatesse de son pied.

Mais sa parure n'était pas tant dans ces ornements champêtres que

dans l'allégresse angélique qui rayonnait à son front. Le regard

de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dévots, allaient vers

Dieu avec son chant. Elle était belle ainsi et digne du gracieux

nom qu'avait trouvé pour elle la poésie des chaumières, car elle

avait de la fleur l'éclat et les parfums.

Jude l'aperçut et un sourire paternel vint à la lèvre du vieux

soldat. Lorsque Marie le vit à son tour, elle rougit, effrayée, et

voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.

Elle se leva et fit la révérence avec le respect qu'on doit à un

vieillard.

--Ma fille, dit l'écuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.

--C'est mon père, répondit Fleur-des-Genêts.

--Dieu lui a donné une douce et belle enfant, ma fille. Puisque

c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.

Jude joignit l'action à la parole et mit le pied sur le seuil.

mais Fleur-des-Genêts lui barra vivement le passage.

--On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de

Pelo Rouan. Je voulais dire: arrêtez-vous ici et reposez-vous.

Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est

l'ordre de mon père.

--Cependant... voulut insister Jude.

--Tel est l'ordre de mon père, répéta résolument Marie.

L'honnête écuyer avait un besoin trop sérieux d'interroger Pelo

Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son côté,

Fleur-des-Genêts, obéissante et vaillante, exécutait à la

lettre la consigne de son père et fermait la porte à tout

venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de

vouloir défendre opiniâtrement la brèche. Heureusement, les

choses n'en devaient pas venir à cette héroï-comique extrémité.

À ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la

loge.

--Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne

lui refuser jamais l'entrée de la demeure de ton père. Fais place!

Fleur-des-Genêts se rangea aussitôt. Jude, étonné, restait

immobile et hésitait à s'avancer.

--Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon

serviteur de Treml! Je t'attendais.

XXIV

La loge

Nul obstacle n'empêchait plus Jude Leker de franchir le seuil de

la loge. Fleur-des-Genêts, en effet, obéissant à la voix de son

père, s'était mise à l'écart. Néanmoins, le vieil écuyer ne se

pressait point de profiter de la permission donnée. Il demeurait

immobile, à la même place, craignant un piège et se demandant quel

pouvait être cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml

avec respect.

La défiance, au reste, était permise en ce temps et en ce lieu.

L'intérieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au

contraire, pour inspirer les soupçons. La lumière n'y pénétrait

que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du

dehors, tout y paraissait plongé dans une obscurité profonde.

Jude était arrivé de la veille. Vingt années de captivité avaient

dû changer son visage, et pourtant il y avait là, dans la nuit de

cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:

--Je t'attendais!

Était-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalière, qui

s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embûche?

Jude était brave jusqu'à la témérité; mais il se devait à la

volonté dernière de son maître: il avait frayeur de mourir avant

d'avoir obéi.

Néanmoins, son hésitation ne fut point de longue durée. Un second

regard jeté sur les traits angéliques de Fleur-des-Genêts chassa

de son esprit toutes noires pensées. Où habitait cette enfant il

ne pouvait y avoir trahison.

Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitués au grand jour, ne

distinguèrent rien d'abord.

--Par ici, dit la voix.

Le bon écuyer tourna aussitôt ses regards de ce côté et aperçut

dans l'ombre épaisse qui remplissait le fond de la loge deux

points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il

avança résolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un

banc de bois.

Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au

vif rayon de jour qui pénétrait par l'ouverture. Sa vue, qui

s'accoutumait graduellement aux ténèbres, lui permit de distinguer

la forme de la cabane et de son ameublement.

C'était une grande chambre carrée, sans fenêtres, ou dont les

fenêtres étaient hermétiquement bouchées. Le plafond était si bas,

que l'écuyer s'étonna de ne l'avoir point touché du front pendant

qu'il était debout.

Dans l'un des angles opposés à la porte, une planche inclinée,

recouverte de paille, servait sans doute de lit à l'un des

habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement

consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient

une table de bois simplement dégrossi.

Rien dans tout cela qui pût servir au sommeil d'une jeune fille.

Marie devait avoir une autre retraite.

Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entièrement noire

d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et

lumineux que Jude avait aperçus dans l'obscurité se trouvaient

maintenant entre lui et le jour: c'étaient les yeux d'un homme.

--C'est vous qui êtes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.

--Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je

te répète: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.

--Vous me connaissez donc?

--Peut-être bien, mon homme.

--Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point

votre visage.

Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au

seuil. Là, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.

--Je ne vous connais pas, dit Jude après l'avoir attentivement

examiné.

Pelo Rouan regagna sa place première, et Jude le suivit.

--Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais

pas. Cette loge a été bâtie longtemps après le départ de Nicolas

Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as

quitté le château?

--C'est vrai. Je suis venu vers vous...

--Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours

bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidèle et loyal. Quant

au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le

sais.

--Vous le savez! répéta Jude avec surprise.

--Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux

idiot qu'on appelait Jean Blanc.

--Serait-il mort? s'écria Jude.

--Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de

lui le sort de l'héritier de Treml.

--C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnête mais

lourde nature était violemment secouée par le mystère de cette

scène. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui êtes-vous,

au nom de Dieu, répondez: qui êtes-vous?

--Je suis le charbonnier Rouan, répondit Pelo avec simplicité: un

pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement éprouvée, un

malheureux qui a quelques bienfaits à payer et bien des outrages à

venger.

--Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?

La voix de Pelo se fit profondément triste pendant qu'il

répondait:

--Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-même. Plût au

ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi

fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.

Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.

--Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.

--Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.

Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer

deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit

entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra

convulsivement.

--Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse

et menaçante.

Le bras de Rouan était bien frêle pour appartenir à un homme de sa

taille. La force de Jude était si évidemment supérieure qu'il

semblait que le bon écuyer ne dût avoir qu'un geste à faire pour

renverser son hôte sous ses pieds.

Néanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma

dans le silence.

--Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur

mon salut, il faut que tu donnes ton âme à Dieu, car tu as surpris

le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.

Et Jude, sans lâcher le bras de Rouan, porta vivement la main à

son épée.

Mais, pendant que le bon écuyer dégainait, le maigre bras de Pelo

Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se

tendirent et devinrent d'acier.

Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choquèrent la paume de

sa main, qui était vide.

D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude

n'apercevait plus que le rouge éclat de ses yeux qui brillaient de

loin dans l'ombre.

Il se précipita de ce côté; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne

l'arrêta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une

escabelle renversée et tomba lourdement sur le sol.

À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.

--Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier

avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te

tue.

Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.

--La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et

cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les

cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux

du chêne?

--C'est vrai, dit pour la troisième fois le pauvre Jude; mais je

ne sais pas qui vous êtes...

--Peut-être ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laissé

voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il

trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point

s'expliquer avant de s'entr'égorger, lorsque la Providence les

rassemble?

--Je suis à votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que

vous soyez en effet un ami de Treml.

Pelo Rouan ôta son genou et Jude se releva.

--Ramasse ton épée, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi,

bien que tu te sois fait le valet d'un Français.

--Un brave jeune homme!

--Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui.

Revenons à Treml.

Jude remit son épée dans le fourreau, et tous deux s'assirent de

nouveau sans défiance l'un près de l'autre.

--Vous avez été généreux, dit Jude, car je vous avais rudement

attaqué. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu

maître du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en

sûreté; je me fie à vous, comme vous à moi. Touchez là, s'il vous

plaît.

--De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parlé de

vous. Vous étiez miséricordieux et bon pour le pauvre insensé.

Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra

peut-être quelque jour le bien que vous lui avez fait.

--Qu'il le rende à Treml, le pauvre garçon!

--Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec

tristesse et solennité.

--Sans doute, mais ce qu'il pouvait était, par malheur, peu de

chose.

--Autrefois, il en était ainsi, parce que Jean Blanc ne savait

rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris à rendre

le mal pour le mal, et il est devenu fort.

--N'est-il donc plus fou? demanda Jude.

--Dieu nous envoie parfois des épreuves si violentes que les gens

sains en perdent l'esprit, répondit Pelo Rouan; par contre, ces

secousses rendent parfois aussi la raison aux insensés. Jean Blanc

n'est plus fou.

--Et a-t-il conservé la mémoire des faits depuis longtemps

passés?

--Il se souvient de tout.

--Il faut que je le voie! s'écria Jude.

Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.

--Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix étrange; il y a bien

longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontré face

à face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-même et ne

cherchez pas à rejoindre Jean Blanc.

--Mais il me dirait peut-être...

--Rien que je ne puisse vous apprendre.

--Vous n'êtes pas dans sa peau, que diable! s'écria Jude que

l'impatience reprenait.

--Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! répondit

le charbonnier avec douceur. Écoutez. Voulez-vous que je vous

raconte le lâche assassinat de l'étang de La Tremlays? J'en sais

les moindres circonstances. Il me semble voir l'infâme Hervé de

Vaunoy.

--Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas

encore assez cet homme.

Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux détail le meurtre infâme

dont Vaunoy s'était rendu coupable sur la personne d'un enfant de

cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et

Jude l'écouta constamment avec une religieuse attention. La mort

de Loup, le chien fidèle, arracha une larme au vieil écuyer et

l'arrivée de l'albinos, sautant au milieu de l'étang pour sauver

le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.

--Après! après! dit-il en retenant son souffle; que Dieu

récompense le pauvre fou! Après?

Pelo reprit son récit. En arrivant à l'accès de délire qui saisit

Jean Blanc dans la forêt, sa voix faiblit et chevrota comme la

voix d'un homme qui se retient de pleurer.

--Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait

plus sur le fossé que la veste de peau de mouton qui était en ce

temps-là son vêtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria

Dieu... Dieu et Notre-Dame... il pleura...

Jude haussa les épaules avec colère.

--Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot

souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soirée,

il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son

coeur.

--Mais pourquoi ne pas courir, chercher?...

--Son esprit, en ce temps, était bien faible, et ses crises le

laissaient brisé. Il resta jusqu'au lendemain matin affaissé sur

le sol, sans force et sans pensée. Le lendemain, il courut, il

chercha, mais il était trop tard, et il ne trouva point.

--Et nulle trace depuis lors? aucun indice?

--Rien.

Pelo Rouan prononça ce dernier mot d'un ton découragé.

Jude, qui jusqu'alors avait dévoré chacune de ses paroles, laissa

retomber ses bras le long de son corps, et courba la tête.

--Rien, répéta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?

--Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir,

répondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne

produisit jamais que des justes et des chrétiens. Peut-être le

petit Georges a-t-il été recueilli. En ce cas, la Providence

aidant...

Pelo Rouan hésita.

--Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?

--J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnaître

l'enfant.

--Comment cela? demanda vivement Jude Leker.

--Jean Blanc avait une de ces médailles de cuivre qu'on frappait

autrefois à Vitré en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Forêt. C'était

le seul héritage que lui eût laissé sa mère. Quand sa folie le

prit, dans cette horrible soirée, il la sentit venir, et dévot à

la sainte Mère de Dieu, il passa la médaille au cou de l'enfant,

qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.

--Mais il y a tant de ces médailles!

--Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix gravée au

couteau, et Mathieu Blanc, son père, en possédait seul une

semblable, qui est maintenant au cou de Marie.

--Cette belle enfant que je viens de voir?

--La fille de Jean Blanc, l'albinos.

Marie qui continuait sa corbeille de chèvrefeuille au-dehors,

entendit prononcer son nom et montra sa blonde tête à la porte.

--La fille de... commença Jude.

--Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille.

Approche, Marie.

Fleur-des-Genêts obéit aussitôt, et Pelo Rouan, prenant la

médaille qui pendait à son cou, la mit entre les mains du vieil

écuyer.

Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.

--Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je

la reconnaîtrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible

indice.

Marie s'éloigna sur un signe du charbonnier, et bientôt on

entendit au-dehors la suave mélodie du chant d'Arthur.

--Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.

--Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le

charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une

chance de retrouver l'héritier de Treml; cette chance est précaire

il est vrai; cependant, elle peut amener un résultat avec l'aide

de Jean Blanc.

--Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez

toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des

hommes ne peuvent pas?

--Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le

charbonnier avec une légère emphase dans la voix. Je vais vous

dire où est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.

XXV

Huit hommes et un collecteur

Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relevé le vieil écuyer de

Treml. Quand on désire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et

la simple possibilité dont parlait le charbonnier remit du courage

au coeur de Jude.

Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit

impatiemment la confidence de Rouan.

Mais celui-ci était tombé dans la rêverie et gardait le silence.

--Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?

Pelo Rouan sembla s'éveiller.

--Le moyen, répéta-t-il; j'ai parlé d'une chance faible et

précaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc

ne l'aurait pas employé?

--Toujours Jean Blanc! pensa Jude.

Et la curiosité se joignit au puissant intérêt du dévouement pour

stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux

albinos jusqu'à faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait

désormais la destinée de Treml?

--Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et

comme s'il se fût parlé à lui-même; mais ce sont des choses dont

le souvenir ne se perd qu'avec la vie. Écoute, mon homme: quand

j'aurai dit, tu connaîtras Jean Blanc comme il se connaît lui-même.

«C'était quelques mois après la disparition de l'enfant.

Pontchartrain, que Dieu confonde! était encore intendant de

l'impôt, et ses agents n'avaient jamais osé jusque-là pénétrer

dans les retraites écartées des pauvres gens de la forêt. Un matin

que Jean coupait du cercle de châtaignier dans la partie du bois

qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade

s'enfoncer dans la forêt.

«Il y avait des soldats armés en guerre; il y avait aussi de ces

sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre

bientôt les attributions et le métier.

«Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.

«Ce pouvait être une compagnie de bourgeois, de nobles et de

soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru

reconnaître, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en

tête, le lâche Hervé de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant,

Vaunoy haïssait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su

retenir sa langue.»

--Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir était de

publier partout le crime.

--Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines

choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tête: Jean

Blanc était alors une créature un peu moins considérée que Loup,

le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean

Blanc aurait mieux fait de se taire.

«Quoi qu'il en soit, il avait parlé, et Vaunoy n'était pas homme à

lui pardonner les bruits sinistres qui commençaient à courir dans

le pays. En voyant ce misérable suivi de soldats, Jean Blanc eut

une vague frayeur. Il songea à son père, qui gisait seul dans la

loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du

châtaignier pour éclairer la marche de la cavalcade.

«La cavalcade s'arrêta non loin d'ici, à la croix de Mi-Forêt. Les

soldats s'étendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en

main. Quant aux gens vêtus de noir, ils entourèrent les deux

gentilshommes et il se tint une manière de conseil.

«Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas.

Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te

verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Hervé

de Vaunoy.

«Il s'approcha encore; il s'approcha si près que les soudards du

roi auraient pu apercevoir au ras des dernières feuilles les poils

blanchâtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne

put saisir qu'un seul mot.

«Ce mot était le nom de son père.

«Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de

Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'était la plus terrible

des menaces.

«Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyères

comme un serpent. Nul ne l'aperçut.

«Il put entendre.

«Il entendit que les gens vêtus de noir venaient dans la forêt

pour dépouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les

soldats étaient là pour assassiner ceux qui résisteraient. Les

gens vêtus de noir se partagèrent la besogne: c'étaient les

suppôts de l'intendant.

«Le nom du père de Jean avait été prononcé, parce que les

collecteurs ne voulaient point se déranger pour un si pauvre

homme, mais Vaunoy les avait excités.

«--Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent;

sa misère est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous

accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de

l'or, et quelques coups de plat d'épée lui feront dire où est

caché son pécule.

«Les autres répondirent:

«--Allons chez Mathieu Blanc.

«Alors Jean se coula de nouveau, inaperçu entre les tiges de

bruyères. Une fois sous le couvert, il bondit et s'élança vers la

Fosse-aux-Loups.

«Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la

pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pièces d'or, reste de la

suprême aumône de Nicolas Treml, quittant pour jamais la

Bretagne.»

--Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux

serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.

Pelo Rouan parut ne point prendre garde à cette interruption.

--Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces

défaillaient, tant son émotion était navrante. Il avait le

pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc,

ami Jude; ç'avait été un homme vaillant et fort, mais la

souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa

vie.

«Ce n'était plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard,

toujours couché sur son grabat, miné par la maladie, stupéfié par

les progrès lents et sûrs d'une mort trop longtemps attendue. En

entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le

vieillard lui dit:

«--Je souffre moins, Jean mon fils.

«Une autre fois, Jean se fût réjouit, car il aimait bien son père,

mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment

galopaient vers la loge, et il frémit de rage et de peur.

«La bourse où se trouvait le restant des pièces d'or de Treml

était sur la table. Jean n'eut pas même l'idée de la cacher. Ce

qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son père au

temps où il était soldat.

«Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta

dans les broussailles, au-dehors, avec la poire à poudre et les

balles.

«Puis il revint s'asseoir au chevet de son père.

«Quelques minutes se passèrent. Un bruit sourd retentit au loin

sur la mousse dans la forêt. Jean comprit que les cavaliers

avaient mis pied à terre au-delà des fourrés et qu'ils avançaient

vers le ravin.

«Il alla au trou qui servait de croisée, et souleva la

serpillière pour voir au-dehors.

«Il n'attendit pas longtemps.

«Bientôt le taillis s'agita de l'autre côté du ravin et des hommes

parurent.

«Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Hervé

de Vaunoy.

«Jean les vit gravir la lèvre du ravin. Puis on frappa rudement à

la porte, dont les planches vermoulues craquèrent, Jean alla

ouvrir avant même que l'homme vêtu de noir eût crié: De par le

roi!

«Des soldats entrèrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta

prudemment près du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une

pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il

dit:--Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois

pour tailles présentes et arriérées depuis dix ans.

«Mathieu Blanc s'était retourné sur son grabat, et regardait tous

ces hommes armés avec des yeux hagards.

«Le collecteur répéta sa sommation, et les soldats l'appuyèrent en

frappant la table du pommeau de leurs épées.

«--J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.

«Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les

traits flétris de son vieux père. Il voulut prendre le remède qui

était sur la table, mais l'un des soldats leva son épée et fit

voler le vase en éclats.

«--Qu'il paie d'abord, dit le soldat; après il boira.

«Vaunoy, qui était sur le seuil, se prit à rire.

«Les dents de Jean étaient serrées à se briser. Il ne pouvait

parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en

empara.

«--Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Hervé de

Vaunoy qui riait toujours.

«Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres

qui manquaient.

«--J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le râle de la

mort.

«Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit à

genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit

et eut compassion; mais Vaunoy s'avança et repoussant l'albinos

avec haine:

«--Qu'il paie! dit-il.

«--Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut;

tuez-moi et prenez pitié de mon père.

«Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il étouffait: c'était

horrible.

«--J'ai soif! râla-t-il une dernière fois.

«Puis il retomba mort sur la paille du grabat.»

En arrivant à cette partie de son récit, la voix de Pelo Rouan

était graduellement devenue haletante et étranglée. Elle

s'éteignit tout à coup lorsqu'il prononça ces derniers mots, et

Jude sentit sa main mouillée, comme par une goutte de sueur ou une

larme.

Le bon écuyer, du reste, n'était guère moins ému que Pelo Rouan

lui-même.

--Le pauvre garçon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses

gros poings; le pauvre garçon! Voir ainsi assassiner son père! Et

ce misérable Vaunoy!... pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc

après cela?

Pelo Rouan respira avec effort.

--Jean Blanc, répéta-t-il, lorsqu'il mourra, n'éprouvera point

une angoisse comparable à celle de cet affreux moment. Il voila le

visage de son père mort et s'agenouilla auprès du lit, sans plus

savoir qu'il y avait là dix misérables pour railler sa douleur.

Mais ils ne lui laissèrent pas oublier longtemps leur présence.

«--Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu

dois au roi!

«Jean Blanc se leva et se retrouva face à face avec ces hommes qui

venaient de tuer son père. Un instant il crut que son débile

cerveau allait éclater; sa folie le pressait; il sentait les

approches du délire; mais une force inconnue et nouvelle le

grandit tout à coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se

reconnut homme après sa longue enfance, et ce fut comme une miette

de joie au milieu de son immense douleur.

«--Arrière! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa

faiblesse passée.

«Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc

avait du moins conservé son agilité prodigieuse: il bondit, et son

corps, lancé comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la

serpillière qui fermait la croisée. Dehors, Jean Blanc retomba sur

ses pieds.

«Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaçant, il avait

déjà disparu dans les broussailles.

«--Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il

prendra sa revanche.

«Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut

point atteint, quoique vingt pas le séparassent à peine de la

loge.

Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles où il

s'était caché.

«Alors commença une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de

ses victimes lui échapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux

et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna

aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots à l'aide

d'une batterie de fusil, et bientôt une flamme épaisse entoura le

lit de mort du vieux serviteur de Treml!»

--Les misérables! s'écria Jude; et que fit Jean Blanc?

--Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serrées semblaient

vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins

restèrent autour de la loge, riant comme des sauvages et

blasphémant comme des démons. Quand ils se retirèrent, Jean

s'élança hors de sa cachette, pénétra dans la loge en feu et prit

le cadavre de son père qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner

plus tard une sépulture chrétienne.

«Il ne fit point en ce moment de prière; à peine déposa-t-il un

court baiser sur le front du vieillard, desséché déjà par le vent

brûlant de l'incendie.

«Jean Blanc n'avait pas le temps.

«Il saisit le fusil qu'il avait caché sous les ronces, le chargea

et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de même la

rampe opposée. Puis il s'élança tête première dans le fourré. Les

assassins avaient de l'avance, mais le vent d'équinoxe ne va pas

si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son

père.»

--Bien, cela! s'écria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garçon!

--Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisière du fourré

où étaient attachés leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous

le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.

Jude battit des mains avec enthousiasme.

--Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?

--Vaunoy devint plus pâle que le corps mort du vieux Mathieu. Il

tremblait; ses dents s'entrechoquaient.

«--Hâtons-nous, hâtons-nous! dit-il.

«Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs

chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait

brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu

Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»

--Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.

--Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte

sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop,

croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il

pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc

allait toujours tout droit. Point de taillis assez épais pour

arrêter sa course, point de ravin si large qu'il ne pût franchir

d'un bond.

«Aussi à chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son

devoir. C'était une bonne arme, je te l'ai déjà dit, et Jean Blanc

tirait juste.

«À chaque détonation qui ébranlait la voûte du feuillage, un homme

chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au

bois, et pas une seule fois il ne brûla sa poudre en vain.

«De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le

fourré pour détruire cet invisible ennemi qui leur faisait une

guerre si acharnée. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean

Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrière quelque souche de

châtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu'à retarder la

marche des soldats. Aussitôt qu'ils avaient regagné la route, un

coup partait, un homme mourait.»

--Par le nom de Treml, s'écria Jude qui s'exaltait de plus en

plus au récit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru

le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un

vaillant garçon après tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de

tuer ce mécréant de Vaunoy?

--Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il

faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour

la dernière bouchée; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.

«Le moment vint où le dernier soldat vida la selle et se coucha

par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tué huit hommes

et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.

Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval,

rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et

s'en alla l'attendre au dernier détour de la route sur la lisière

de la forêt.»

--À la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux

mains l'une contre l'autre.

Le bon écuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de

bon pour les péripéties d'une pièce de théâtre. Il avait vu Vaunoy

la veille et pourtant il espérait sérieusement que Vaunoy allait

être tué dans le récit de Pelo Rouan.

Celui-ci secoua la tête.

--Lorsque parut le nouveau maître de La Tremlays, poursuivit-il,

Jean Blanc visa. Son âme passa dans ses yeux: rien au monde

désormais ne pouvait sauver Hervé de Vaunoy...

--Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hésitait.

--Vaunoy regagna son château sain et sauf, répondit Pelo Rouan...

--Pourquoi? Jean Blanc le manqua?

--Jean Blanc ne tira pas.

Jude laissa échapper une exclamation énergique de désappointement.

--Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce

que le souvenir de Treml traversa son esprit à ce moment, et qu'il

ne voulut pas anéantir, même pour venger son père, la dernière

chance de connaître le sort du petit monsieur Georges.

XXVI

Un accès de haut mal

La voix de Pelo Rouan avait été rauque et rudement accentuée,

pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la

forêt. Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et ses

yeux rouges brillaient d'un effrayant éclat.

Quand il vint à parler de Treml, sa voix se fit grave, et il

perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'émotion

dans son récit.

--Si c'est dans l'intérêt du petit monsieur que Jean épargna

Hervé de Vaunoy, on ne peut le blâmer, dit Jude; mais le diable si

je comprends comment ce triple traître pourra jamais venir en aide

à la race de Treml?

--Quand il aura sous la gorge un pistolet armé tenu par une main

ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppôts ordinaires

sont trop loin pour lui porter secours, Hervé de Vaunoy parlera.

Jude se gratta le front d'un air pensif.

--Il y a du vrai là-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-même en sait-il

plus que nous?

--Peut-être; en tout cas l'heure approche où quelqu'un

l'interrogera en forme là-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai

dit: il épargna l'assassin de son père; mais ce bon sentiment qui

mettait la gratitude avant la vengeance, devait être passager: les

cendres de la loge étaient trop chaudes encore pour que la

vengeance ne reprît bientôt le dessus. Jean Blanc se repentit

d'avoir oublié son père pour le fils d'un étranger...

--D'un étranger! répéta Jude scandalisé, le fils de son maître,

voulez-vous dire.

--Jean Blanc n'eut jamais de maître, mon homme, répondit Pelo

Rouan avec hauteur; même au temps où il était fou. Il se repentit

donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dépassé la

lisière de la forêt et galopait maintenant dans la grande avenue

du château. Il était trop tard.

--Je ne saurais dire, en vérité, murmura Jude, si c'est tant

mieux ou tant pis.

--Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile

n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la forêt, et

Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette époque, aurait pu bien

souvent envoyer la mort à Hervé de Vaunoy. au milieu de ses

serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans

défense, et de lui dire: «Parle ou meurs!» Jean Blanc y tâchera.

--Et je l'y aiderai! dit Jude avec énergie.

Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.

--Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.

--Après le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et

moi.

--Prends garde! dit Pelo Rouan avec sévérité, prends garde de

confier à un Français le secret d'un Breton!

--Il est bon, il est noble; je réponds de lui.

--Il est noble et bon à la façon des gens de France, repartit

amèrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui

existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:

«Quand Jean Blanc revint à la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et

tout le reste pour s'abîmer dans sa douleur. Pendant deux jours.

il coupa du cercle sans relâche, et le vieux Mathieu eut une tombe

chrétienne.

«Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner à la

loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il

traversa toute la forêt et alla se cacher sur la lisière opposée,

de l'autre côté de Saint-Aubin-du-Cormier.

«Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que

jamais frappé par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant,

avait laissé des traces cruelles. Jean Blanc était atteint de cet

horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu'à la pitié; il

était épileptique.

«Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que

vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut

espérer de plus complet qu'au ciel même, mais un bonheur bien

court, hélas! après lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus

désespéré que jamais.

«Il se trouva une femme, plus dévouée que les autres femmes, qui

se prit de pitié pour ce malheureux rebut de l'humanité.

«C'était une jeune fille, bonne, douce et bien-aimée. Elle avait

nom Sainte et méritait son nom.

«Elle ne s'enfuit point la première fois que Jean Blanc lui parla;

elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut

soif, elle lui donna le lait de sa chèvre... Cela t'étonne? ami

Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que

cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort

lui a infligé.

--Eh bien! dit Jude d'un ton légèrement goguenard. Il y eut des

noces?

--Oui, elle consentit à l'épouser. Un an après, Marie vint au

monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mère et que les

gens de la forêt nomment Fleur-des-Genêts, parce que cette fleur

est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie

est la fille de Jean Blanc et de Sainte.

--C'était une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que

l'histoire amusait désormais médiocrement.

--C'était une angélique et miséricordieuse enfant, reprit Pelo

Rouan. Les deux années que Jean Blanc passa près d'elle furent

comme un rêve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait

ni désir, ni crainte, ni espoir: elle était tout dévouement et lui

vivait pour elle...

Pelo Rouan s'arrêta et passa lentement sa main sur son front.

--Cela dura deux ans, reprit-il après un silence et d'une voix

tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de

France et des gens de l'impôt. Vaunoy avait découvert sa retraite:

sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une première fois il les

chassa; ils revinrent en son absence, et un lâche! un soldat du

roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour défense que le

berceau de sa fille endormie.

«Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon

homme, car mon sang bouillonne, et, au moment où je te parle, il

me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.

«Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme

meurtrière de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et

pour sa fille...»

Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix défaillait.

--Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne

doit pas aimer beaucoup les gens de France.

--Il les hait! s'écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il

hait, je le déteste! Ah! l'un d'eux rôde autour de cette cabane.

Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille

sur Fleur-des-Genêts: une bonne arme, portant loin et juste.

Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus

s'égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte

et de Jean Blanc.

--J'ignore les secrets du capitaine, répondit Jude avec froideur;

je sais seulement qu'il est généreux et loyal. Si quelqu'un

l'attaque traîtreusement ou en face sauf le service de Treml, mon

aide ne lui fera point défaut.

--À ta volonté, mon homme. Je continue: après la mort de sa

femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses épaules et traversa de

nouveau la forêt. Il avait le désespoir dans le coeur, et sa tête

roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu où

avait été assassiné son père raviva d'anciens souvenirs. Le passé

et le présent se mêlèrent: une haine immense, implacable, fermenta

dans son âme.

«Il se trouva que, vers cette époque, les pauvres gens de la

forêt, traqués à la fois par l'intendant royal et les seigneurs

des terres, qui, à l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein

de les chasser de leurs domaines, relevèrent la tête et tentèrent

d'opposer la force à la force. Ils continuèrent d'habiter le jour

leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblèrent dans les grands

souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un

homme leur enseigna le secret.

«Cet homme était Jean Blanc, qui avait découvert autrefois la

bouche de la caverne, à quinze pas de son ancienne loge, derrière

les deux moulins à vent ruinés.

«Un jour, au temps où Jean Blanc était faible, il dit: «Le mouton

se fait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime». Jean Blanc

avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus

protéger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.»

--On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.

--Ce fut vers le même temps, reprit le charbonnier, que je vins

m'établir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin

de connaître, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je

l'élevai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mère, elle

avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'âge a mis un

reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux

de la fleur de la forêt: elle n'a plus rien de son père; elle est

belle.

«Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as dû

entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe

l'oreille du voyageur à son arrivée dans la forêt; c'est le

dernier qu'il entend à son départ.

«Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois

ont voulu arracher le pain à cinq cents familles, tremblent

maintenant derrière les murailles lézardées de leurs

gentilhommières. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus

guère dans la forêt, mais cet épais gourmand qui tient maintenant

la ferme de l'impôt, Béchameil, regarde à deux fois avant

d'envoyer à Paris le produit de ses recettes: la forêt est entre

Rennes et Paris. Les Loups sont dans la forêt.»

--C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables

camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et

revenir à ce fameux moyen?...

--Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de,

rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu

ait l'âme, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les

derniers Bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si

brave serviteur que tu puisses être, on n'a pas attendu ton retour

pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d'en

finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore

vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml,

Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse,

interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt; mais

jusqu'ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. Dernièrement

encore, le manoir de Boüexis fut attaqué dans le seul but de

s'emparer de sa personne: il l'avait quitté cette nuit même, et

les assaillants ne trouvèrent que les débris, tièdes encore, de

son repas du soir.

--Vaunoy est un madré gibier, dit Jude en secouant la tête.

--Jean Blanc est un chasseur patient, répondit Pelo Rouan, et sa

meute se compose de deux mille Loups.

--Est-ce ainsi? s'écria Jude dont la lente intelligence fut enfin

frappée; Jean serait-il ce mystérieux et terrible Loup blanc?

--Mon compagnon, répliqua le charbonnier avec une légère ironie,

Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que

parlent aux veillées des manoirs voisins, les vieilles femmes de

charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il

est toujours le malheureux sur qui pèse incessamment la main de

Dieu. Les accès de son terrible mal deviennent de jour en jour

plus fréquents... Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix

s'étrangla tout à coup, il n'eût pas pu faire le récit que tu

viens d'entendre sans porter la peine de sa témérité: Jean

n'affronte jamais en vain ses souvenirs.

Après avoir prononcé péniblement ces derniers mots, Pelo Rouan

garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son

banc.

--Qu'avez-vous? demanda-t-il.

--Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je

pouvais t'apprendre.

--Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?

--Va-t'en! répéta impérieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en!

quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.

Jude étonné se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant

qu'il eût passé le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le

sol où il se débattit en poussant des gémissements étouffés.

Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge était de plus en

plus sombre; il aperçut seulement une masse noire qui se mouvait

désordonnément dans les ténèbres.

--Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant

sa rude voix.

Un cri d'angoisse lui répondit; puis la voix de Pelo Rouan s'éleva

brisée, méconnaissable, et dit pour la troisième fois:

--Va-t'en!

Jude obéit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper

longtemps des choses qu'il ne comprenait pas, à peine monté à

cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement à Jean Blanc, aux

Loups et au moyen de prendre au piège Hervé de Vaunoy vivant.

En songeant ainsi il éperonna son cheval, et prit la route de

Rennes où son nouveau maître lui avait donné rendez-vous.

On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le

couvert, que déjà la porte de la loge se refermait.

Fleur-des-Genêts était rentrée; elle alluma une lampe. Pelo Rouan

gisait à terre en proie à une furieuse attaque d'épilepsie.

La jeune fille était sans doute familière avec ses effrayants

accès, car elle s'empressa aussitôt autour de son père, et le

soigna sans qu'il se mêlât aucun étonnement à sa douleur.

À la lueur de la lampe, la loge semblait moins misérable et plus

habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait

issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la

cheminée pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de

forme ancienne. Vis-à-vis et auprès de la porte se trouvait une de

ces horloges à poids, comme on en voit encore dans presque toute

les fermes bretonnes.

Au moment où la crise du charbonnier sévissait dans toute sa

force, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure,

et Fleur-des-Genêts ouvrit sans hésiter. L'homme qui entra portait

le costume des paysans de la forêt, et avait sur son visage le

masque fauve dont il a été déjà plus d'une fois question dans ces

pages. Il passa vivement le seuil.

--Où est le maître? dit-il d'une voix brève.

Fleur-des-Genêts lui montra Pelo Rouan, qui l'écume à la bouche se

tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.

Le nouveau venu laissa échapper un juron de colère, et s'assit en

murmurant sur un banc. L'accès dura longtemps. De minute en

minute, le nouveau venu, qui était un Loup, regardait l'horloge

avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il

se leva et frappa violemment du pied.

--Voilà une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras à

ton père que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu,

Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de

l'heure qui vient de s'écouler.

Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et

détendit ses membres crispés.

--Il revient à lui! s'écria Marie qui approcha des lèvres du

malade une fiole dont il but avidement le contenu.

Après avoir bu il passa la main sur son front baigné de sueur, et

se leva à l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup,

il tressaillit.

--Laisse-nous, dit-il à Marie.

Celle-ci obéit, mais lentement. Elle quittait à regret son père en

un moment pareil. Avant qu'elle eût franchi la porte de sa

retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entamé déjà leur

entretien.

--Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.

Yaumi jeta un regard de défiance vers Marie et prononça quelques

mots à voix basse.

--Dis-tu vrai? s'écria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le

ciel a-t-il enfin condamné cet homme!

En même temps, il fit mine de s'élancer vers la porte. Yaumi le

retint.

--Je me doutais bien, maître, dit-il, que ce serait pour vous un

grand crève-coeur. Le ciel l'avait condamné peut-être; vous l'avez

absous. L'heure d'agir est passée!

--Ne peut-on courir?

Yaumi étendit la main vers l'horloge à poids.

--On m'avait donné deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et

rapporter vos ordres. J'ai dépensé la première heure à faire la

route, j'ai perdu l'autre à vous attendre: il est trop tard.

Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.

--Qu'a-t-on fait là-bas? demanda-t-il.

Yaumi prononçait les premiers mots de sa réponse, toujours à voix

basse, au moment où Marie tirait à elle la porte de sa retraite.

Par hasard, un de ces mots arriva jusqu'à elle. La jeune fille

changea de couleur, laissa la porte entrebâillée, et mit son

oreille à l'ouverture.

Le mot qu'elle avait entendu était le nom de Didier.

XXVII

La première béchamelle

Ce jour-là, Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, avait

résolu de frapper un coup décisif sur le coeur de sa «belle

inhumaine»; c'était ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.

Il ne dormit guère que deux heures après son déjeuner, et gagna

ensuite en toute hâte les cuisines du château de La Tremlays, où

il demanda le chef à grands cris.

Il n'est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages

aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait

fait intendant royal de l'impôt, mais qui était né marmiton de

génie, s'était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy

définitivement et d'un seul coup, à l'aide d'un blanc-manger du

plus parfait mérite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont

Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle

personne, en l'immortalisant dans les siècles futurs.

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel fût descendu

aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrêté.

Son blanc-manger était dans sa tête, complet et tout d'un bloc. Il

n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de

girofle, ni un atome de cannelle.

Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal

devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent à travers les

âges. Ce devait être un blanc-manger illustre, un blanc-manger que

les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fierté

sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la création, saura

distinguer un suprême de turbot d'une omelette au lard!

Le cuisinier de La Tremlays mit à la disposition de son noble

confrère ses épices et ses fourneaux. Béchameil se recueillit dix

minutes; puis, avec la précision nécessaire à toutes les grandes

entreprises, il se mit résolument à l'oeuvre.

La vieille Goton Rehou, femme de charge du château, qui fumait sa

pipe dans un coin de la cheminée, pendant que l'intendant royal

opérait, répéta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un

mitron si ardent à la besogne.

L'intendant royal n'avait garde de faire attention à la vieille.

Il avait retroussé les manches de son habit à la française, rentré

la dentelle de son jabot et rejeté sa perruque en arrière. Son

visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses

yeux étaient inspirés. Ses mains blanches et chargées de diamants

agitaient la queue de la casserole avec une grâce indescriptible.

Tout observateur impartial eût déclaré qu'il était là vraiment à

sa place.

--Divine Alix! murmurait-il plus tendrement à mesure que la fumée

s'élevait, plus savoureuse; vous qui possédez toutes perfections,

vous devez être douée du plus délicat de tous les goûts. Si vous

résistez à ce poisson, je n'aurai plus... une idée de gingembre ne

peut que faire du bien... je n'aurais plus qu'à mourir!

Béchameil mit une pincée de gingembre et ouvrit convulsivement ses

narines pour saisir l'effet.

--Délicieux! céleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la

main capable de combiner ces saveurs, il faudrait être un sauvage

pour résister à un pareil arôme.

--C'est vrai que ça sent bon! grommela Goton dans un coin.

Béchameil mit son binocle à l'oeil et regarda du côté de la

cheminée d'un air modeste et satisfait.

--N'est-ce pas, excellente vieille? s'écria-t-il, c'est un manger

de déesse.

--Ça doit faire un fier ragoût, c'est la vérité, répondit Goton

en rallumant sa pipe avec gravité, mais, sauf respect de vous, si

j'étais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier

une épée que la queue d'une casserole.

Béchameil laissa retomber son binocle et, se détournant de dame

Goton avec mépris, il rendit son âme tout entière à la pensée de

la belle Alix.

Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune façon à lui; elle

était assise auprès de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy,

dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec

distraction à un ouvrage de broderie.

Mademoiselle Olive faisait de même; mais cette recommandable

personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte

que, de quelque côté qu'elle voulût bien tourner la tête, elle

était sûre de se sourire à elle-même et d'apercevoir, dans toute

son ambitieuse majesté l'édifice imposant de sa coiffure.

Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait à l'un des

trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir

lui rendait exactement.

Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage;

mais c'était un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive était

pour le moins aussi exigeante que ses yeux.

À plusieurs reprises, elle avait essayé déjà d'entamer une

conversation avec sa nièce sur ses sujets favoris, savoir: les

défauts du prochain, le plus ou moins de mérite des chiffons

récemment arrivés de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle

de Scudéry, qui étaient encore à la mode en Bretagne.

Alix avait répondu par des monosyllabes et à contre-propos. Non

seulement elle ne donnait pas la réplique, mais elle n'écoutait

pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur,

mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain âge,

prise du besoin de causer.

--Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante après avoir fait un

effort pour garder le silence; pendant la moitié d'une minute,

ceci devient intolérable. Je vous conjure de me dire où vous avez

l'esprit depuis une heure!

Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et

distraits.

--Vous avez parfaitement raison, répondit-elle au hasard.

--Comment, raison? s'écria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien

dit!

Alix sembla se réveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air

étonné, puis elle se leva, la salua et sortit.

Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre où elle

se mit à marcher à grands pas.

--Je veux le voir! dit-elle après quelques minutes d'un silence

agité. Il le faut.

Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement

une petite sonnette d'argent posée à son chevet. Ce coup de

sonnette était un appel à l'adresse de mademoiselle Renée, fille

de chambre d'Alix.

Renée monta.

--Prévenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.

L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de

mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif

mouvement de répulsion.

Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage

l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.

--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.

Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un

instant elle garda le silence et tint les yeux baissés;

évidemment, elle hésitait à prendre la parole.

--Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy?

demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.

Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre

était à l'épreuve.

--Infiniment, mademoiselle, répondit-il.

--C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et

regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.

--Et m'est-il permis de vous demander?...

--Non.

Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce

mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.

--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une

exclamation de colère méprisante; je le veux.

--Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.

--Vous quitterez La Tremlays à l'instant.

--Peste! répéta Lapierre.

--Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre

obéissance.

Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.

--Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par

mon père.

--Ah! fit tranquillement Lapierre.

--Voulez-vous cette bourse?

--J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester... à moins

pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton

d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu

s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très

curieux de savoir cela.

--La haine! répéta Alix, qui se redressa.

Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:

--Lapierre, vous êtes un assassin.

--Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.

--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de

commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...

--Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être

entendu.

--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le

méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est

vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine

Didier, dans les rues de Rennes.

--Vous vous trompez, mademoiselle.

Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît

déjà.

--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai

votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur

vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier.

Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.

--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous

l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit

que de cuivre.

--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.

--À quoi bon? demanda Lapierre.

--Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?

--Si fait! plus que jamais.

--Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous

pas que je vous dénonce à mon père?

Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.

--C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour...

--Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit

Lapierre qui la regarda en face.

--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie

d'un vague effroi.

Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et

rappela sur sa lèvre son sourire cynique.

--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque

homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout

ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace,

elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure,

celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il

est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.

--Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation

jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy

saura tout!

--Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au

lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité,

mademoiselle.

--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et

chancela.

--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement.

Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les _i._

--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix

avec effort.

--À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous

avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait

exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père

comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais

le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la

haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages,

je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement...

--Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car

elle comprenait.

--Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.

--Oses-tu bien accuser mon père?

--Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de

M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.

--Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.

--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse

vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le

crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez

pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre.

Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut:

arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.

Il ajouta plus bas:

--Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir

votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil

que je vous donne.

À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute

l'apparence du calme le plus parfait.

Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait

assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son

siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées

navrantes fit irruption dans son cerveau.

--Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots;

je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!

Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait

à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de

Didier.

Pourquoi?

Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait

joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hélas! que lui dire sans

accuser son père?

Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa

jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à

son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente

s'empara d'elle.

L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la

cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat

incomparable qu'il venait d'inventer.

Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de

sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui

allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu

plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait

déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de

laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur

d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.

Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix.

Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins

qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé

l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première

de toutes les béchamelles.

Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et

les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce

précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de

deux ignobles valets!

En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus

avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de

convives.

Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à

d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son

lit de douleur. Didier était on ne savait où.

Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un

dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les

mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au

galop pour sa villa de la Cour-Rose.

Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.

Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent

par hasard dans le salon.

--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.

--Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il

reviendra.

Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans

cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de

leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait

plus trace.

--Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son

siège comme un homme qui a bien dîné.

--Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit

dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?

--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien

perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main

toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.

--Et s'il nous fait pendre?

--Allons donc!...

On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets

sautèrent sur leurs sièges.

--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.

--Ou Didier! repartit Lapierre... Une idée! Si c'est Didier,

veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à

son service.

Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.

--Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous

parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais

si c'est Vaunoy?

--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le

protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!

--Amen, répondit maître Alain.

On entendit des pas dans l'antichambre.

Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.

--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.

--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.

--Eh bien! parions!

--Parions!

--Un écu pour le capitaine!

--Un écu pour Vaunoy!

XXVIII

Chez les Loups

À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons

rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau,

descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups.

Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et

semblait avoir conscience d'un danger.

Néanmoins il avançait toujours.

Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où

Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta

pour reprendre haleine.

Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait

trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il

n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes

fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à

se montrer.

Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant

vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre

hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles,

tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.

--Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son

pied sur la poitrine de l'homme au manteau.

Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de

l'attaque et continua de cacher son visage.

--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts,

n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens

point ici par hasard.

--Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il

faut le pendre!

--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité

semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et

plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.

--À d'autres!

--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour

être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez

intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.

Les Loups se consultèrent.

--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste

sabotier nommé Simon Lion.

L'avis semblait sage.

--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au

moins voir sa figure.

Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha

sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un

linceul.

Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable

surprise.

--Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.

Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint

seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.

--Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.

--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse

et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt

que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit

à la mort?

--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon

joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une

fortune avec lui.

Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste

rapide, tâta les poches de Vaunoy.

--Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours,

mais du diable si tu nous échappes cette fois!...

La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour

lui le danger, car il perdait le sens et la parole.

Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança

l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une

des basses branches du chêne creux.

La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du

visage de Vaunoy.

On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa

périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement

calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa

poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.

Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution

désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus

téméraire.

Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée

qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le

tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en

lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de

réussite.

Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et

son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il

le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir

question de vie ou de mort.

Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement

en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant

d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui

en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une

cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le

parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il

fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant

royal.

Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble

homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.

Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux

encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne

pouvaient exister ensemble sous le ciel.

Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture

de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette

explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif

pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur

plus actif et leur plus implacable persécuteur.

Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement

résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le

plein exercice de son sang-froid.

Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En

traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de

la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant

qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par

l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces

malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui

expirent, dit-on, avant de toucher le sol.

Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud

coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se

laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.

Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de

lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.

--Hale! cria Livaudré.

Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.

Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans

quelque fondement.

Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par

l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors

des broussailles. C'était encore un Loup.

--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir

la dernière grimace d'une de tes connaissances.

_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans

la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de

six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur

Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.

--Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça

sans crier gare!

Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde.

Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.

--Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et

qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose

entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop

douce? Le Maître est-il dans la mine?

--Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton

bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de

l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra

savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.

--Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon

homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître

voudra.

Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.

--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.

Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de

peine. Par une réaction explicable, ce premier danger,

miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.

--Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix

plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent

mille livres.

Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre

Loups.

--Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.

Vaunoy respira. L'effet était produit.

--Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.

--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges

épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour

que le Maître fût ici!

Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture

sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le

poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de

laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.

Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en

même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait

jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.

Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé

presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de

bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite

sur le sol.

Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy

entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et

d'eau-de-vie le saisit à la gorge.

On lui arracha son bandeau.

Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au

dessert.

La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient

autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En

outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment

abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire

perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés,

énergiques menaces et clameurs de mort.

Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre

mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs

devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec

componction passèrent en un instant de bouche en bouche.

--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.

Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux

que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit

revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.

Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux

s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait

cependant pour porter au comble sa sécurité.

Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les

groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par

des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.

Cela ressemblait à une immense taverne.

La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les

torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la

majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un

vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et

presque diabolique.

On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des

assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de

l'infini.

Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre,

semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un

mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le

cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles

figures de buveurs ou de fumeurs.

Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes

artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au

grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur

sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de

férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air,

en vérité.

Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de

vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou

trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et,

nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy

crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément

masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils

portaient la livrée de La Tremlays.

Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy

n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce

lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que

les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de

grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette

bizarre république.

Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la

renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun

signe extérieur, et conclut qu'il était absent.

Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le

silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses

efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.

--Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.

Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.

--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un

ton dégagé; je voulais voir les Loups.

--C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc

oublié tout le mal que tu nous as fait?

--Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre

misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut,

plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.

--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on

a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous

volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc

et de boire de l'eau-de-vie.

Le loup blanc · 第 9 / 10 题