Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité

de ces paroles.

--Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.

--La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te

savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à

faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de

notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?

--Je veux me venger, dit Vaunoy.

--N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?

--Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui

le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne

bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent

mille livres?

--Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient

l'eau à la bouche.

--Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont

le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa

haute taille devant la table occupée par le sénat de la

Fosse-aux-Loups.

--Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas

attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et

d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.

Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une

nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.

Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.

--Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes

bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas

tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.

--Mais il ment comme un coquin qu'il est!

Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces

bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus

que nous ne saurions dire.

--Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus

d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos

affaires: le Maître sera content.

--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.

Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement

déconcerté.

--Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus

que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais...

--Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je

sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour

voir cet homme face à face.

Vaunoy frémit de la tête aux pieds.

--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un

compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.

--Qui sait où on le trouvera?

--Je tâcherai; vous m'attendrez.

--C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout

sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne

suis pas de retour à La Tremlays.

--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.

Les vieillards se consultèrent.

Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait _le Maître_,

et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions

fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq

cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.

--N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le

Maître soit averti!

--Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu

n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.

Yaumi ne s'ébranla point encore.

--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet

homme.

--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de

Vaunoy.

--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La

Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que

M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres

resteront une nuit au château. Cela suffira.

--Je crois bien! s'écria Toussaint.

--Je crois bien! répétèrent les Loups.

--Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi

bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.

--Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton

grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos

bras. Les Loups n'assassinent pas.

--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq

cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai

le reste.

Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non

équivoque.

--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut

s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?

--Je pars, répondit ce dernier.

Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans

l'ombre.

Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il

toucha de ses lèvres.

--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel

sera mon sort?

Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres

gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés

violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près,

tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la

rapine.

Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du

vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode

d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa

laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût

point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.

Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la

montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.

Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration.

Il se leva.

--Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un

honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous

sommes des honnêtes gens.

--C'est clair! appuya l'assistance.

--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de

ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous

serons au lieu désigné.

--À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du

souterrain.

On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il

sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du

fourré.

--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en

pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.

Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était

Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de

La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra

dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.

En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.

--Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais

je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!

--J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait

l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.

XXIX

Avant la lutte

Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes

dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête

de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie

de sergents à pied.

Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que

les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres,

s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait

été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se

montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le

capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des

branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous

le couvert.

Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons

mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un

autre motif de ne point se montrer.

On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où

le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La

Tremlays.

--Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il

ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est

pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de

chercher.

--Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu

ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu

m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et

sans vergogne, mais je ne puis croire... et, après tout, qui te

dit que ce charbonnier n'ait point menti?

--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait

et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne

mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit

monsieur?

--Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es

libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te

permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras

à Vitré.

--À demain donc! répondit Jude.

Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à

voix basse:

--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo

Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!

Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.

--À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.

Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le

convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine,

mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les

clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette

lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du

couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement

baissée.

Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa

provende au château.

Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que

l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point

trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son

maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.

Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir,

il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à

braver, ni mort à affronter.

Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon

combattre?

Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de

la loge du charbonnier Pelo Rouan.

--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être

aura-t-il appris quelque chose depuis hier.

Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle,

lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son

oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.

C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse

réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la

forêt.

Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de

Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et

avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe

soumise aux règles de la discipline.

Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque

l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de

cette mystérieuse armée.

Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.

Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas

bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.

À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de

compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et

incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.

C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car

aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du

crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur

sombre.

Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc

comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et

incandescents comme les yeux d'un chat-pard.

Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure,

marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait

en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le

vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent,

deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent

en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.

Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa

lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait

fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient

des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés

jusqu'aux dents?

Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de

suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé,

en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur

la voie.

Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la

demeure de Pelo Rouan.

Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la

forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà

et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de

menaces.

La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force

à la porte close; personne ne répondit.

--C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le

désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce

singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier,

avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les

ténèbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer

de Treml.

Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres

coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il

distribuait libéralement à la porte.

Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers

les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de

forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à

les ébranler à l'intérieur.

Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un

des volets violemment arraché tomba auprès de lui.

En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait

vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta

aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un

instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.

--Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune

fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je

le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et

ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!

Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se

releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.

Elle n'avait même pas aperçu Jude.

--Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et

inexplicables péripéties jetaient dans un complet

abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui

veulent-ils attaquer?

La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude

se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir

une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance

et qu'il ne pouvait formuler.

Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa

tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la

lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il

comprenait.

--Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de

Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver

parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il

y aura quelqu'un pour le défendre!

Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La

Tremlays.

Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et

perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme

un sanglier au lancer.

En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance

avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune

capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature,

il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne

suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui

constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.

En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus

inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui

révélait la présence d'une immense embuscade.

Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux

ennemis.

Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis,

n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de

la grille.

Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour

du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or,

Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne

pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré

de donner sa vie à Treml.

Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière

d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua

l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à

la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa

coutume, si toutes les portes étaient bien closes.

Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur

conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans

l'embarras.

Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le

mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle

à manger de M. Hervé de Vaunoy.

Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait

dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller

personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait

grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger,

qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.

Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les

sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier

lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité

empressée de Vaunoy.

Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix,

retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas

quittée depuis la veille.

Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par

sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre

de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous

est point donné de décrire.

Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain

et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant

mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux

suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.

Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis,

puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table,

s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du

Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais

une notable satisfaction.

Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui

versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.

Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna

brusquement et regarda Lapierre en face.

Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura

sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de

son maître.

Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le

parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce

que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint

respect.

Vaunoy était devenu pâle.

--Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier?

demanda-t-il en s'efforçant de sourire.

--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil

qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le

capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.

Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.

--Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide

politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout

faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes

raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.

--Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami,

ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes

valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?

C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre,

en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la

main.

Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son

verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.

--À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.

Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le

privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.

--À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.

Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.

Il fit un signe à maître Alain.

Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le

flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.

Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de

rien n'eût été.

Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre

aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa

tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour

ne point se fermer.

On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de

sommeil.

Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au

capitaine de s'endormir tout à fait.

--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce

soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous

conté une histoire, mademoiselle ma soeur?

Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.

--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de

Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.

--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier

du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous

pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil

afin de ne point troubler son sommeil.

Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et

l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort

M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur

que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.

Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le

déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.

Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du

château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées

d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les

défendre.

Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la

maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait

fermée en dehors.

Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui

après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître

Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un

mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.

Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque

inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec

maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.

--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix;

il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas

cette fois.

--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce

jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux

fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.

--Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à

moi les Loups!

Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui

conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier,

épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.

Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire,

sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.

--Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était

point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il

s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la

rescousse.

Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de

Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée

du lit, il leva son épée.

Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula

étonné.

--Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.

Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant

le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et

ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue.

Le vieux majordome poussa un cri de surprise.

--Saint-Jésus, dit-il, gare à nous! Je le reconnais, cette fois;

nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien

écuyer de Nicolas Treml!

XXX

Quatre contre un

Jude avait été introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille

femme de charge, et avait attendu son maître sur le lit de camp

qui se trouvait dans un coin de la chambre.

Il s'était fort étonné lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apporté

par deux valets, et son inquiétude avait redoublé; mais il était

resté coi, afin de n'être point aperçu.

À plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela

son maître à voix basse. Celui-ci plongé dans un sommeil de plomb

n'eut garde de lui répondre. Le breuvage que lui avait versé

maître Alain au souper était une préparation opiacée mêlée à forte

dose au vin de Guyenne, si bien apprécié par M. de Béchameil.

Ce silence obstiné mit une lugubre appréhension dans l'esprit de

Jude.

--C'est étrange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes

viennent d'apporter?

Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme

qui battait fort tranquillement.

--Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu

lui donne un long et tranquille sommeil!

Ce souhait devait être rempli outre mesure.

Au moment où Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque

éclata de toutes parts.

Le vieil écuyer prit son épée, et se tint prêt à tout événement.

Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le

corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre

assassins.

--Il faut pourtant l'éveiller, se dit-il.

Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.

Le brave écuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaça

devant le lit, l'épée haute.

--Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de

Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi,

j'en suis sûr... Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?

En guise de réponse à cette embarrassante question, Jude assura

son épée et se mit en garde.

Au même instant, la porte fut ouverte et donna passage aux

estafiers de Vaunoy.

Pour être plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu

cette robuste et martiale apparence qui avait donné jadis à

réfléchir aux roués de la suite du régent.

Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa

grande taille se développait fièrement et montrait, à la

vacillante clarté de la lanterne, le vigoureux dessin de ses

formes athlétiques. Sur son visage régnait ce calme profond qui,

lorsqu'un homme est en face du péril, annonce une détermination

indomptable.

Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses

muscles gardait l'immobilité de l'acier.

Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante

complication. La présence de l'ancien écuyer de Treml auprès du

capitaine rendait plus irrévocable, s'il est possible, l'arrêt de

mort qui pesait sur ce dernier, car cette réunion n'était peut-être

pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle

aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.

Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque;

mais un coup d'oeil jeté sur la ferme attitude du vieil écuyer

retint cet ordre sur sa lèvre.

Il connaissait de réputation Jude, qui avait passé autrefois pour

le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait

de lui n'était point fait pour démentir cette renommée.

Jude était seul, mais des quatre estafiers deux étaient des valets

pris pour faire nombre; le troisième, maître Alain, vieillard

débile et usé par le vice, chancelait déjà sous le poids d'une

ivresse fort avancée.

Le quatrième enfin, qui était Lapierre en personne, pouvait,

poussé à bout, ne pas être un adversaire à dédaigner: mais la

guerre n'était point son fait en définitive, et il ne combattait

jamais qu'au pis-aller.

De sorte que les forces en présence, sans se balancer exactement,

n'étaient pas non plus trop inégales.

Maître Alain était au flanc de Jude, à bonne distance, il est

vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient

entre ce dernier et le marjordome.

Après cette courte réflexion, Lapierre baissa son épée et remit

son poignard à sa ceinture.

--Mon compagnon, dit-il à Jude d'un ton délibéré, le vénérable

maître d'hôtel de La Tremlays prétend vous reconnaître pour un

ancien serviteur de la maison. À ce titre, je me déclare fort

joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plaît,

nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tâche?

Jude ne répondit point et demeura immobile.

--Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous êtes

seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos

oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le château

de nombreux auxiliaires.

Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption à

l'intérieur. C'était un vacarme assourdissant qui eût éveillé un

mort.

Pourtant le capitaine dormait toujours.

--Mon compagnon, dit pour la troisième fois Lapierre qui prit un

ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil à ses gens, je

serais fâché d'user envers vous de violence, mais...

Il n'acheva pas. Les cinq épées lancèrent à la fois cinq gerbes

d'étincelles.

Il y eut un court cliquetis. Maître Alain tomba sur ses genoux en

poussant un gémissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au

milieu d'une mare de sang.

Jude, qui s'était fendu deux fois coup sur coup se remit en garde

bellement.

Lapierre recula ainsi que le second valet.

Le mauvais succès de la traîtreuse attaque qu'il avait tentée au

moment même où il semblait vouloir parlementer, le déconcerta

quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors

de combat.

--Vertudieu! grommela-t-il, ce n'était pas trop de quatre, en

effet. Lève la lanterne, Jacques.

Jacques n'avait pas été touché. Il obéit.

La lumière tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre

poussa un cri de joie.

Le vieil écuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait

abondamment par trois blessures.

L'assaut n'était pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.

--Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.

Toute son insolence était revenue. Il ajouta:

--Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois

saignées. Attention, Jacques! il est à nous. Fais comme moi,

accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour

m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi

qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient

tranquille, ne bougeons pas. Dès qu'il tombera au bout de son

sang, nous achèverons notre besogne.

Jacques obéit encore. Lapierre et lui s'adossèrent au mur. Maître

Alain et l'autre valet gisaient à terre sans mouvement, et morts,

suivant toute apparence.

Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoïque

courage: sa situation était désespérée.

Lapierre, l'effronté coquin avait parfaitement établi le dilemme;

Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait,

Didier était mort.

Le choix de Jude ne pouvait être douteux; il garda son poste.

Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces

s'en allaient avec son sang.

Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la

direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.

--Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!

Mais le bruit s'éloigna, et Pelo Rouan ne vint pas.

--Holà! dit Lapierre; le charbonnier se mêle-t-il aussi de

protéger l'orphelin! heureusement il est à trop bonne distance

pour entendre et, puisque ce brave garçon appelle ainsi les

absents, c'est signe que sa cervelle déloge. Il a chancelé, sur ma

foi!

Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'était point trompé.

Il avait chancelé.

En se relevant, il dit:

--Monsieur le capitaine, éveillez-vous!

--Ah ça! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet

écuyer? Il a déjà perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes

veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son

somme, nous serions ici à terrible fête.

Jude pâlissait et haletait.

--Éveillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une

voix affaiblie déjà. Éveillez-vous!

--Pourquoi ne pas lui donner le nom de son père, mon compagnon?

demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gêne pas. Ce nom,

prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique.

Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures

afin d'arrêter le sang: mais Lapierre impitoyable et pressé d'en

finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde.

Le sang coula de nouveau.

--Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous! cria pour la troisième

fois Jude, qui s'appuya, épuisé, aux colonnes du lit.

Didier dormait toujours.

Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et

tomba dans son sang.

--Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un

douloureux regret.

--Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garçon! s'écria Lapierre

en éclatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?...

Ce serait une excellente plaisanterie.

Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait

plus.

--Mon compagnon, dit-il en lui tâtant le pouls, tu as encore

trois minutes à vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une

histoire? Qui ne dit mot consent, hé? retiens-toi de mourir, cela

va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la forêt de

Rennes, j'étais saltimbanque de mon métier et j'avais besoin d'un

enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'éteindre: un peu de

patience, que diable! Sur le revers d'un fossé, j'aperçus une

jolie petite créature emmaillotée de peau de mouton. Je laissai la

peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon

affaire. Une fois à Paris... Aurais-tu dessein de me fausser

compagnie? J'abrège: cet enfant grandit; le hasard le fit échapper

à ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis

gentilhomme de sa chambre, puis... À la bonne heure, voici ton

pouls qui recommence à battre comme il faut. Puis capitaine de la

maréchaussée. Devines-tu?

Une légère et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui

néanmoins demeura immobile et garda ses yeux fermés.

--Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre

les points sur les _i_ pour que tu t'en ailles content dans

l'autre monde. Cela t'expliquera en même temps pourquoi nous

sommes ici de la part d'Hervé de Vaunoy: l'enfant que je trouvai

dans la forêt avait nom Georges Treml.

À peine Lapierre avait-il prononcé ce nom qu'il poussa un cri de

rage et de douleur.

Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de

Jude et galvanisait son agonie. Le bon écuyer, retrouvant vie pour

un instant au nom adoré du petit-fils de son maître, avait

étreint, par un suprême effort, la gorge du saltimbanque qu'il

tenait renversé sous lui.

--Au secours, Jacques! râla celui-ci.

Jacques s'élança, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son

épée et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.

Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reçut le choc

du dernier valet.

C'était encore un champion redoutable que Jude Leker à sa dernière

heure. Le valet, grièvement blessé dès les premières passes, jeta

son arme et s'enfuit.

Jude se traîna jusqu'à la lanterne qui, éteinte à demi et oubliée

par terre, éclairait d'une lueur faible les résultats de cette

scène de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses

mains, il regagna le lit où Didier, subissant toujours l'effet du

narcotique, dormait son léthargique sommeil.

Ce fut avec une peine infinie que le bon écuyer, rassemblant tout

ce qui lui restait de force, parvint à se relever. Il s'appuya

d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'âme de la

lanterne sur le visage de Didier.

Le capitaine était couché sur le dos, dans la position où

l'avaient placé les valets de Vaunoy. Il n'avait point bougé

depuis lors. La lumière tomba d'aplomb sur ses traits hardis et

réguliers.

Jude se mourait, mais sa joie atteignit au délire. Il contempla un

instant Didier endormi. Une extatique allégresse illumina sa

simple et honnête physionomie, tandis que deux larmes brûlantes

sillonnaient lentement le hâle de ses joues.

--C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bénisse!

Voilà bien le front de Treml! et ces yeux fermés, je m'en souviens

maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh!

c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne

rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tôt!...

Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la

soulever jusqu'à sa lèvre!

--Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si

ardente que les dernières gouttes de son sang loyal remontèrent à

sa joue, éveillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de

vos pères! Éveillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et

glorieuse désormais...

Il s'arrêta; son regard exprima tout à coup une terreur.

--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je

vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur:

tout ce que Dieu vient de lui rendre!

Jude regardait maintenant son jeune maître avec des yeux

découragés. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'était pour

lui une accablante angoisse que de faire défaut pour ainsi dire au

dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprême, où un

seul mot, prononcé et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.

--Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait

trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer.

Arrête-toi donc, mon sang; tu es à lui, tout à lui! Notre-Dame de

Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou

que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première

fois que j'ai peur!

Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de

ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute

se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous

n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement

le long des couvertures.

--Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre

monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un

parchemin et de l'or. Tout cela est à vous, Georges Treml... à

vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous

auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!... pardonnez-moi! Treml!

Treml!

Ses jambes fléchirent; il tomba pesamment à la renverse en

prononçant une dernière fois le nom idolâtré de son maître.

Un silence de mort régna dans la chambre pendant quelques minutes.

La lanterne, demeurée sur le lit, jetait encore par intervalles de

tristes lueurs sur cette scène de désolation.

Tout à coup on entendit un long et retentissant bâillement.

L'un des cadavres s'agita et se mit à étirer ses membres, comme on

fait après un bon sommeil.

Ce cadavre était celui de maître Alain, le majordome, lequel

n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait à son pourpoint. Le

vieux buveur était tombé au choc de Jude, et, moitié par frayeur,

moitié par ivresse, il ne s'était point relevé.

Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse être,

s'endormirait à dix pas de la bouche d'un canon.

Maître Alain s'était endormi.

En s'éveillant, son premier soin fut de donner une marque

d'affection à sa bouteille carrée. Il ne se souvenait de rien.

Après avoir avalé une ample rasade, il se leva, chancelant, et

plus ivre que jamais.

--Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.

Un coup d'oeil jeté autour de lui éclaira sa mémoire.

--Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux

compagnon Jude dans l'état où je le désirais. Et ce jeune coquin

de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais

achever la besogne.

Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non

sans dire un mot en chemin à sa bouteille, pour se donner du

courage. Au premier pas, il trébucha contre le corps de Lapierre.

--Tiens, gronda-t-il, le voilà qui dort aussi! Lapierre! viens

m'aider, mon garçon.

Lapierre n'avait garde de répondre. Maître Alain se pencha sur lui

et lui mit le goulot de son flacon carré dans la bouche.

--En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.

L'eau-de-vie se répandit à terre. Maître Alain se releva.

--Il ne boira plus! dit-il avec solennité.

Au moment où il arrivait à portée du lit, il s'arrêta pour écouter

une voix douce, mais éplorée, qui chantait dans la cour, sous la

fenêtre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.

--Joli moment pour chanter! murmura-t-il.

La voix s'interrompit et prononça tout bas avec un accent désolé:

--Didier! Didier!

--Présent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet,

encore un couplet!

La douce voix de jeune fille, comme si elle eût voulu obéir à cet

ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte

les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une

voix pleine de larmes:

_Elle cherchait, dans sa détresse,

La forteresse

Où l'Anglais tenait enfermé

Son bien-aimé._

Puis elle dit encore:

--Didier! Oh! Didier! où es-tu?

Le vieux majordome, réduit à l'état d'enfance par son ivresse,

s'approcha curieusement de la fenêtre pour voir la chanteuse; mais

au même instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumière inonda la

chambre.

Maître Alain se retourna.

Il vit Alix de Vaunoy, pâle, l'oeil égaré, tenant à la main un

flambeau.

Elle, aussi, prononça d'une voix étouffée le même nom que la

chanteuse:

--Didier! Didier!

XXXI

Alix et Marie

Alix de Vaunoy entra. Elle était bien changée; son visage gardait

les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard

morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la

fièvre.

Au moment où le maître de La Tremlays avait donné le signal à ses

quatre estafiers, Alix était couchée sur son lit de douleur et

sommeillait péniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle

Olive, sa tante, la fille de chambre Renée et une autre servante.

Le fracas de l'attaque des Loups vint réveiller Alix en sursaut et

frapper d'épouvante les trois femmes qui la gardaient.

Mademoiselle Olive s'évanouit au premier coup de fusil, et les

deux servantes s'enfuirent affolées par la frayeur.

Alix demeura seule.

Son sommeil, si court et si agité qu'il eût été, l'avait un peu

reposée. Le bruit de l'attaque, en ébranlant la faiblesse de son

cerveau, y ressuscita quelques vagues pensées, comme la secousse

imprimée à un vase rempli d'eau y fait remonter les objets

submergés.

Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle

douleur qui avait torturé son âme. Elle prononça le nom de son

père, puis le nom de Didier, pour qui désormais sa tendresse était

celle d'une soeur ou d'un ange.

Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses épaules une mante, prit

un flambeau et quitta sa chambre.

Il n'y avait personne pour la retenir.

Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, maîtres du

château, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent

à l'aspect de cette pâle figure, qui ressemblait de loin à un

fantôme.

Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.

Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne

peut dire qu'Alix fût en état de somnambulisme. Elle était bien

réellement éveillée; mais son intelligence flottait dans un milieu

obscur; elle pensait comme on rêve.

Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la

nuit, l'idée ne lui vint même pas que ce pût être un acte

condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances.

Malgré les demi-ténèbres où son esprit était plongé, elle savait

que, entre elle et Didier, il existait un obstacle

infranchissable, un abîme rendu plus profond par les accablantes

insinuations de Lapierre.

Elle était résignée. Elle l'avait dit à Dieu.

Elle venait au secours d'un homme qui avait été son fiancé, mais

qui était son frère.

Par l'angoisse de son dévouement plutôt que par l'enchaînement

logique de ses souvenirs et des affreux soupçons qui avaient

précédé sa fièvre, elle sentait que Didier était menacé de mort.

Et elle venait.

La scène que nous avons mis si longtemps à raconter, dans le

chapitre qui précède, n'avait réellement duré que quelques

minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le

combat avait déjà pris fin.

Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononçant le nom de celui

que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de

défendre.

Le vieux majordome, stupéfait de cette apparition, demeura

immobile, et n'eut pas même la force de demander conseil à sa

bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir,

l'aperçut enfin, et, de sa main tendue, lui désigna la porte. Le

vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le méchant

état de ses jambes avinées.

Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses

regards s'égaraient dans l'obscurité du corridor, à travers la

porte entrebâillée.

La fièvre revenait et mettait un voile plus épais sur son esprit.

--Quelle étrange odeur! dit-elle après quelques secondes de

silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherché Didier.

Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux

de pouvoir dormir. Moi je vais prier.

Elle mit la main sur son front, et entre ses lèvres pâles une

prière coula murmurant.

Puis tout à coup elle frissonna, disant:

--Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon père qui dirigea le

bras de l'assassin!

--Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fenêtre, la voix de

jeune fille que nous avons entendue déjà.

--Didier! répéta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour

ressaisir sa pensée fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour

lui... où est-il?

Elle jeta son regard autour de la chambre et aperçut le capitaine

dormant auprès d'elle. Cette vue sembla éclairer soudainement son

intelligence.

--Je me souviens, dit-elle, voilà que je me souviens! Il y avait

dans les paroles de ce misérable valet une terrible menace. Les

assassins vont venir peut-être...

Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrèrent

en chemin, sur le carreau, les trois prétendus dormeurs.

En même temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.

--Ils sont venus, s'écria-t-elle; est-il blessé? Non. Il repose.

Dieu soit loué! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le

défendre?

Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois

cadavres.

Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et

insouciant sourire.

Elle reconnut aussi l'autre valet.

Le troisième visage, celui de Jude, était étranger à mademoiselle

de Vaunoy. Elle le considéra un instant en silence, puis, se

penchant tout à coup, elle prit une de ses mains et la serrant

avec passion:

--Que Dieu ait votre âme, murmura-t-elle avec gratitude, vous

dont je ne sais pas le nom; vous êtes mort pour le défendre.

Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je

dirai une prière pour que Dieu vous reçoive en sa miséricorde. Ils

étaient trois contre vous, davantage peut-être. Vous étiez un

vaillant homme et un digne serviteur!

Elle se releva et revint vers Didier.

--Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant

moi.

Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les

uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de

l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.

Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre

garde, des sanglots de femme dans la cour.

Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de

Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.

--Il ne m'entend pas! disait la voix avec découragement; il

reconnaîtrait mon chant, s'il m'entendait.

Puis elle chantait parmi ses larmes:

_Elle cherchait, dans sa détresse,

La forteresse

Où l'Anglais avait enfermé

Son bien-aimé._

Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:

_La nuit venait dans l'ombre

De la tour sombre,

Elle disait sous le grand mur:

Arthur! Arthur!_

Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force,

c'est Marie, la fiancée de Didier.

Elle ouvrit la fenêtre.

--Marie! appela-t-elle.

La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe.

Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les

traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.

--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.

--Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.

La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui

s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses

de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement

jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau.

La vigne lui servit d'échelle.

L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.

--Où est-il? s'écria-t-elle.

Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était

étendu...

--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait

pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son

sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix...

merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est

en danger.

--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de

Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.

--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le

regarde?...

Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.

Alix demanda:

--Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?

--C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont

partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis

que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose,

il faut l'éveiller bien vite.

--Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les

Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?

--Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui

leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le

capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose.

Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper.

C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais

derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de

mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai

pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes

mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma

fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les

taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère

demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car

je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de

Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous

trouve veillant sur lui comme un bon ange.

Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur

son front.

--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.

Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas même besoin de

répondre. Fleur-des-Genêts, en effet, aperçut les trois cadavres

et poussa un cri d'horreur.

--Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de toi, ma fille, répéta

mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes

qui sont maintenant devant Dieu étaient des assassins: je les

connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur généreux

et un bras vaillant. Plût au ciel qu'il vécût encore, car Didier

n'est pas hors de péril. Ce sommeil étrange m'effraie, et je sais

que les ennemis du capitaine sont capables de tout.

Marie prit la main de Didier et la secoua.

--Éveillez-vous! dit-elle; éveillez-vous... Mais voyez donc,

Alix! Il ne bouge pas!

Elle frémit de la tête aux pieds et ajouta:

--Ce sommeil ressemble à la mort!

--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, répondit Alix dont les

beaux traits avaient perdu leur jeune caractère et qui semblait

avoir mûri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?

--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutôt à l'éveiller.

--Il ne s'éveillera pas. Aide-moi à le sauver.

Fleur-des-Genêts, soumettant son esprit à l'intelligence

supérieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard,

attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix était une noble

fille. Dieu l'éprouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.

Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de

mère.

--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce,

toujours, et garde-lui tout ton coeur.

--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le

sauver...

Mademoiselle de Vaunoy se redressa.

--Tu as raison, dit-elle; hâtons-nous.

Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna

celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne

devinait point le projet de sa compagne.

--Tu es enfant de la forêt, reprit Alix: tu sais monter à cheval

et tu dois être forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma

fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lève

sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le défendant.

Un feu héroïque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle

parlait ainsi.

Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en

silence.

--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec pitié.

--Non, répondit Marie; mais je pense à votre dévouement, à vos

espérances d'autrefois...

Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.

Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la

médaille de cuivre qu'elle avait prise à Lapierre la nuit où

celui-ci avait tenté d'assassiner le jeune capitaine dans les rues

de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel.

Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie:

--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon

frère. À l'oeuvre! Il ne doit pas s'éveiller dans la maison de mon

père!

Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout

en ce moment où elle venait de quitter le lit où la clouait la

fièvre, elle souleva les épaules de Didier et fit signe à Marie de

soulever les pieds.

Marie obéit passivement, comme un enfant qui suit, sans les

discuter, les ordres de son maître.

La couverture fut passée sous le corps de Didier, les deux jeunes

filles la prenant par les quatre coins, comme une civière,

enlevèrent leur vivant fardeau.

Elles fléchissaient sous le poids. Néanmoins, elles s'engagèrent

résolument dans les longs corridors de La Tremlays.

De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups

qui, par bonheur, sérieusement occupés à boire, ne troublèrent

point la retraite des deux jeunes filles.

Elles traversèrent sans obstacles les sombres galeries du château

et arrivèrent au seuil de la cour, où elles déposèrent le

capitaine, pour reprendre haleine.

Fleur-des-Genêts haletait et tremblait. Alix respirait doucement

et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une

admiration mêlée d'effroi.

--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en désignant

un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.

--C'est un cheval, répondit Marie. Pendant que j'errais dans la

cour, un valet du maître de La Tremlays, votre père, est venu

l'attacher auprès de la porte.

--Nous n'aurons pas besoin de la clé des écuries, alors. Quant à

celle de la porte extérieure, les gens de la forêt ont fait en

sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un

effort, ma fille!

Elles reprirent leur fardeau; après bien des tentatives inutiles;

elles parvinrent à placer le capitaine sur le cheval, et Marie,

qui se mit en selle, le soutint.

--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai dû, à toi

d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.

Fleur-des-Genêts se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au

front.

--Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle, murmura Marie.

Merci pour lui et merci pour moi.

Les Loups avaient laissé, en effet, la porte ouverte. Alix frappa

de la main la croupe du cheval, qui partit aussitôt.

--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.

Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire

obligé de toute porte bretonne.

Maître Alain, cependant, quelque peu dégrisé par l'apparition de

la fille de son maître, était allé rendre compte à M. de Vaunoy du

résultat négatif de l'attaque nocturne tentée contre la personne

de Didier.

Le vieux majordome eut de la peine à trouver son maître. Celui-ci

avait quitté son appartement aux premiers bruits de l'attaque,

avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Genêts

et Didier galopent à l'heure qu'il est dans les allées de la

forêt; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour

réduire les gens du roi à l'impuissance, il s'était rendu

au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au

hangar où les voitures chargées d'argent se trouvaient à couvert.

Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une

traite jusqu'à Rennes.

Son plan, pour être extrêmement simple, n'en était que plus

adroit. Didier, assassiné pendant l'attaque, passerait

naturellement pour avoir succombé en défendant les fonds du fisc

qui étaient à sa garde. Les Loups seuls seraient, à coup sûr,

accusés de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier à Rennes

pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins désolé de cette

_catastrophe_ qui enlevait ainsi, à la fleur de l'âge, un jeune

officier de si grande espérance.

Il n'y avait pas jusqu'à l'intrépidité connue de Didier qui ne dût

ajouter une probabilité nouvelle à la version du maître de La

Tremlays.

Aussi ce dernier était-il parfaitement sûr de son fait. Sa seule

inquiétude ou plutôt son seul désir était désormais de mettre une

couple de lieues entre lui et ses récents amis les Loups dont il

avait de fortes raisons de suspecter les intentions à son égard.

Après avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour

échapper à la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'était

enfin esquivé et gagnait à tâtons la porte de la cour pour trouver

son cheval, lorsque maître Alain et lui se heurtèrent dans

l'ombre.

Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d'un coup

de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue.

--Comment! misérables lâches! s'écria Vaunoy en blasphémant, vous

n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...

--Il est mort, interrompit Alain.

--Mort? Mais ce démon de capitaine s'est donc éveillé?

--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnaître hier, était

Jude Leker, l'ancien écuyer de Treml.

--Jude Leker! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que

Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait

tout... et il vit!

--Ce n'est pas ma faute, reprit maître Alain; Jude Leker a été

tué par les nôtres, je suis resté seul en face de ce Didier ou de

ce Georges qui dormait comme une souche.

--Eh bien? Eh bien?

--Au moment où j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...

--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant à la briser l'épaule

du vieillard, qui a pu t'empêcher?

--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, répondit le

majordome.

--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!

Puis se redressant tout à coup:

--Tu mens! s'écria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma

fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! dussé-je le frapper

moi-même, je ne perdrai pas cette occasion achetée au péril de ma vie!

Il écarta violemment le vieil Alain, qui resta collé à la muraille

de la galerie, et s'élança vers la chambre de Didier.

Il y avait cinq minutes à peu près qu'Alix et Fleur-des-Genêts

l'avaient quittée. Le flambeau brûlait encore sur la table.

Hervé, dont la cauteleuse et prudente nature était en ce moment

exaltée jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se

précipita sur le lit. Le lit était vide.

--Échappé! murmura Vaunoy d'une voix étranglée.

Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans

sa fureur. Puis il s'élança, tête baissée, vers la porte.

Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le

repoussa au-dedans avec une irrésistible vigueur. Vaunoy releva la

tête et vit, debout devant lui, cet étrange personnage masqué de

blanc qui fermait la marche des Loups dans la forêt, et dont le

pauvre Jude avait admiré la merveilleuse souplesse.

Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste

impérieux, et entra dans la chambre à pas lents.

--Toujours du sang là où tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il

d'une voix basse et qui vibrait profondément.

Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.

Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles

de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.

--Il avait promis de le défendre, murmura-t-il: c'était un

Breton!

Puis il ajouta d'un ton mélancolique:

--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chérir le

souvenir de Treml mort.

--L'ami! dit à ce moment Vaunoy qui avait réussi à recouvrer

quelque calme; je vous ai donné ce soir cinq cent mille livres en

beaux écus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer à mes

affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plaît, mon compagnon.

Le Loup Blanc secoua sa préoccupation et regarda Hervé en face, à

travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte

ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes armés se précipitèrent

dans la chambre.

--À la Fosse! dit le Loup Blanc.

Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur

sa bouche pour l'empêcher de crier.

Quelques minutes après, étendu sur un brancard que portaient

quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnaître deux de ses

propres valets, Yvon et Corentin, masqués de fourrure, Vaunoy

faisait route vers la Fosse-aux-Loups.

XXXII

La chambrette

Fleur-des-Genêts soutenait de son mieux le capitaine endormi sur

la selle. Elle ne voulait point s'avouer à elle-même que la

fatigue l'accablait, mais elle n'était qu'une jeune fille, et ses

forces défaillaient rapidement.

Par bonheur, si violent que fût le narcotique administré par

maître Alain, son effet ne put résister longtemps au mouvement du

cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se

raidirent et son corps entier éprouva de légères convulsions.

--Didier! s'écria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauvé!

C'était une de ces rares nuits où l'automne breton déride son

sévère aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La

lune pendait, brillante, à la voûte du ciel limpide. Une fraîche

brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait

à l'odorat tout imprégnée des parfums de la glandée. Les hautes

cimes des chênes se balançaient avec lenteur et harmonie, secouant

çà et là sur les bruyères leurs couronnes sonores.

Certes, on pourrait difficilement se figurer un réveil plus

féerique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune

capitaine crut poursuivre un rêve. Il se sentait emporté par le

galop d'un cheval, et entendait vaguement à son oreille les sons

d'une voix sympathique.

Mais la brise de la forêt arrivait de plus en plus froide à son

front, et chassait les dernières brumes de l'opium. Il souleva

enfin sa paupière alourdie, et aperçut le visage de

Fleur-des-Genêts à côté du sien.

Il porta les mains à ses yeux, étonné de la persistance de ce

songe bizarre. Fleur-des-Genêts écarta sa main et il fut forcé de

la voir encore.

Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fraîcheur

vivifiante de l'atmosphère et la force de sa constitution

combattaient le malaise que laissait à tous ses membres

l'énervante action de l'opium. Néanmoins il souffrait; son crâne

pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.

--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur où il restait

plongé en dépit de lui-même; ceci m'a tout l'air d'un enlèvement,

dans lequel les rôles sont intervertis. Mettons pied à terre,

Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.

Ils avaient passé les derniers arbres de l'avenue, et le dôme de

la forêt était sur leurs têtes. Marie se laissa glisser de la

croupe du cheval et toucha le gazon.

Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un

arbre où il s'endormit aussitôt. Marie attira le cheval dans le

taillis, mit la tête de Didier sur la mousse et demeura immobile.

Il était sauvé; elle était heureuse, et veillait avec délices sur

son sommeil.

Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsqu'elle entendit un

bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit

d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civière,

où un cinquième individu était étendu garrotté. Ces quatre hommes

marchaient en silence. Ils passèrent.

Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays,

augmentant sans cesse et approchant avec rapidité. Marie,

effrayée, traîna le capitaine au plus épais des buissons.

Presque au même instant, la cohue des Loups envahit le sentier.

Ils n'allaient plus en silence et tâchant d'étouffer le bruit de

leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrés

quelques heures auparavant. C'était un désordre, une joie, un

vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs

épaules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pièces de

six livres de M. l'intendant royal.

La prise était bonne; la nuit s'était passée en pillage et en

orgie; c'était fête complète pour les gens de la forêt.

«Ce n'est pas péché de voler le roi!» disait le proverbe breton.

Les Loups étaient contents d'eux-mêmes autant que s'ils eussent

fait oeuvre pie.

L'argent qu'ils emportaient doublait de prix à leurs yeux, pour

avoir été volé au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons

affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.

Fleur-des-Genêts tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut

pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire

découvrir Didier endormi.

Or, d'après la conversation qu'elle avait entendue dans la loge

entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoyé des Loups, elle devait croire

que ces derniers en voulaient à la vie du capitaine.

Tous passèrent cependant sans encombre.

À la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on

nommait le Loup Blanc dans la forêt. Loin de partager la joie de

ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqué

de blanc sur sa poitrine.

Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Genêts, la jeune fille eut un

mouvement de surprise et tendit le cou en avant.

--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec émotion et frayeur; c'est

impossible!

Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrière un coude de

la route. Tout rentra bientôt dans le silence, et l'on n'entendit

plus que la mystérieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit,

de la cime balancée des grands arbres.

Les heures s'écoulèrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus

piquante, annonça le prochain lever du jour, que Didier secoua sa

léthargie.

Il était perclus et glacé. Ses membres raidis refusaient de se

mouvoir.

Marie entraîna Didier qui, vaincu qu'il était par son

engourdissement, n'avait plus ni volonté ni force. Tous deux se

mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour

de Mi-Forêt.

À une centaine de pas de la loge, Marie mit pied à terre.

Elle approcha doucement. La porte était ouverte.

--Mon père! appela-t-elle.

Personne ne répondit.

--Il n'est pas là! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit

loué!

Elle revint à la rencontre du capitaine dont elle soutint la

marche chancelante. Ils entrèrent et franchirent la salle basse où

nous avons assisté à l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis

Marie ouvrit la porte de la chambre à Didier qui ne pouvait plus

se soutenir.

Elle n'avait pas aperçu, en traversant la loge, deux yeux rouges

briller derrière le tas de paille qui servait de couche à Pelo

Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnèrent d'un plus

sanglant éclat. Quand elle fut passée, ils changèrent brusquement

de position et s'élevèrent de plusieurs pieds.

C'est que Pelo Rouan, qui était étendu sur la paille, venait de se

dresser sur ses genoux.

--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donné des prunelles

de bête fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le

Français maudit! Il est là, et il y restera. Marie! pauvre petite

fille!

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de tendresse profonde,

ce qui n'empêcha point Pelo Rouan de décrocher le vieux mousquet

suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge

de poudre.

Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa

hors de la loge.

Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et

lisse d'un bouleau planté devant la fenêtre de Marie et dont les

branches passaient par-dessus la loge.

Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle façon que, caché

par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intérieur de la

chambre de Marie.

En ce moment, Fleur-des-Genêts vint ouvrir sa fenêtre. L'âme de

Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel à l'orient prenait une

teinte rosée.

Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle

s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la

croisée et dit sa prière à Notre-Dame de Mi-Forêt.

Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.

La chambrette de Fleur-des-Genêts était un nid, tout frais et tout

gracieux, pris sur la largeur de la sombre pièce où couchait le

charbonnier. Les murs en étaient blancs et parsemés de bouquets de

fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de

la forêt, a la propriété de chasser la fièvre.

Vis-à-vis de la fenêtre un petit lit de chêne noir, sans pieds ni

rideaux, donnait à la cellule un aspect de virginale austérité.

Au-dessus du lit il y avait un pieux trophée, formé d'un bénitier

de verre, d'une image taillée de Notre-Dame et d'une branche de

laurier-fleur, bénite le saint dimanche des Rameaux, à la paroisse

de Liffré.

Didier était affaissé sur le sol au pied du lit. Marie se remit à

genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et

respect.

Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu

distinguer dans la chambrette. Il aperçut enfin les lignes du

profil de Didier et arma son mousquet.

--Qu'est-ce que cela? dit tout à coup Marie en s'emparant de la

médaille que mademoiselle de Vaunoy avait passée au cou du

capitaine.

Didier prit la médaille, et ses traits exprimèrent un étonnement.

--Ce que c'est? répondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et

parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pensé, le

signe qu'une pauvre femme, ma mère, mit à mon cou en m'exposant à

la charité des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je

croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y

a de la magie dans ce qui s'est passé cette nuit!

Marie regardait toujours la médaille.

--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille.

Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la médaille au cou

de Didier, et, tirant en même temps la sienne, elle s'élança vers

la croisée afin de comparer.

Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment où Marie

cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.

Il était le meilleur tireur de la forêt et c'est tout au plus si

on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le

coeur de Didier.

--Elles sont pareilles! s'écria Marie avec une joie d'enfant,

toutes pareilles!

Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son

mousquet; il allait presser la détente.

Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur

les deux médailles.

Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment

jusqu'à terre: un cri s'étouffa dans sa gorge.

Marie leva la tête, aperçut son père et resta terrifiée.

Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter

en arrière et fermer la croisée, mais Pelo Rouan l'arrêta d'un

geste impérieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander

le silence.

Didier avait fermé les yeux, cédant à l'engourdissement qui

toujours le tenait.

Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et

atteignit la toiture de chaume de la loge d'où il sauta légèrement

sur l'appui de la croisée.

Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.

Pelo prit les deux médailles et mit une extrême attention à les

examiner.

Puis il écarta sa fille pour marcher vers le lit.

--Ne le tuez pas, mon père! s'écria Marie.

Didier se dressa d'un bond à ce cri.

Mais Pelo Rouan l'avait prévenu et faisait peser déjà sur lui sa

lourde main.

--Mon père! mon père! cria encore Marie avec désespoir.

--Tais-toi! dit le charbonnier à voix basse.

Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.

Didier resta immobile.

À mesure que Pelo Rouan le regardait, une émotion extraordinaire

et croissante se peignait sur ses traits noircis.

Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa

tomber à genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein

d'amour.

--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine

stupéfait.

--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plongé dans une sorte

d'extase; sa voix comme ses traits.

Didier se demandait s'il n'avait point affaire à un fou.

Fleur-des-Genêts croyait rêver.

--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours

à lui-même; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et

moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauvé à ma place?

--Moi, prononça faiblement Marie.

--Toi, répéta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur

avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait

tout ce que j'aurais dû faire. Tu l'as aimé, lorsque moi je le

haïssais aveuglément, tu l'as deviné, lorsque je le

méconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui

restait ébahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre

monsieur Georges.

--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.

--Non, non! je ne me trompe pas. Cette médaille, c'est moi qui

l'ai mise à votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible où

Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps

qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur!

grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de

ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce

qu'il y a de bon, de noble, de généreux, de loyal, ne se trouvait

pas toujours réuni à coup sûr dans le coeur de Treml!

--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrédule; dans

tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.

--Point de preuve! s'écria Pelo ébahi. Votre regard n'est-il pas

celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre âge, la médaille, la

haine de Vaunoy, qui vous a volé votre immense héritage...

Écoutez! ajouta-t-il tout à coup en se dressant sur ses pieds:

vous aviez près de six ans alors, et Dieu m'a donné un visage

qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...

--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.

Pelo Rouan s'élança hors de la chambre. On entendit dans la pièce

voisine un bruit d'eau agitée et ruisselant sur le sol.

Puis il se fit un silence.

Puis encore un homme de grande taille, vêtu de peau de mouton

blanc et dont la face blafarde était mouillée comme s'il se fût

abondamment aspergé, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond

le lit près duquel Didier était toujours étendu.

À la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient épars sur

ses épaules, Didier éprouva une commotion étrange. Il passa la

main sur son front à plusieurs reprises comme pour saisir un

souvenir rebelle.

L'homme était là, devant lui, immobile, en proie à une visible et

violente anxiété.

Le travail de Didier dura longtemps. C'était un effort plein de

souffrance et qui mettait de la pâleur sur son visage.

Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mémoire. Une

rougeur épaisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque

involontairement pour prononcer ce nom:

--Jean Blanc!

Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.

--Il se souvient de mon nom! s'écria-t-il les larmes aux yeux; de

mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!

--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien

d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau.

Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnaître les

tentures de cette chambre où l'on m'avait mis...

--C'était la vôtre autrefois. Oh! que Dieu soit béni pour n'avoir

point souffert que le vaillant tronc perdît jusqu'à sa dernière

branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bénis pour la joie qui

déborde de mon pauvre coeur!

Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en

ses souvenirs. Fleur-des-Genêts riait, pleurait et remerciait

Notre-Dame de Mi-Forêt. Et Jean Blanc, penché sur la main de son

jeune maître, savourait l'allégresse qui emplissait son âme.

Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils

étaient légèrement froncés et ses traits exprimèrent une grave

résolution.

--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et

noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier:

noblesse et fortune!

Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à

son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire,

l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se

douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier,

officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une

famille puissante.

Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai

en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité.

Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dépouillé par une

fraude infâme, et patron naturel de toute une population

souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans

souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.

Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son coeur

une gravité inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et

la mémoire de ses pères.

De brave qu'il était, il devint fort.

--Je vais me rendre à La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de

M. de Vaunoy.

Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.

--Ce doit être, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il,

et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines.

Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs

tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.

--Jude a fait mieux que moi, répondit l'albinos avec modestie;

Jude est mort pour vous, le bon garçon. Il méritait cela, monsieur

Georges: il vous aimait tant!

--Pauvre Jude! murmura Didier; c'était un coeur fidèle et pur...

--C'était un Breton! interrompit Jean Blanc. À propos, notre

monsieur, il faudra oublier que vous avez porté l'uniforme de

France. Les os de votre aïeul blanchissent là-bas et s'élèveraient

contre vous si votre épée restait au roi de Paris!

Le capitaine ne répondit point. Il boucla son ceinturon, remit son

feutre et se disposa à partir. Sur le seuil était Marie qui

s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.

Une triste pensée lui était enfin venue. Elle s'était demandé ce

que pouvait être la fille du charbonnier pour l'héritier de Treml.

En passant auprès d'elle le capitaine la prit par la main.

--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de

me tuer, car j'ai traité Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne

vie, il faudra désormais que tout le monde la traite ainsi.

Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha

de sa fille et la baisa au front.

--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie

en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mère. Mais il ne

faut pas espérer. Treml ne se mésallia jamais, et, tant que je

vivrai, ma fille ne sera point sa femme.

Fleur-des-Genêts pencha sa tête blonde sur sa poitrine.

--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.

--Dieu te reste, répondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est

à Treml.

Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernière fois

la joue décolorée de Marie, il quitta la loge à son tour.

XXXIII

Le tribunal des Loups

Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups

présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.

Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la

première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups.

Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un

combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des

vieillards.

Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté,

quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des

leurs, où trônait le Loup Blanc.

Un profond silence régnait dans le souterrain.

Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnèrent

passage à un homme pâle et tremblant, dont le visage exprimait une

mortelle terreur.

Cet homme était Hervé de Vaunoy.

Deux Loups l'escortèrent jusqu'à la table où siégeaient les huit

vieillards présidés par le Loup blanc.

--Maître, dit l'un des anciens, il a été fait suivant votre

volonté. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plaît-il

qu'on l'interroge?

--Cela me plaît, répondit le Loup Blanc.

Le père Toussaint se leva.

--Hervé de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frères sont morts

par ton fait; leur sang pèse sur toi et tu vas mourir si tu ne

peux nous prouver ton innocence.

--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes

engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne

tenez-vous pas votre parole?

--Notre parole n'est rien, répondit le père Toussaint, celle du

Maître est tout, et tu n'avais pas la parole du Maître.

Défends-toi autrement et fais vite!

Le vieux Loup ajouta sans s'émouvoir le moins du monde:

--Yaumi, prépare une corde, mon petit.

Une sueur glacée inondait le visage de Vaunoy.

--Mes bons amis, s'écria-t-il, ayez pitié de moi! On m'a calomnié

près de vous; j'ai toujours aimé tendrement mes pauvres vassaux de

la forêt. À l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je

reconnaîtrai, par-devant le garde-notes de Fougères, le droit

qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des

sabots, des paniers...

--Tais-toi! interrompit la voix sévère du Loup Blanc, tu mens!

--La corde est-elle prête, Yaumi? demanda le père Toussaint.

Yaumi répondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de

son côté, vit en effet une corde se balancer dans les

demi-ténèbres qui régnaient derrière les rangs serrés des Loups.

Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.

--Misérables! s'écria-t-il avec la rage que donne aussi la

frayeur portée à l'excès; de quel droit me jugez-vous, moi,

gentilhomme et votre maître? je serai vengé: votre repaire sera

détruit; vous serez tous brûlés vifs... Mais non, mes excellents

amis, ma tête s'égare! miséricorde; je ne vous ai jamais fait de

mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de près ma conduite...

--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.

--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous

méconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger

mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que

je puisse me justifier!

--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement

Toussaint.

--Je le veux! s'écria Vaunoy, se reprenant à cette frêle

espérance et désirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous

diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la

forêt...

--Soit! interrompit le père Toussaint. On ne peut te refuser

cela.

Vaunoy respira.

--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui

étaient à droite et à gauche de Vaunoy.

Les deux Loups s'ébranlèrent, et sur un signe du vieillard, firent

tomber leurs masques de fourrure.

Vaunoy poussa un cri d'agonie.

--Yvon! fit-il, Corentin!

--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la

tendre sollicitude...

--Miséricorde! interrompit Vaunoy en tombant à genoux.

Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit

point part à la délibération.

--Hervé de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur,

les Loups te condamnent à mourir par la corde, et tu vas être

pendu, sauf avis autre et meilleur du Maître.

Le Loup Blanc se leva.

--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprès de la corde. Vous

autres, mes frères, retirez-vous.

Cet ordre s'exécuta comme par enchantement. La caverne s'illumina

au loin laissant d'immenses galeries souterraines et

d'interminables voûtes.

Les Loups s'éloignèrent de divers côtés, et bientôt leurs torches

parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis

qu'eux-mêmes, amoindris par la perspective et bizarrement éclairés

au milieu de la nuit, semblaient des êtres de forme humaine, mais

d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les

lutins des clairières, ou bien de ces étranges démons qui mènent

le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix

solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent à

redouter dès l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.

Vaunoy était toujours à genoux. Le Loup Blanc descendit les

marches de son trône et s'approcha de lui.

--Lève-toi, dit-il en le touchant du pied.

Vaunoy se leva.

--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon

autorité souveraine entre toi et la potence.

--À quel prix faut-il acheter la vie?

--La vie? répéta le Loup Blanc, à aucun prix je ne te vendrai la

vie, Hervé de Vaunoy, assassin de mon père et de ma femme!

--Moi! se récria le maître de La Tremlays, mais je ne vous

connais pas!

Le Loup Blanc souleva son masque.

--Vous! s'écria Vaunoy stupéfait; Jean Blanc?

--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda

le roi des Loups; tu ne t'attendais point à rencontrer dans

l'homme puissant le vermisseau que ton pied écrasa si

impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point

pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et

de chrétiens!

--Le fils de Treml! répéta Vaunoy dont la terreur augmenta.

--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!

Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.

--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insensé! tu ne savais pas que

cet enfant était ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il

n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux

mousquet de mon père! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le

couvert, Hervé de Vaunoy!

Celui-ci frissonna.

--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes allées de la

forêt, seul avec des valets impuissants à te protéger contre une

balle bien dirigée, j'ai appuyé mon fusil contre mon épaule et mis

le point de mire sur toi. Mais une voix secrète me retenait

toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit

monsieur Georges, et je t'épargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi.

Le moment est venu où ta vie et ton témoignage deviennent

nécessaires au légitime héritier de Treml.

--Savez-vous donc où il est? demanda Vaunoy à voix basse.

--Il est chez lui, dans la maison de son père, au château de La

Tremlays.

--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.

--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne

l'assassineras pas. Abrégeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?

--À tout prix! répondit Hervé qui, par extraordinaire, disait là

sa pensée entière.

--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes à moi,

pour le sang de mon père, pour le sang de ma femme. Seulement, je

te donne un répit et une chance de m'échapper. Pour cela, voici ce

que je te demande.

Jean Blanc montra du doigt un coin de la table où se trouvait ce

qu'il faut pour écrire, et reprit:

--Je vais dicter, écris:

Vaunoy s'assit à la table.

Jean Blanc dicta:

«Moi, Hervé de Vaunoy, je déclare reconnaître, dans la personne du

sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de

Navarre, Georges, petit-fils et légitime héritier de Nicolas Treml

de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, feu mon vénéré

parent; en foi de quoi je signe.»

Vaunoy n'hésita pas un instant. Il écrivit et signa couramment

sans omettre une seule syllabe.

--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?

Jean Blanc épela laborieusement la déclaration et la mit dans son

sein.

--Tu es libre, répondit-il; mais songes-y et prends garde!

Désormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui

n'est plus protégée contre ma vengeance. Va-t'en!

Vaunoy ne se le fit point répéter. Il se dirigea au hasard vers

l'un des points de lumière.

--Pas par là! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme,

et conduis-le au-delà du ravin... Encore un mot, monsieur de

Vaunoy; vous allez trouver à La Tremlays Georges Treml, le fils de

votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous

ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang.

Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il

convient.

Vaunoy donna sa tête à Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par

le bras. Ils remontèrent ainsi tous deux les escaliers humides et

glissants qui descendaient dans le souterrain.

Puis Vaunoy sentit une bouffée d'air et aperçut une lueur à

travers son bandeau.

Il respira avec délices et ne put retenir une joyeuse exclamation.

--Vous avez raison de vous réjouir, dit Yaumi. Je crois que le

diable vous protège, car, où vous avez passé un honnête homme eût

laissé ses os. C'est égal. Vous l'avez échappé deux fois; à votre

place je m'en tiendrais là.

--Tu es de bon conseil, mon garçon, répondit Vaunoy qui

commençait à se remettre; je vais vendre mon château de La

Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouëxis-en-Forêt, et je

m'en irai si loin, si loin, que, je l'espère, je n'entendrai plus

parler des Loups. Adieu!

Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perçait hâtivement le

fourré.

--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la

première fois qu'on a noué une corde à son intention, grommela-t-il;

mais le Maître a son idée et il est plus fin que nous.

Vaunoy traversa le fourré au pas de course et s'engagea, sans

ralentir sa marche, dans les allées de la forêt.

Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et

bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les

branches de quelque buisson.

Aucun accident ne lui arriva en chemin.

Lorsqu'il se trouva enfin entre la double rangée des beaux chênes

de l'avenue de La Tremlays, il ôta son feutre et tamponna son

front ruisselant de sueur en aspirant l'air à pleine poitrine.

--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en

quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai

dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du

domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui eût

cru que ce misérable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le

tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en

joue ni sous le couvert ni dans la plaine!

Il continua de marcher en silence, puis il s'arrêta tout à coup,

et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lèvres.

--À tout prendre, dit-il, je m'en suis tiré à bon marché! Ma

déclaration pourra donner un nom à ce petit Treml, si

M. de Béchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre

ses prétentions, ce qui est fort à espérer. Mais, en aucun cas, ce

griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente

en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une

possession de vingt années est bien quelque chose. Certes,

j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le

hasard le protège, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais

serment de ne lui jamais rendre un denier de son héritage.

M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-même cet intéressant

entretien, était arrivé à la porte du château. Il entra.

Jean Blanc, lui, après le départ de son prisonnier, resta quelques

instants plongé dans ses réflexions; puis, avec l'aide de Yaumi,

qui était de retour, il se noircit le visage et reprit son costume

de charbonnier.

Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et

entra dans le creux du grand chêne.

Il s'était muni d'un outil pour creuser la terre.

XXXIV

Jean Blanc

Quand Didier arriva au château de La Tremlays, après son entrevue

avec Jean Blanc, Hervé de Vaunoy était absent. Le château gardait

l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut

étonné d'apprendre ce qui s'était passé la nuit précédente.

Jean Blanc et Marie ne lui avaient raconté, en effet, que ce qui

se rapportait immédiatement à lui; savoir, l'attaque nocturne, la

mort de Jude et la façon dont lui, Didier, avait été sauvé.

Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien

de l'attaque des Loups.

La première personne qu'il rencontra sous le vestibule fut

M. l'intendant royal. Le pauvre Béchameil avait perdu les roses

éclatantes de son teint. Il était pâle, et sa physionomie abattue

exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine

les événements de la nuit.

--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les

sergents de la maréchaussée ont été traîtreusement empêchés de

faire leur devoir. Et cela me coûte cinq cent mille livres,

monsieur!

--Il y a eu trahison, en effet, répondit le capitaine; n'avez-vous

nul soupçon? Ne savez-vous quel peut être le coupable?

Béchameil mit ses doigts dans sa tabatière émaillée et regarda le

capitaine en dessous.

--Des soupçons? répéta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq

cent mille livres, voilà ce qui est cruellement certain. Monsieur

le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en

possession d'un bon et opulent domaine.

--Pourquoi cela? demanda Didier étonné.

--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre

comme vous êtes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou

décapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et

avec toute la considération qui est due à votre titre d'officier

du roi.

--Oserait-on m'accuser? s'écria Didier.

--Qui donc? répondit Béchameil avec mélancolie; qui donc

prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule

victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien

longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent

mille livres avec les émoluments de votre grade.

Didier était dans l'un de ces instants où le coeur est, pour ainsi

dire, inaccessible à la colère. Sa vie venait de subir une crise

trop grave pour qu'il songeât à dépenser son courroux contre un

personnage comme M. de Béchameil.

Au contraire, porté à compatir à ce chagrin qui, en définitive,

avait une source sérieuse, et tout plein encore des révélations de

Jean Blanc, il répondit à l'intendant à peu près comme il l'eût

fait à une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa

fortune allait subir un complet changement.

Béchameil haussa les épaules.

--Quelque héritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de

rentes! C'est égal, s'il est possible de les saisir, je les

saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres

jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes

encore.

--Comment cela! demanda Didier qui ne prit même pas la peine de

répondre à ce qui regardait le vol de la nuit précédente.

--Comment cela! s'écria Béchameil enhardi par le calme de son

interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'étais le fiancé de

Mlle Alix de Vaunoy.

--Pauvre Alix, murmura le capitaine.

--Cinq cent mille livres et ma fiancée! reprit Béchameil. Si

j'étais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le

pré!

À ces derniers mots, prononcés d'une voix plaintive,

M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les

yeux au ciel.

--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette

bagarre, personne ne se sera occupé du déjeuner!

Il salua Didier à la hâte et se dirigea vers les cuisines.

Didier resta soucieux. Évidemment M. de Béchameil ne serait pas le

seul à l'accuser. Les deniers de l'impôt étaient à sa garde. Pour

se disculper, un moyen unique se présentait, c'était de mettre au

jour l'infâme conduite d'Hervé de Vaunoy.

Mais Alix! Alix qui venait de le sauver! Alix si noble et si

malheureuse!

Didier repoussa bien loin cette idée.

Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte était

grande ouverte. Il entra.

Sur son lit, le corps du brave écuyer Jude était étendu. Une

femme, agenouillée au chevet, priait à voix haute, récitant avec

lenteur les versets du _De Profundis_. C'était la dame Goton Rehou

qui rendait les derniers devoirs à son vieil ami.

Didier se découvrit et continua de marcher. Au bruit des éperons,

la femme de charge tourna la tête. Elle n'avait point encore

aperçu le capitaine, et sa vue lui causa une émotion dont la cause

restait pour elle un mystère.

Didier s'arrêta près du lit; il considéra longtemps en silence les

traits de Jude auxquels la mort n'avait pu enlever leur expression

de fermeté intrépide.

--Pauvre Jude! pensa-t-il tout haut, car il avait oublié déjà la

présence de la vieille femme. Dieu n'a point permis qu'il arrivât

au but si ardemment souhaité. Il est mort avant d'avoir retrouvé

le fils de son maître. Il est mort un jour trop tôt.

La vieille Goton Rehou se prit à trembler.

--Monsieur, monsieur, dit-elle; mes yeux sont chargés de

vieillesse et il y a vingt ans que je n'ai vu Georges Treml, mais

au nom de Dieu, qui êtes-vous?

On entendit le marteau de la porte extérieure. Didier courut à la

fenêtre et aperçut Vaunoy qui entrait dans la cour.

--Qui êtes-vous? répéta Goton en joignant les mains.

--Vous vous souvenez donc aussi de Treml? demanda le capitaine.

--Si je m'en souviens! béni Jésus!

--Eh bien! dame, suivez-moi; vous entendrez le maître de La

Tremlays me donner le nom qui m'appartient.

Didier quitta la chambre, traversa le corridor à grands pas et se

rendit au salon où Vaunoy venait d'entrer. La vieille Goton le

suivit de loin.

Au salon se trouvaient Mlle Olive de Vaunoy, M. de Béchameil et

l'officier des sergents de Rennes.

Celui-ci aborda brusquement Didier:

--Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous êtes

endormi. Ce n'est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pillé

le château. Je me suis trouvé enfermé dans ma chambre; nos gens se

sont vus parqués dans une grange barricadée, que pensez-vous de

cela, s'il vous plaît?

--Il faut demander cela au maître de céans, répliqua Didier en

allant vers M. de Vaunoy.

Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.

--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il en ouvrant les bras et

en faisant la moitié du chemin, je viens d'apprendre des choses

qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de

ses plus vieux noms, et moi, le fils d'un excellent cousin.

Embrassons-nous, mon jeune parent... Monsieur de Béchameil et

mademoiselle ma soeur, et vous tous ici présents, sachez que le

vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml...

--De La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, ajouta Georges

lui-même.

La vieille Goton qui arrivait au seuil s'appuya contre la

muraille. Ses jambes, coupées par l'émotion, lui refusaient

service.

--Je l'avais deviné! murmura-t-elle en essuyant une larme du

revers de sa main ridée. Oh! que c'est bien ainsi que j'espérais

le revoir! beau, fort, l'épée au côté, la mine haute et fière,

comme il convient à un Breton de bon sang!

Mlle Olive joua de l'éventail. M. de Béchameil ouvrit de grands

yeux.

--Peste! pensa-t-il, ce n'est pas un mendiant, après tout.

--Tels étaient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml,

votre aïeul vénéré, mon jeune ami, reprit Vaunoy, répondant aux

derniers mots du capitaine.

--Et tels seront aussi les miens, monsieur, prononça Georges avec

fermeté.

--Bien dit! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque

geste de son jeune maître.

--Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de côté son

patelin sourire, je crois que vous vous faites une idée fausse de

votre position nouvelle.

--Ne suis-je pas l'héritier de mon aïeul?

--Si fait, mais...

--Mais quoi? demanda Georges avec impatience.

--Mais quoi! répéta en aparté la vieille Goton triomphante.

Il n'y eut pas jusqu'à M. l'intendant royal, qui, persuadé du bon

droit du capitaine, ne se dît _in petto_:

--Mais quoi?

Hervé de Vaunoy reprit son sourire.

--Mon jeune ami, dit-il, l'emportement nuit parfois et ne sert

jamais. À mon âge on ne parle pas à la légère. Croyez-moi:

l'héritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l'âme loyale

en son paradis, ne vous fera pas bien riche.

Le capitaine sentit le rouge de l'indignation lui monter au

visage. Il s'approcha de manière à n'être entendu que de Vaunoy.

--Il y a sous votre toit, dit-il d'une voix contenue et que la

colère faisait trembler, une personne que je respecte autant que

je vous méprise. Rendez grâce à Dieu de posséder une pareille

égide, monsieur!

--Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin? demanda Vaunoy

qui fit appel à toute son effronterie.

--Misérable! poursuivit Georges sans élever la voix, je pourrais

vous livrer à la justice, car vous êtes trois fois assassin. Un

ange vous protège, mais vous êtes ici chez moi, je vous ferai

chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.

Vaunoy fit un salut ironique.

--Mademoiselle ma soeur, dit-il, et vous, monsieur l'intendant,

veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous

mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne

parenté, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats

de Sa Majesté.

--En vérité! répliqua Béchameil, il a donc droit?...

--Est-il possible! dit Mlle Olive, lui qui était si aimable hier

soir!

--Il n'y a point entre nous de bonne parenté, monsieur, reprit

Didier en faisant effort pour concentrer sa colère au-dedans de

lui-même; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas

de votre maison, car ce château est ma propriété.

--Pour ça, tu peux en faire serment, mon enfant chéri! murmura la

dame Goton Rehou.

--Oui-da! s'écria Vaunoy en ricanant; vous croyez cela? Eh bien,

mon jeune cousin, permettez que je m'absente une minute; le temps

d'aller jusqu'à mon cabinet, et je reviendrai vous apprendre une

foule de choses que vous paraissez ignorer.

Il sortit.

Presque au même instant, la figure noircie du charbonnier Pelo

Rouan se montra sur le seuil.

Il tenait sous son bras un petit sac en toile noirâtre qui

semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le

dos tourné. La vieille Goton seule l'aperçut: elle fit un

mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se

glissa dans l'ombre projetée par l'un des hauts battants de la

porte ouverte.

M. de Vaunoy reparut bientôt, suivi de maître Alain. Il avait à la

main un parchemin déplié.

--Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai

fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet écrit.

Le capitaine prit le parchemin et lut.

C'était l'acte de vente tracé tout entier de la main de Nicolas

Treml et confié par ce dernier à Hervé de Vaunoy.

--Monsieur, dit le capitaine après avoir lu, il y a en tout ceci

quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous,

pauvre et nourri des bienfaits de mon aïeul, avez-vous pu acheter

et payer son domaine?

--L'économie! mon jeune ami, répondit Vaunoy en raillant; avec de

l'économie et quelques tritures d'affaires, on accomplit des

choses réellement surprenantes. Mais là n'est pas la question, et

j'espère qu'il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer.

Voyons! vous êtes jeune, vous êtes pauvre; votre aïeul et moi nous

nous sommes rendu de bons services mutuellement; je ne demande pas

mieux que d'oublier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions

la paix?

--Jamais! s'écria Georges en repoussant la main qui lui était

tendue.

--C'en est trop! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un

terme. Mademoiselle ma soeur et vous, monsieur l'intendant, vous

êtes témoins que j'ai poussé la modération jusqu'à ses plus

extrêmes limites. Je crois donc, à mon tour, pouvoir dire à ce

jeune homme qui m'a outragé devant tous: sortez de chez moi,

monsieur.

--Béni Jésus! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre

petit Georges!

Le capitaine se couvrit, lança au maître de La Tremlays un regard

de dédain et se dirigea vers la porte.

À moitié route, il se trouva face à face avec Pelo Rouan, qui le

prit par la main et le ramena au milieu du salon.

--Jean Blanc! dit le capitaine étonné.

--Jean Blanc! répéta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement

le nouveau venu. Saint-Dieu! c'est lui en effet: le blanc sous le

noir!

Il se pencha et dit un mot à l'oreille du majordome qui venait

d'entrer pour annoncer le déjeuner servi. Maître Alain sortit

aussitôt.

--Que venez-vous faire ici? ajouta Vaunoy en s'adressant au

charbonnier.

--Je viens faire justice, répondit Jean Blanc d'une voix grave;

je viens, Hervé de Vaunoy, t'enlever le prix de vingt ans de

fraude et de crimes.

Vaunoy regarda du côté de la porte. Maître Alain ne revenait point

encore.

Jean Blanc continua.

--Tu t'es prévalu d'un parchemin signé par Nicolas Treml; notre

jeune seigneur va te répondre par un parchemin signé de toi.

--Moi! j'ai signé comme quoi ce garçon est fils de son père!

s'écria Vaunoy, voilà tout!

--Voilà tout, répéta Jean Blanc, aujourd'hui: c'est vrai, mais

avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.

Vaunoy changea de visage.

Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer chargé de

rouille.

Il le déposa sur le plancher, s'agenouilla auprès, et introduisit

son couteau dans la fente de la charnière.

La rouille avait rongé le métal, et le couvercle sauta presque

sans effort.

Le coffret contenait de l'or et un parchemin que Vaunoy reconnut

sans doute, car il se précipita pour le saisir.

Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l'acte des

mains de Jean Blanc.

--Je savais bien! s'écria-t-il après avoir lu: je savais bien

qu'il y avait fraude et mensonge! Voici une déclaration signée de

vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra

racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.

--Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant

sur le coffret.

Vaunoy était muet de rage.

L'officier rennais, Mlle Olive et Béchameil s'étonnaient

grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer

ses cinq cent mille livres.

Quant à la vieille femme de charge, elle s'émerveillait et

promettait en son coeur une neuvaine à Notre-Dame de Mi-Forêt.

À ce moment, maître Alain reparut à la porte du salon. Il était

suivi des domestique du château, armés jusqu'aux dents, et des

sergents de Rennes. L'oeil d'Hervé de Vaunoy étincela.

--Gardez toutes les issues! s'écria-t-il. Je promets dix louis

d'or à qui mettra le premier la main sur ce brigand!

Il désignait Jean Blanc du doigt.

--Cet acte est contre moi, reprit-il; je suis dépouillé, pillé.

Mais, Saint-Dieu! je serai vengé! Regardez bien cet homme,

monsieur de Béchameil; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont

été enlevées; le capitaine n'a pas su les défendre, ou plutôt il

les a livrées, et sans doute l'argent que voici (il montrait le

coffret), est le prix de sa trahison!

--Infâme! balbutia Georges, mis hors de garde par cette

incroyable audace.

M. de Béchameil était tout oreilles, et l'officier rennais

semblait à demi convaincu.

--As-tu bien le courage de nier, Georges Treml? poursuivit

Vaunoy; cet homme qui vient à ton secours n'est-il pas le même qui

cette nuit, a dirigé l'attaque?

--Si j'avais su cela, grommela Goton, du diable si j'aurais fait

le coup de fusil contre lui!

--Cet homme qui t'apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy,

n'est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation? En avant

bons serviteurs du roi! emparez-vous du chef des Loups.

--Le Loup blanc? s'écrièrent ensemble Béchameil, Mlle Olive, les

soldats et les domestiques.

Ces derniers, en même temps, firent prudemment un mouvement de

retraite.

Les soldats s'avancèrent et entourèrent Jean Blanc.

--Saisissez-le! s'écria Béchameil. Ah! brigand détestable! tu vas

me rendre mes cinq cent mille livres!

Mlle Olive, au seul nom du Loup blanc, s'était hâtée de tomber en

pâmoison.

Georges Treml avait tiré son épée, résolu à défendre l'homme qui

l'avait servi si puissamment et qui était le père de Marie.

Mais il n'eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment où

les sergents, rétrécissant leur cercle allaient mettre la main sur

le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et

fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des

assaillants, jusqu'à l'une des fenêtres du salon.

Les soldats hésitèrent, stupéfaits.

Jean Blanc se mit debout sur l'appui de la fenêtre.

--Quoi que tu fasses, Hervé de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu

n'auras pas même la vengeance!

--Feu! feu! Mais tirez donc! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet

de l'un des soldats et mit Jean Blanc en joue.

Georges, d'un coup de son épée, détourna le canon, et la balle

alla se loger dans le lambris.

--Nous nous rencontrerons encore une fois, Hervé de Vaunoy,

reprit l'albinos sans s'émouvoir; ce sera la dernière, et tous nos

comptes seront réglés!

Il sauta dans la cour à ces mots, puis on le vit franchir la

muraille extérieure avec la prodigieuse agilité qui lui était

propre.

--Feu! feu! répéta Vaunoy, qui tomba épuisé sur un siège.

Les soldats firent une décharge. Ce fut du bruit et de la fumée.

L'accusation dirigée contre le jeune héritier de Treml ne pouvait

se soutenir. Vaunoy lui-même n'essaya plus de combattre.

Il avait joué sa suprême partie, il avait perdu. Il se résigna au

moins en apparence.

M. de Béchameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq

cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s'affliger

outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux

fois autant, chaque année, dans la poche du roi.

Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments

d'affection et de respect qu'il croyait devoir à son souverain. Il

ne fit point d'opposition à la cour de Paris; mais il aida les

pauvres gens à payer l'impôt et protégea leur travail.

Ce sont des coeurs mauvais, intéressés à mal faire, ceux qui

déclarent impossible la réconciliation entre le pauvre et le

riche.

Deux ou trois ans s'étaient à peine écoulés depuis les événements

qui précèdent qu'il n'y avait plus de traces de _Loups_ sous le

couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens

agenouillées au pied de la croix de Mi-Forêt. Ces bonnes gens

remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml,

c'est-à-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.

Georges Treml de La Tremlays n'oublia pas qu'il avait été durant

vingt ans Didier tout court.

Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir

le droit de consulter uniquement son coeur dans le choix d'une

compagne.

Certes, il lui était permis de penser que son union ne souffrirait

point d'obstacles. Néanmoins il s'en rencontra un, et des plus

sérieux: Jean Blanc refusa péremptoirement la main de sa fille à

son jeune seigneur.

Et ce n'était point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un

gendre indigent, jamais duc et pair déclinant l'alliance d'un

poète ne furent plus difficiles à fléchir que le pauvre albinos.

Il avait, lui aussi, ses idées d'honneur, inflexibles, rigides et

plus fières à coup sûr que les préjugés réunis de toute la

noblesse de Bretagne.

Didier ordonna et pria tour à tour, et longtemps en vain: mais un

jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa

foi de gentilhomme breton qu'il n'aurait point d'autre femme que

Marie.

Jean Blanc fut vaincu et céda: il fallait que Treml eût des

héritiers.

Ce fut un beau jour que celui où Marie passa le seuil du bon

château de La Tremlays. Le calme et la joie y entrèrent avec elle

pour n'en plus sortir.

Elle n'apportait point d'écusson pour écarteler celui de Treml;

mais à tout prendre, il y avait assez d'armoiries diverses sous

les austères portraits des vieux maîtres de La Tremlays; aucune

pièce héraldique n'y faisait défaut.

En revanche, d'ailleurs, parmi toutes les châtelaines qui

respiraient sur la toile depuis des siècles le parfum de leurs

bouquets toujours frais, pas une n'aurait pu disputer à la pauvre

fille de la forêt le prix de la beauté, ni celui de la bonté.

À raison ou à tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.

Bien longtemps après, lorsque les enfants de Georges et de Marie

couraient dans les taillis, guidés par la vieille Goton Rehou, il

y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom

de soeur Alix qui les guettait parfois au passage et les

embrassait en souriant.

Car voici encore une erreur qui court les livres: on dit que les

bien-aimées de l'époux Jésus perdent le sourire, c'est mentir.

Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses--d'un bonheur

qui va au-delà de la mort!

Quant à Hervé de Vaunoy, voici ce qui advint six mois après la

rentrée de Georges en l'héritage de ses pères.

Vaunoy avait quitté La Tremlays pour se retirer à Rennes. Il fit

demander à Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu'il

avait occupé au château, quelques objets à son usage.

Georges s'empressa de faire droit à cette demande.

Vaunoy vint escorté de plusieurs hommes. Son cabinet était celui

qui avait servi de retraite à Nicolas Treml et renfermait cette

armoire où le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait

puisé les cent mille livres dont il a été souvent question dans ce

récit.

Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laissées par

Nicolas Treml, et d'autres fruits des épargnes de Vaunoy, qui

chargé de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.

Mais ses valets arrivèrent à la ville sans lui et racontèrent,

effrayés, que sur la lisière de la forêt, un coup de fusil était

parti au-dessus de leurs têtes, et que Hervé de Vaunoy, frappé

d'une balle en pleine poitrine, avait vidé les arçons pour rester

mort sur la mousse du chemin.

--Nous avons dirigé nos regards vers l'endroit d'où était parti

le coup, ajoutèrent les valets; la nuit se faisait; pourtant nous

avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il

n'est point raisonnable de penser qu'un être humain puisse le

faire, puis disparaître au-dessus des plus hautes cimes des

châtaigniers.

Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d'Hervé de

Vaunoy. Auprès de lui était à terre le vieux mousquet que Jean

Blanc tenait de son père.

[1] Valet, - vaslet (vasselet).

[2] Gentilhomme, en ce sens, n'impliquait pas toujours

idée de noblesse. Racine, Voltaire lui-même, ont été

gentilshommes des rois de France.

[3] Nous citerons seulement un cadet de l'illustre et

héroïque maison de Coëtlogon, qui fut injustement

débouté sur l'instance de Béchameil.

Le loup blanc · 第 10 / 10 题