--Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.
Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa
un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
--J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une
grande figure blanche qui nous regardait.
Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut
rien.
--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.
Puis il grommela entre ses dents:
--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!
--Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!
Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son
ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les
feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était
trompé.
La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa
canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea
lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne.
En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une
grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa
main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur
coulaient sur son front.
Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou
trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa
main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:
--Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande
figure blanche?
L'enfant tourna la tête.
--Si, répondit-il, la voilà!
Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le
précipita dans l'étang.
Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet,
dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé
qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.
La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les
taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.
Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa
glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids
et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un
mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à
coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait
disparu.
Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de
cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se
boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.
Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant
l'enfant évanoui.
Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse
délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra
convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que
lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La
Tremlays.
--J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal
au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné!
J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la
chanson d'Arthur de Bretagne.
Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces
paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès.
Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête
intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au
milieu sur le gazon d'un talus.
L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte
des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait
sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur
mortelle couvrait son joli visage.
--Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le
réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!
Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton,
et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa
poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre
l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.
Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une
médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt.
Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours
inanimé.
--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux
plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous,
réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais
voeu...
Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation.
Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre
folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du
fourré.
L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.
L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait
provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut
les taillis en répétant son étrange refrain:
--Je suis le mouton blanc..., le mouton!
Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses
idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.
Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa
route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il
avait laissé l'enfant.
Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au
travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.
--Georges! cria-t-il.
Georges ne répondit point.
Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du
talus et tomba sur ses genoux.
--Georges! dit-il encore.
Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était
son justaucorps de peau.
L'enfant avait disparu.
X
La veillée
Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un
homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme
lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus
durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un
souffle de brise, qui effleure et n'entame point.
Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de
notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu
vieillard, le vieillard a cessé de vivre.
Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et
robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres
sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et
s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la
voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres
ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau
de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et
menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit
que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol,
tant le détail est mince et peu digne d'attention.
Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux
dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent
dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas
Treml.
Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans
les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de
Bouëxis-en-Forêt.
La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres
hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants
vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de
toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse.
Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge
lumière à la lueur crépitante de deux résines.
Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée
de _pichets_ (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne
odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les
cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des
deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.
Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers
à pots, marmites, écumoires, etc.
Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la
cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux
ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.
Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous
parlerons d'abord des femmes.
Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe
de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme
de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique
de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans,
et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un
long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de
son importance.
Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les
servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la
trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de
Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable
compagnie, mais il faut tuer le temps.
De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.
C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir;
Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont
l'énumération serait longue et superflue.
Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est
assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques
heures. Cet homme mérite une description particulière.
Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir
couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles
saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses
yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat
ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste,
vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste
longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus
et souliers à boucle de fer.
Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais
lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses
longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son
corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul
ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan
court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit
encore.
Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation,
car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas
mis le pied depuis vingt ans.
Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon,
le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une
_soutisse_ (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc.,
sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris.
André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre.
Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches;
l'entretien n'a rien encore de général.
Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux
Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de
l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant
lequel tout le monde a prié.
Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit
un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec
précaution.
--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.
Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette
observation.
--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge,
et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et
le soir.
--Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.
Et tous répétèrent avec conviction:
--Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!
Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.
--Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de
votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.
Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva
copieusement.
--Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant
voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce
qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient
vaille celui de l'autre année, pas vrai?
C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est
point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le
maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de
son opinion.
--Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce
qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici
l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous
le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est
un temps de péril.
Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.
--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.
À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les
yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.
--Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table.
Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on
ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils
ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!
--Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.
--Dévasté mon chenil! dit Yvon.
--Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre
monsieur! s'exclama le garde.
--Tué mes poules!
--Foulé mes guérets!
--Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers
fonctionnaires de La Tremlays.
La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo
Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de
la cheminée.
--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on
distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.
Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.
--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays
s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des
agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.
Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.
--Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même
embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au
sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais
les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour
prendre leur défense.
Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La
vieille releva sa tête chenue avec dignité.
--Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups,
qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des
Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au
coin du feu que sous le couvert!
Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château
restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à
brûle-pourpoint.
--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de
Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des
sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à
travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.
--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.
--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement
Renée la fille de chambre.
--Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je
regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour
chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons
répondre aux Bretons!
Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir
ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des
raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et
dit:
--Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous
allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les
Loups que le ciel confond?
--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups
n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point
vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait,
jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant.
Ils interceptent l'impôt.
--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son
sarcastique sourire. Voler le roi!
--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais
savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez,
maître Simonnet?
--On l'attend mon homme.
Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et
dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une
pointe de raillerie:
--À la santé du nouveau capitaine!
--À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.
XI
Fleur-des-Genêts
Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme
complément de son toast:
--Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
--À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut
applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme
de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup
Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les
ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et
affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure!
Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.
--Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous
veux du bien.
C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait
ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses
paupières clignotait à la lumière du feu.
Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le
méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.
Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des
actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait
deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un
but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et
l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par
sa conduite.
Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on
fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi
personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de
connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu
donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle
sociale.
Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu
s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une
petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude
et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une
loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four
souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour
soutenir son existence et celle de sa fille.
Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était
devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que
ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous
soutenons néanmoins notre dire.
Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le
danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la
trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les
biches; elle se cachait dans les buissons.
Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les
porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème,
comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique.
Elle ne dansait ni _sur la fougère_ ni même _sous la coudrette_;
en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de
Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une
ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et
le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à
Courbevoie!
C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais
portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux,
poétique et bon.
Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette
âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.
L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise
gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux
bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un
rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de
boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se
jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette
chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont
peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette
nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets
affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte
de la peau.
Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la
moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de
plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient
suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait
l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que
les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin
de la Mère de Dieu.
Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point
dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que
Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie
errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.
Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et
semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur
de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce
récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à
lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la
musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres
que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes
les loges du pays de Rennes.
Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le
rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son
instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le
taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie
était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.
Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans
rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de
savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions,
surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette
dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette
ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a
fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour
désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.
Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent
que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume
effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui
faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:
On l'appela _Fleur-des-Genêts_.
Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci
usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en
pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il
l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la
jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.
Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.
Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid,
mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le
temps perdu.
Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan
de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui
avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions
dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.
Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas
garde.
Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge
inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien
chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui
venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans
les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage
doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de
remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle
lui adressait une fervente prière pour son sauveur.
Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger,
elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots
purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.
Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de
Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les
taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien
mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.
Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la
cause de sa tristesse.
Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La
Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo
prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de
charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se
planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.
--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.
--Le nom de qui?
--Du nouveau capitaine.
--Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.
--Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le
principal. Il logera au château?
--Ou chez l'intendant royal.
Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle
question.
--C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave
officier et les bons soldats de la maréchaussée.
À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon,
il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard
d'intelligence.
--Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.
Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau
retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.
Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux,
furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient
presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que
fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement
ses traits.
Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se
glissa prestement dans une embrasure.
XII
Dans la forêt
Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et
d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure
était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et
merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une
chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.
--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule
armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?
Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude
et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.
--Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.
--Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La
Tremlays.
Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les
plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se
bornèrent à rougir immodérément.
Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir
échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.
--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il
lentement d'un air pensif.
Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.
Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir
convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de
maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait
d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.
Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le
salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.
Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous
rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux
étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour
entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de
faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à
quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer
sous silence.
Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise
remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était
un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée
annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front
restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité
d'âme la plus parfaite.
Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire
retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une
hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de
cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus
élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval
isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux
uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.
Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout
court.
Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au
long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur
comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore
ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup
de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à
garde de fer.
Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude
dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil
d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des
chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que
novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec
délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un
regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude
n'avait vu la forêt de Rennes.
Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une
conversation commencée.
--C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas!
s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude;
j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu
voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.
--Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.
--C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!
--Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux,
et puis il pensait sans cesse à l'enfant.
--Quel enfant? interrompit Didier.
--Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi
soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses
pères.
L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:
--Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et
sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune
monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il
descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit
M. Georges.
--Et qu'est devenu ce Georges?
--Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort
de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne
m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un
valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la
Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes
de joie dans les yeux.
Didier s'arrêta et lui tendit la main.
--Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton
attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que
tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma
parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui
rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et
je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour
anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?
--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion
se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour
punir des bandits.
Jude réprima un geste de colère.
--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne
méritaient point ce nom.
--C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques
entêtés; mais les _Frères bretons_ sont devenus les _Loups_.
--Les Loups? répéta Jude sans comprendre.
--Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la
Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre
du roi.
Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile
distinction car il se borna à répondre:
--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et
vous êtes français!
--N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la
question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je
ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!
Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune
objection à soulever.
--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un
sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.
--C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer...,
car vous allez à Rennes, je pense?
--Je vais au château de La Tremlays.
Jude devint pensif.
--Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car
vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la
première fois que vous allez au château de La Tremlays?
--Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse
plus catégorique.
--Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits
exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune
homme..., un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines,
l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!
--Tu le nommes?
--Georges Treml.
Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois,
il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit
que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la
chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.
--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.
XIII
Le capitaine Didier
Jude demeura un instant comme atterré.
--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?
Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez
M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le
sort de l'héritier de Treml.
--Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur,
ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous
adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.
Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.
--Gentilhomme! dit-il.
--Par votre mère!... voulut continuer Jude.
--Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes
mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?... Mais je suis
officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour
l'amour de Dieu.
--Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous,
monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira.
Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route;
nous reviendrons ensemble au château.
Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure
le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier,
puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au
bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.
--Où me mènes-tu? demanda-t-il.
--Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de
Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.
--Tu as grande confiance en moi?
Jude hésita un instant.
--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de
Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois
seul à garder ce secret.
--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop
dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils
pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.
Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais
taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml
lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de
Vaunoy.
Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit
sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent
douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un
poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu
blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait
désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en
Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire
aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et
grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt,
molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur
insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du
gouvernement.
À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes
avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point
mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier
venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à
Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse,
gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans
les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.
Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et
léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de
sa vie.
Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur,
il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières
familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs
des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui
attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne
était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le
charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit
ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même
du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province,
tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.
Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui
causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et
mutuelle sympathie.
M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter
volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa
fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient
à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant
royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent
alors en Europe.
Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune
officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira
bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des
plus puissantes maisons.
Si ce n'eût point été là une circonstance positivement
insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce
changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un
certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution
d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du
riche maître de La Tremlays.
Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de
Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la
rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que
son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois
estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils
reçurent.
Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut
point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes
quelques jours après.
Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en
avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être
dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous
avons déjà prononcé le nom.
En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses
méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la
pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond
de sa pensée.
Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et
chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand
il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la
bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce
moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision
d'autrefois.
--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les
sombres profondeurs des taillis.
Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de
quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les
broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce
et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit
l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte
d'Arthur de Bretagne.
Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues.
À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus
distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte
populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir
son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans
d'Ille-et-Vilaine.
Marie disait:
_Elle attendait, car pauvre mère
Longtemps espère,
Elle attendait, le coeur marri,
Son fils chéri.
Elle mettait son âme entière
Dans sa prière
Et disait: «Rends-moi mon enfant!
Dieu tout-puissant!»_
Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se
voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine
retenait son souffle.
Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers
vers en guise de refrain:
_Et disait: «Rends-moi mon enfant!
Dieu tout-puissant!
Arthur! Arthur! Hélas! absence
Brise espérance
Le faible est au pouvoir du fort
Jusqu'à la mort!»_
Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde
que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain
d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie
rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant
tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.
--Fleur-des-Genêts! murmura Didier.
Elle entendit et perça d'un bond le fourré.
Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent;
elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel,
et son coeur s'élança vers Dieu.
Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge;
elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle
avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec
tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien
touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur
destinée.
XIV
Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le
taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier
ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine
de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se
croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un
centre commun.
Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce
sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la
_Fosse-aux-Loups_.
À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui
annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où
de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien
n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence
régnait autour de la même solitude.
Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et
atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du
bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la
dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de
son maître défunt.
Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été
dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout
entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.
Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les
alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque
touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.
Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine,
un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la
cabane de Mathieu Blanc.
--C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se
découvrant, que Dieu ait leur âme!
Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles,
et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et
dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût
servi depuis peu.
Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.
Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans
les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré
de peau de loup, se montrèrent.
Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une
haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait
Jude.
Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent
rapidement un signe d'intelligence.
Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux
autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.
Le masque blanc se coucha sans bruit à plat ventre et se mit à
ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en
séparait, puis il se dressa de manière à fourrer sa tête dans
l'une des ouvertures que le temps avait pratiquées au tronc creux
du vieux chêne.
Son masque le gênait pour voir; il l'arracha et découvrit un
visage tout noirci de charbon et de fumée: le visage de Pelo
Rouan, le charbonnier.
Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard
curieux suivait chacun de ses mouvements.
Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur
et sonore. Jude se hâta de déblayer le trou et retira bientôt le
coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet
endroit. Après l'avoir examiné un instant avec inquiétude pour
voir s'il n'avait point été visité en son absence, Jude sortit une
clef de la poche de son pourpoint.
À ce moment, Pelo Rouan se mit à ramper et rentra sans bruit dans
sa cachette.
Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point
d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chêne, jetant à
la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux
de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
Tout y était, intact comme au jour du dépôt: or et parchemin. Le
bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que,
avec cela, Georges Treml, fût-il réduit à mendier son pain,
n'aurait qu'un mot à dire pour recouvrer son héritage intact.
Mais une expression de tristesse remplaça bientôt son joyeux
sourire: où était Georges Treml!
Le capitaine Didier, son nouveau maître, avait reçu l'hospitalité
au château, et il ne savait même pas qu'il existât une créature
humaine du nom de Georges Treml.
Donc, non seulement Georges n'était plus là, mais on ne parlait
même plus de lui.
Jude aurait voulu déjà être au château pour s'informer du sort de
l'enfant. Il plaça le coffret dans le trou, qu'il combla de
nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la
fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'éloignait.
--C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'écuyer du vieux Nicolas
Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il
peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens
soupçonnent ce mystère, car ils pourraient revenir avant moi.
Jude avait disparu. Les deux hommes à masques fauves quittèrent le
fourré et s'élancèrent vers le chêne. Ils remuèrent les outils,
visitèrent chaque repli de l'écorce et ne trouvèrent rien.
Ces deux hommes étaient deux _Loups_.
Ils s'approchèrent de la touffe d'ajoncs.
--Maître, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?
Pelo Rouan haussa les épaules.
--C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de
Vitré, dit-il. Vous êtes curieux comme des vieilles femmes, et
vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre déterrer
deux douzaines d'écus de six livres qu'il avait enfouies en ce
lieu.
Les deux Loups se regardèrent.
--Cela fait plus de deux cents piécettes de douze sous à la fleur
de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-être d'autres.
--Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indifférence affectée. Moi,
je vais veiller à votre place.
Les deux Loups hésitèrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils
touchèrent de nouveau leurs bonnets et regagnèrent leurs postes.
Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
--C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis
là, mes yeux veillent avec les vôtres, je puis pardonner un
instant de négligence. Quand je m'éloigne, la négligence devient
trahison, et vous savez comment je punis les traîtres. On a vu des
soldats de la maréchaussée dans la forêt, et peut-être en ce
moment même des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce
ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre
retraite. Prenez garde!
Le charbonnier prononça ces mots d'une voix brève et impérieuse.
Les deux Loups répondirent humblement:
--Maître, nous veillerons.
Pelo Rouan ôta les pistolets qui pendaient à sa ceinture et les
cacha sous ses vêtements.
--Je vais au château, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous
devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
À ces mots, il gravit la montée d'un pas rapide et disparut
derrière les arbres de la forêt.
--Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il
n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?
--Francin?
--J'aurais pourtant voulu voir là-bas dans le creux du chêne.
--Moi aussi, mais... Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.
--La terre est pourtant fraîchement remuée...
--Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.
--C'est la vérité! Quand il a parlé, ça suffit.
En conséquence de quoi, les deux Loups se résignèrent à faire
bonne garde.
Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers
son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le
coeur plus content que la première fois. Une de ses inquiétudes
était au moins calmée et il avait désormais en main de quoi
racheter les riches domaines de la maison de Treml.
Quand il arriva au lieu où il avait laissé Didier, celui-ci était
seul.
--Tu n'as pas perdu de temps, mon garçon, dit-il gaiement. Je ne
t'attendais pas si vite.
Jude prit cela pour un reproche adressé à sa lenteur et se
confondit en excuses.
--Allons! s'écria le capitaine qui sauta en selle sans toucher
l'étrier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rêve, car je
veux mourir si j'étais pressé de te voir arriver. À propos, et le
trésor de Treml?
--Dieu l'a tenu en sa garde, répondit Jude.
--Tant mieux! Au château, maintenant, à moins qu'il ne te reste
quelque mystérieuse expédition à accomplir.
Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise
complètement avec cette gaieté insouciante et communicative qui
est le fond du caractère français. Cette recrudescence soudaine de
bonne humeur mit l'honnête Jude à la gêne, d'autant plus qu'il
était occupé lui-même de pensées graves.
Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui
fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les
ponts-neufs, anciens et nouveaux, chantés au théâtre de la foire.
Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
--Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit borné. Je
compte sur l'aide que vous m'avez promise.
--Et tu as raison, mon garçon; tout ce que je pourrai faire, je
le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
--D'abord, répondit Jude, bien que vingt ans se soient écoulés
depuis que j'ai mis le pied pour la dernière fois au château de La
Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnaître,
et j'ai intérêt à me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer
avant la nuit venue.
--Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la forêt. Mais
l'expédient me semble médiocrement ingénieux, par la raison qu'il
y a résines et lampes au château de M. de Vaunoy.
--C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point
songé à cela.
Le capitaine reprit en souriant:
--Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garçon. Nous
arriverons enveloppés dans nos manteaux de voyage, et je trouverai
bien quelque prétexte pour te protéger contre les regards
indiscrets. Après?
--Après? répéta Jude fort embarrassé; après, je tâcherai de
savoir... de manière ou d'autre... ce qu'est devenu le petit
monsieur.
--C'est cela, nous tâcherons.
La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au château,
comme nous l'avons vu, et Simonnet, le maître du pressoir, se
chargea de les annoncer aux maîtres.
M. Hervé de Vaunoy et sa fille Alix étaient au salon, en compagnie
de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Hervé, et de
M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.
Le capitaine était attendu depuis quelques jours déjà, bien qu'on
ignorât le nom du nouveau titulaire. Dès que maître Simonnet eut
prononcé le mot _capitaine_, tous ces personnages se levèrent et
dardèrent leurs regards vers la porte avec une curiosité plus ou
moins prononcée.
Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du
seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avança le feutre sous le
bras, la mine haute, et se portant comme il convenait à un homme
rompu aux belles façons de la cour.
Son aspect parut étonner grandement tout le monde, ce qu'il dut
déchiffrer en caractères lisibles, quoique différents, sur les
quatre physionomies présentes.
Mlle Olive pinça ses lèvres en jouant vigoureusement de l'éventail.
Alix pâlit et s'appuya au bras de son fauteuil.
M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin
sourire.
Enfin, M. de Béchameil, marquis de Nointel, exécuta la plus
piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier
désagréablement surpris.
XV
Portraits
Didier s'inclina profondément devant les dames, salua un peu moins
bas Hervé de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.
Vaunoy renforça aussitôt son bénin sourire et fit trois pas
au-devant du capitaine.
--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il du ton le plus cordial,
soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous
reverrais bientôt officier du roi. Touchez là, mon capitaine!
Saint-Dieu! touchez là!
Didier se prêta de fort bonne grâce à cet affectueux accueil.
Quand il eut baisé la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en
silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant
quelque compliment banal, il prit place auprès du maître de La
Tremlays.
--L'ordre de Sa Majesté, dit-il, me donnait à choisir entre
l'hospitalité de M. le marquis de Nointel et la vôtre. J'ai pensé
qu'il ne vous déplairait point de me recevoir pendant quelques
jours.
--Saint-Dieu! s'écria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'eût
déplu, c'eût été le contraire.
--Je vous rends grâce, et pour mettre à profit votre bonne
volonté je vous demande la permission de faire conduire
sur-le-champ mon valet à la chambre qu'on me destine.
Mlle Olive agita une sonnette d'argent placée près d'elle sur la
cheminée.
--Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain,
mon maître d'hôtel, dit Hervé de Vaunoy.
À ce nom d'Alain, Jude devint blême derrière le collet de son
manteau.
--Mon valet est malade, répondit le capitaine; ce qu'il lui faut,
c'est un bon lit et le repos.
--À votre volonté, mon jeune ami.
Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive.
--Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le
en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que
j'aime.
Didier s'inclina; Jude, toujours enveloppé dans son manteau,
sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne
put apercevoir ses traits.
Nous connaissons de longue date M. Hervé de Vaunoy, maître actuel
de La Tremlays et de Bouëxis-en-Forêt. Ces vingt années n'avaient
point assez changé son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il
soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, était une longue et sèche fille,
qui avait été fort laide au temps de sa jeunesse. L'âge, incapable
d'embellir, efface du moins les différences excessives qui
séparent la beauté de la laideur. À cinquante ans, ce qui reste
d'une femme laide est bien près de ressembler à ce qui reste d'une
jolie femme.
L'expression du visage peut seule rétablir des catégories.
Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une préciosité
majuscule, d'obstinées prétentions à la gentillesse, et une
incomparable pruderie.
Elle était vêtue d'ailleurs à la dernière mode, portant corsage
long, en coeur, avec des hanches immodérément rembourrées, cheveux
crêpés à outrance et poudrés, éventail que nous nommerions
aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordoré à talons évidés comme
l'âme d'une poulie.
La mode n'invente jamais rien. Après cent cinquante ans, ces
précieux talons nous sont revenus, plus élevés, plus évidés et non
moins ridicules.
La joue de Mlle Olive était tigrée de mouches de formes très
variées, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils
admirablement arqués.
Nous passons sous silence le carmin étendu en couche épaisse sur
ses lèvres, le vermillon délicatement passé sur ses pommettes et
l'enfantin sourire qui ajoutait, à tant de séductions diverses, un
charme précisément extraordinaire.
Alix ne ressemblait point à son père, et encore moins à sa tante.
Elle était grande, et néanmoins sa taille, exquise dans ses
proportions, gardait une grâce pleine de noblesse. Son front large
avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une
expression fière de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand
oeil bleu. Son regard était sérieux et non point triste, et de
même que les pures lignes de sa bouche annonçaient une nature,
pensive plutôt que mélancolique.
C'était le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grâce,
alliant la sensibilité vraie à la fermeté digne et haute, sachant
souffrir, capable de dévouement jusqu'à l'héroïsme.
Hervé de Vaunoy s'était marié un an après le départ de Nicolas
Treml. Sa femme était morte au bout de l'autre année. Alix était
le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.
Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme
de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais
pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne
dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son
gras de jambe irréprochable.
Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si
bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis
doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de
diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons
de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa
rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à
lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer
çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que
depuis six semaines.
Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il
sacrifiait un estomac à l'épreuve.
En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que
la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu,
récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des
manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la
nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le
champagne.
M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et
importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy
dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne
demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion
diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil
perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et
surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est
historique, auprès de la fière Bretonne.
Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses
efforts incessamment inutiles.
M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu
dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne
faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de
nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une
terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la
fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes
tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
En troisième lieu,--et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il
tenait le plus--Béchameil avait la haute main sur toutes preuves
nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation
était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque
les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi,
sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu
se soustraire aux tailles.
M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il
avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée
annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et
diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes
prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre
de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.
En conséquence, il avait intérêt à trouver des usurpateurs en
quantité. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les
chartriers des familles et se montrait-il si âpre à la curée que
les seigneurs ralliés au roi eux-mêmes avaient sa personne en fort
mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le
détestait.
Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi
et d'usage, où beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession
d'état immémoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir
de M. de Béchameil avait une portée terrible. Pauvre d'esprit,
avide et étroit de coeur, rompu aux façons mondaines, n'ayant
d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extérieure qui
vaut à ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme,
l'intendant de l'impôt était juste assez sot pour faire un
impitoyable tyran.
Une seule chose pouvait le fléchir: l'argent.
Quiconque lui donnait de la main à la main le montant de l'amende
et quelques milliers de livres en sus par forme d'épingles était
sûr de n'être point inquiété, quelle que fût d'ailleurs la
témérité de ses prétentions: pour dix mille écus, il eût laissé le
titre de duc au rejeton d'un laquais.
Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour
sortir de ses griffes un droit bien irrécusable, et les Mémoires
du temps ont relaté plusieurs exemples de gens de qualité réduits
par lui à l'état de roture;[3]
On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers
lui des papiers de famille fort en règle, avait tremblé d'abord
devant un pareil homme.
Les méchantes langues prétendaient qu'il avait commencé par
financer de bonne grâce, ce qui était toujours un excellent moyen.
Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitué
par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont
il avait pris jusqu'aux armes pour en écarteler son douteux
écusson, il avait trop à craindre pour ne pas chercher tous les
moyens de se concilier son juge.
Un retrait de noblesse lui eût fait perdre à la fois ses titres,
auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait
davantage, car c'était son état de gentilhomme et sa parenté qui
lui avaient donné qualité pour acheter le domaine de Treml.
Heureusement pour lui, Béchameil fit les trois quarts du chemin.
Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant
point mystère du grand désir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.
C'était un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Béchameil
et lui se lièrent, et, bien que l'intendant royal fût de fait le
plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse supérieure de
son nouvel ami.
Il va sans dire que Béchameil reçut promesse formelle d'être
l'époux d'Alix, ce qui n'empêcha point Vaunoy de favoriser sous
main la très innocente intimité qui s'était établie à Rennes entre
la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour
cela.
Pendant le séjour de Didier à Rennes, Béchameil n'avait point été
sans s'apercevoir des soins que le jeune protégé du comte de
Toulouse rendait à Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et
galant financier à la vue de son jeune rival. Quant à Mlle Olive,
si elle avait agité son éventail, c'est qu'il avait coûté cher et
qu'elle en voulait montrer les peintures.
Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalité
bretonne. Au bout de quelques instants, maître Alain, le
majordome, décoré de sa chaîne d'argent officielle et les yeux
rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de
la porte pour annoncer le souper.
--Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy.
Maintenant, à table!
--À table! répéta Béchameil à qui ce mot rendit une partie de sa
sérénité.
Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main à Didier. Ce fut
M. de Béchameil qui la prit. Le capitaine, à dessein ou faute de
mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.
Nous ne raconterons point le souper, pressé que nous sommes
d'arriver à des événements de plus haut intérêt. Nous dirons
seulement que M. de Vaunoy, tout en portant à diverses reprises la
santé de son jeune ami, le capitaine Didier, échangea plus d'un
regard équivoque avec maître Alain, auquel même, vers la fin du
repas, il donna un ordre à voix basse.
Maître Alain transmit cet ordre à un valet de mine peu avenante
que Vaunoy avait débauché l'année précédente à Mgr le gouverneur
de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons déjà fait
mention de lui.
Pendant cela, Béchameil faisait sa cour accoutumée. Alix ne
l'écoutait point et tournait de temps en temps son regard triste
et surpris vers le capitaine qui causait fort assidûment avec Mlle
Olive. Celle-ci le trouvait fort bien élevé. Elle avait la même
opinion de tous ceux qui voulaient bien l'écouter ou faire
semblant.
Après le repas, Hervé de Vaunoy conduisit lui-même le capitaine
jusqu'à la porte de sa chambre à coucher et lui souhaita la bonne
nuit. Jude était debout encore. Il arpentait la chambre à pas
lents, plongé dans de profondes méditations.
--Eh bien! lui dit son maître, es-tu content de moi! T'ai-je
épargné les regards indiscrets?
--Monsieur, je vous remercie, répondit Jude.
--As-tu appris quelque chose?
--Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais
que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est
maintenant femme de charge au château.
--Et elle donnera des nouvelles.
--Je sais aussi que j'aurai de la peine à me cacher longtemps,
car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien maître d'hôtel
de Treml.
--Je t'en offre autant, mon garçon; j'ai aperçu le visage d'un
drôle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne,
mon noble protecteur, et que je soupçonne fort de n'avoir point
été étranger à certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier
un coup d'épée. Mais nous débrouillerons tout cela. En attendant,
dormons!
--Dormez, répondit Jude.
La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
XVI
Le conseil privé de M. de Vaunoy
Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.
Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de
la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence,
le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions
dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix
de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre
Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.
Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive
bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame
d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée
protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime
mariage.
Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon
écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un
moyen de retrouver le fils de Treml.
Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la
fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point
interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se
souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour.
Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le
bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant,
c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait
oubliée.
Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double
porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et
tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son
maître d'hôtel, et le valet Lapierre.
Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur
laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces,
n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.
Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son
visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet
originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de
vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et
triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et
sauteur de cordes.
À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la
maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de
Bretagne.
Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point
son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses
parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en
affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le
mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre
l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors
du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se
présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier.
Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de
couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.
Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu
de jours après, Vaunoy le prit à son service.
À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à
faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de
furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de
Nointel.
Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué
de nuit dans les rues de Rennes.
Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec
agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément
assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur
l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de
son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé
de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine
d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots,
et semblait combattre le sommeil.
--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois
M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en
face de ses acolytes.
Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut.
Lapierre ne perdit pas l'équilibre.
--Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait
croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre
une épée de bal! et vous l'avez manqué!
--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune
drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis
pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs
c'est une vieille histoire!
--Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta
le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et
Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore,
car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.
--Ainsi soit-il! grommela maître Alain.
--Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as
eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es
enfui avec ton égratignure!
--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le
maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien
que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...
--Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.
Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade
enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur
tous les tons son juron favori.
Les deux valets échangèrent un regard.
--Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.
Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant
un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire
sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.
Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement
et mit la main à sa poche.
--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois
que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché;
j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes
enfants.
Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la
paix fut faite.
--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir
d'embarras?
--Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une
dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.
--C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée
donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions
trois: nous nous mettrons six.
--Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.
Vaunoy secoua la tête.
--Impossible, dit-il.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés.
Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort
n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police
des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est
mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a
quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants,
défend formellement de tuer un hôte... à moins qu'on ne le puisse
faire en toute sécurité.
Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil
très flatteur.
--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.
Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de
chercher.
--Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.
--Je ne trouve rien, dit le majordome.
--Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison
ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?
--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse
affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il
ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait
rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?
--La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit
jusqu'à la porte.
Vaunoy devint pâle.
--La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la
chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!
--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre...
Après si longtemps!
--C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois
quarts.
Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec
inquiétude:
--Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel
homme est-ce?
--Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais
dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir
le bout de son nez.
--C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes
bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant
aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais
savoir quel est cet homme; je voudrais...
--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien
saltimbanque.
--Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et
comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme
est un malheur! Suivez-moi!
Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le
capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée
de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas
de réplique.
Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte
de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor
qui régnait d'une aile à l'autre.
Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement
le bras de son majordome.
--Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit
point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du
corridor.
C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que
partait cette lueur.
--Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils
s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien
éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre,
s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission
ne le sauvera pas!
Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le
majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.
En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à
la serrure.
Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête
entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.
Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et
se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.
Maître Alain se rejeta violemment en arrière.
--Je connais cet homme, dit-il.
Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais
il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude
avait éteinte avant de se jeter sur son lit.
--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu?
Qui est-ce?
Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses
souvenirs.
--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais.
Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.
Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:
--Demain il fera jour!
XVII
Visite matinale
Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans
bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on
dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.
Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des
interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner.
Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.
Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le
premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui
conduisait aux communs.
Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La
Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur
disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente
mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta
trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la
quatrième.
Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château,
ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La
bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge
ne craignent que les voleurs.
Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de
réponse.
Il frappa de nouveau et plus fort.
--Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu
est-il au château?
--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours,
Jude Leker!
Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en
vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge,
n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je
leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu
dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...
Elle fit un signe de croix et s'arrêta.
--Ouvrez donc! dit Jude.
--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils
auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!
Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
--Qui vive? dit-elle.
--Chut! dame; silence au nom de Dieu!
--Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude
le saisit, entra, ferma la porte et répondit:
--Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité
dans la demeure de Treml.
--La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son
coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je
n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite
Hervé de Vaunoy.
Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du
chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut
mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.
--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille
femme, toi qui te souviens de Treml?
Jude prononça son nom.
--Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker,
l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je
te voie!
Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son
briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son
réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et
comme en extase.
--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?
--Mort, répondit Jude.
Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un _De
Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa
joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti
puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui
roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant
deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit
s'humecter la paupière d'un soldat.
Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût
maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé
devant la révélation qu'il était venu chercher.
Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.
--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.
--Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu
pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me
tendre ses petits bras dans son berceau.
--Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps
s'affaissa.
Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un
sanglot.
--Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit.
Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant... Hélas! Jude, mon
ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.
Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
--Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour
je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la
mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que
je me dis cela!
--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?
--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche
ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a
dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy
revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant
s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le
fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.
--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?
--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on
nommait le Mouton blanc?
--Je me souviens de Jean Blanc, dame.
--Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous
l'aimions...
--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.
--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans
la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit
monsieur de ses propres mains.
--Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.
--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je
crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml.
Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au
fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui...
--Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.
--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le
pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton
blanc revint il n'y avait plus d'enfant.
--Ah! fit encore Jude.
--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!
Jude demeura un instant comme atterré.
--Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.
Goton secoua lentement sa tête grise.
--Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un
pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de
Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta
Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard
mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait
Loup.
--J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?
--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se
vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine
la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver
l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes
semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur
aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que
leur chef qui porte un masque blanc.
--J'irai trouver les Loups, dit Jude.
La vieille dame réfléchit un instant.
--Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui
pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme
est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait
le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint
s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa
fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la
fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la
reconnaître.
--Où trouver cet homme?
--Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.
--Il se nomme?
--Pelo Rouan, le charbonnier.
Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers
rayons du crépuscule.
--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant
qu'il soit une heure.
Il serra la main de Goton et sortit.
--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de
charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les
corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait
ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu
ramener en ses domaines l'héritier de Treml!
Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua
tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.
XVIII
Rêves
Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à
la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore.
Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.
--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me
rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il
est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang
pour voir M. Georges à sa place!
Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas
de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du
soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où
Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.
--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...
--Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude;
j'aurai de la peine à passer inaperçu.
--Marie! murmura encore Didier.
Jude le regarda en souriant.
--Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à
quelque autre, maintenant?
--Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu
relever le défi.
En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.
--C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards
tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un
autre visage; je crois que je rêvais.
--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit
Jude.
L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que
perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne
l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.
--Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à
lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui
n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce
bonheur... Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me
semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des
rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant
sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers,
de caresses et de douces paroles...
--Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de
vous, pour commencer ma tâche.
--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon
coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude,
mes yeux ont besoin de pleurer!
--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa
sa tête sur l'oreiller.
--Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne
voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette
angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux,
Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
--Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois
jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur,
n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui
meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
--Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
--Je pense à Georges Treml, monsieur.
--Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est
oeuvre chrétienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil.
Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis
prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de
bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens
plus.
Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de
son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et
reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.
--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois
là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.
--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?
--Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon
temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.
--À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton
ennemi?
--Celui-là même.
--Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.
--Un valet, votre ennemi?
--Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point
gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le
secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit.
Il prétend m'avoir autrefois servi de père... Tu vois bien ceci?
Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra
par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore
récente.
--C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un
misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.
--Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le
misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis
soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.
--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot
et je le châtie.
--Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant.
Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces
vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami.
Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton
secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons
ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa
Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne
convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.
Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent
avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.
--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.
--Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc
que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La
Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
--Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour
éviter à Jude l'embarras de répondre.
--On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le
capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon
camarade?
--Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.
--Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils
font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade,
ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est-à-dire sa bouteille
de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?
Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de
Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il
fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put
voir une partie de son visage.
--Du diable si je connais autre chose que cette figure-là!
grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!
--Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier.
En route maintenant et bonne chance!
Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et
partit au galop.
Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna
vers les deux valets de Vaunoy.
--Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux
défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en
s'adressant à Lapierre, prends garde!
Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
--Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de
cela, maître Alain?
Maître Alain répondit:
--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour
ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.
Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se
trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et
formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe
siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc
s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des
approches de l'hiver.
Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement,
son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son
réveil.
Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui
suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle
reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de
vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et,
quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût
sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir
était pour lui le fil d'Ariane.
--Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux:
voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma
mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à
droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe
antique. Voyons?
Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en
était déjà à craindre une déception.
À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il
s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint
pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau
et statue étaient là devant ses yeux.
Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de
blanc, tressaillit vivement et se retourna.
XIX
Sous la charmille
L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il
avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau
et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de
prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os,
mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier
l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle
était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre
froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs
avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche
formait toute sa toilette.
Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons
dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.
Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint.
Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant
toute apparence, Didier allait se montrer.
Elle avait reconnu sa voix.
Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui
présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi
dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança
vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se
baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette
lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
--C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer
votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle
soit tombée entre vos mains, vous la garderez.
Didier demeura muet. Alix reprit:
--J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous
comme d'un frère.
Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il
lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle
à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:
--Alix, dites-vous la vérité?
--Je dis toujours la vérité, répondit-elle.
Elle eut un sourire grave et poursuivit:
--Parlons d'elle, je le veux.
«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un
ange. Son âme est plus pure que son regard.»
--De qui parlez-vous? balbutia Didier.
--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous
n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce
serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles
de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre;
mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les
bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui
protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la
petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa
solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis
qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le
velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange
destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses
fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la
destinait à l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.
--Vous ne le croyez plus, Alix?
--Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je
me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr
le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui
chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.
--Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.
Alix sourit doucement.
--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait
bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce
jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras
ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau
bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore
elle me parla de vous.
--De moi! prononça involontairement Didier.
--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel
était mon devoir.
--Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable
peut-être...
--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car
elle est votre fiancée.
Il y eut un moment de silence. Alix reprit:
--Quand elle sera votre femme...
Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait
exprimé la surprise.
--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté;
vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais
vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur
naissance enchaîne à l'orgueil!
Didier se redressa.
--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais.
Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.
Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:
--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon
noble et charmante.
--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas
besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère
et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit
d'interroger.
--Interrogez.
--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?
--Non.
--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?
--Mon père veut en effet me marier.
--Ah! ah!
--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.
--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier
non sans raillerie.
--C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de
l'impôt.
Didier éclata de rire.
Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire
épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le
feuillage.
--Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le
principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous
reverrons encore une fois!
Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de
cette disparition subite.
L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y
joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent
MM. de Vaunoy et de Béchameil.
XX
Avant et après le déjeuner
Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur.
Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se
remettre et gardait une contenance embarrassée.
--Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos
éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si
joyeux?
--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.
--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.
--Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de
vous présenter le bonjour.
--Je ne me souviens pas... commença Didier.
--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à
la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité
matinale?
--Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil;
veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.
Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux.
Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque
banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses
fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire
entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que
la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers
Didier d'une bienveillance inaccoutumée.
Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie.
On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.
--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort
avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous
parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?
--Assurément, répondit Vaunoy.
Et Béchameil répéta:
--Assurément!... Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense,
sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.
--Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.
--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère
évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais
ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste
chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.
Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy
jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal,
crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.
--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse,
gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré
mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette
contrée qui passe pour dangereuse...
--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.
--Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.
--Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la
perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné
mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens,
cette poignée de rebelles qui portent le nom de _Loups_.
--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami,
une noble mission.
--Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune
maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il
à haute voix.
--Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son
aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas
défaut davantage.
À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy
répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique
sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le
mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.
Didier insista.
--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.
Vaunoy répondit:
--À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa
Majesté.
--Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.
--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux
sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous
préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté.
Veuillez me prêter attention.
Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure
normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un
profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son
chagrin.
--Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir
arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La
maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la
Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de
Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.
--À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une
armée respectable.
--Trois cents hommes environ, monsieur.
--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre
quadruple.
Béchameil modéra sa joie.
--J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit
froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est
beaucoup!
--Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.
--C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre
côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je
veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point,
monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à
des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler
ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.
À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint
si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.
--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.
--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose
qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est
passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.
Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il
repoussa Béchameil.
--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement
subit... je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de
poursuivre?
--Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement
Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous
ferons raison, le capitaine et moi.
Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec
découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment
retardé.
--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène
qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour
moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est
inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une
attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront
point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la
forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre
château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre
maison de plaisance de la Cour-Rose.
--Ma _folie_, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire,
monsieur?
--Je ne sais: peut-être une place d'armes.
--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y
en a pour vingt mille écus...
--Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.
Cette fois le financier se montra rétif.
--Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés.
Il y en a pour trente mille écus, monsieur!
--Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.
--Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des
grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine
seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous
voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon
garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus
riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques,
crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je!
Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait
bâtir ma _folie_ pour héberger vos soudards!
--Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième
fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.
Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption
comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:
--Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire
promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.
--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.
--Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous
comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison
pour cent mille pistoles!
Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les
intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.
Le financier se tut instinctivement.
--Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus
cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la
dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous
occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à
Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en
faut.
--Tel est en effet mon projet, monsieur.
--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous
en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte
de l'impôt.
--L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et
responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point
franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant
de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.
Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage
du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien
puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter
souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.
Didier et l'intendant la remarquèrent.
Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître
Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine
insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.
Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente
du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix
de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait
sa décision pour l'office et les provisions du château.
--Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir
tout d'abord que les frais de convoi me regardent...
Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.
--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour
moi un devoir.
--Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison
de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait
visiblement.
--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.
Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux
rondes pommettes de ses joues.
Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne
put s'empêcher d'y prendre garde.
Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le
calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune
capitaine se dissipaient.
Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène,
il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le
cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de
M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à
l'escorte des gens du roi.
Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût
faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de
la motiver, ce qu'il fit à sa manière.
--Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez
rien, absolument rien à débourser.
--Laissons cela, interrompit Vaunoy.
--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en
être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre
maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux
combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais
il s'agit de cinq cent mille livres tournois.
--Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de
La Tremlays.
--Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de
plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête,
serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la
Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les
Loups...
Vaunoy haussa les épaules avec affectation.
--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix
minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort
médiocre.
--Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy;
je serais mortifié que vous puissiez croire...
--Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La
Tremlays.
Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua
convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son
explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient
les plus tendres échos de son coeur:
--Allons déjeuner.
Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil,
les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves
épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit
la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent
partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape
était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient
tracées de manière à quadrupler la distance.
Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le
perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette
autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons
de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.
Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le
déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de
s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir
que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque
M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus
facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point
extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et
affairé vers son appartement.
--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à
un valet qu'il rencontra sur son chemin.
Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais,
ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de
l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la
tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.
--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de
sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas
raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.
Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la
direction formait angle avec celle de la première, il vit le
capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi.
Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
--Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y
connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement
tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle
précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre...
Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que
suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les
deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans
quelques secondes.
--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement.
Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra
si je ne le perds.
Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence
des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face.
Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.
Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du
côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son
père.
Didier salua et poursuivit sa route.
--C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai
manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois
porte bonheur!...
Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses
deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant,
Alix entr'ouvrit la porte.
--Vous m'avez appelée, mon père?
Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux
acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa
fille; mais il se ravisa.
--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un
instant.
Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement
dans la galerie.
Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont
l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de
l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son
flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.
--En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.
--Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois
jamais quand je dois causer avec monsieur.
--Moi, je bois double.