--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire à ce château?
La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux.
--Mon brave homme, s'écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont
point admis au château de Villers-Cotterets.
--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.
--C'est plutôt, répliqua un coureur, le Juif errant qui aura volé
sur sa route un domestique et une haridelle!
--C'est don Quichotte!
--C'est M. de La Palisse!
Jude mit la main sur la garde de son épée, mais son maître le
retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas
s'arrête en chemin et n'est point entendue.
M. de La Tremlays fit halte dans une hôtellerie qui portait pour
enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se
débotter, il manda le maître et lui ordonna de trouver un guide
qui pût le conduire sur l'heure à Villers-Cotterets.
L'étonnement de Jude était au comble. Sa curiosité, refoulée,
l'étouffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.
--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand désir
de voir ce Philippe d'Orléans?
--Tu me le demandes! s'écria Nicolas Treml avec énergie.
Cette réponse porta la surprise de Jude au-delà de toutes bornes.
--Que je meure! murmura-t-il en se parlant à lui-même, si je sais
ce que notre monsieur peut vouloir au régent!
Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son écuyer et dit:
--Je veux le tuer!
Jude se reprocha de n'avoir point deviné une chose si naturelle.
--À la bonne heure! dit-il; c'est bien.
Et il reprit sa tranquillité habituelle.
À ce moment, l'hôte reparut avec un guide.
VII
La forêt de Villers-Cotterets
La magnifique maison de plaisance du régent Philippe d'Orléans
avait ce jour-là un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On
voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attelés.
Les chevaux de selle piaffaient et se démenaient comme pour
appeler leurs maîtres, et toute une armée de pages, coureurs et
laquais à brillantes livrées encombrait les abords du perron.
Le régent était encore à table. Dès que le repas fut fini,
courtisans et belles dames descendirent à flots de velours et de
satin le grand perron du château. Aussitôt les carrosses
s'émaillèrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansèrent
sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.
Par extraordinaire, Philippe d'Orléans n'avait pas pris place dans
son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait
envoyé la reine Anne d'Angleterre, présent qu'il appréciait
surtout à cause de son origine britannique, car le régent était
anglais de coeur.
Tous les historiens s'accordent à dire que Philippe d'Orléans
avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi.
Quand il voulait bien mettre de côté ses allures abandonnées, on
reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire
figure de prince.
Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle
avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.
Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés
de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien
encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut
lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme
se faisait partout sentir.
Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main
du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et
s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantôt les
larges allées se déroulaient en méandres capricieux et ménagés
comme à plaisir, tantôt elles alignaient à perte de vue leurs
doubles rangées de troncs sveltes et semblaient une immense
colonnade supportant une voûte de verdure.
Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait
point à la Bretagne.
La forêt de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En
descendant les ombreux sentiers qui mènent à la vallée, on songe
au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon
s'étend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux
paysages bretons.
Et d'ailleurs la pauvre forêt de Rennes ne saurait opposer que
quelques gentilhommières inconnues ou le clocher d'une église de
village au royal château bâti par les Valois et à la noble abbaye
de Prémontré.
Il y avait une heure que la cavalcade avait quitté l'avenue de
Villers-Cotterets; elle avançait lentement: les gentilshommes
caracolaient aux portières des carrosses qui roulaient sans bruit
sur le gazon des allées. Philippe d'Orléans causait avec
Mme de Carnavalet par la portière.
Tout à coup, à un détour de la route, deux cavaliers apparurent et
se postèrent au milieu du chemin, de manière à barrer le passage.
C'étaient deux hommes de haute taille et d'athlétique carrure.
Leur costume, qui ne ressemblait en rien à celui de l'époque,
était gris de poussière.
Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan monté sur
un bidet qui lui servait de guide et se tenait à distance
respectueuse, et lui demanda tout haut:
--Lequel de ces gens est le duc d'Orléans?
Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.
L'inconnu poussa droit au régent qui recula instinctivement et
porta la main à son épée. Les courtisans, un instant paralysés par
la surprise, se jetèrent au-devant de leur maître.
Quelques dames songèrent d'abord à s'évanouir, mais elles
reprirent leurs sens, parce que la scène promettait d'être
curieuse.
--Qui êtes-vous? demanda le régent après le premier moment de
silence.
--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
Bouëxis-en-Forêt, répondit le nouveau venu.
--Et que voulez-vous?
--Me battre en combat singulier contre le régent de France!
Ces étranges paroles furent prononcées d'un ton grave et ferme,
exempt de toute fanfaronnade.
Les courtisans se regardèrent. Un muet sourire vint à leurs
lèvres. Les dames étaient puissamment intéressées: elles
contemplaient cela comme on suit une représentation dramatique.
C'était en effet un spectacle singulier et fait pour étonner que
ces deux hommes, débris d'un autre siècle, mais débris vigoureux,
menaçants, intrépides, au milieu de ces visages fardés, que ces
longues épées à garde de fer parmi ces rapières de parade, que ces
pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de
tout cet or et de tout ce velours.
On eût dit que la Bretagne du XVe siècle sortait du tombeau et
venait demander raison de la conquête aux arrière-neveux des
conquérants.
Philippe d'Orléans avait senti d'abord un mouvement d'inquiétude,
mais dix gentilshommes le séparaient maintenant du vieux Breton.
Il oublia sa passagère frayeur.
--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur à nos dames.
Qu'on le chasse!
L'ordre était explicite, mais la rapière de M. Nicolas était
longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.
Le vieux Breton ôta lentement son gant de peau de buffle qui
pouvait bien peser une demi-livre.
--Il faut en finir! murmura le régent avec impatience.
--Il faut en finir! répéta gravement Nicolas Treml. On m'avait
dit que le sang de Bourbon était un sang héroïque; mais la
Renommée est menteuse, je le vois, ou bien la branche aînée a
gardé tout entier l'héritage de vaillance. Philippe d'Orléans,
régent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme
toi, je te provoque au combat!
Ce disant, M. de La Tremlays dégaina.
MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la
comédie marchait à souhait.
--Soyez témoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et
solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse
le régent de France de tenir en servage la province de Bretagne,
laquelle est libre de droit. Pour prouver la vérité de mon dire,
j'offre le combat à outrance et sans merci. Si Dieu permet que je
succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je
suis vainqueur, elle recouvrera ses légitimes privilèges.
--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui
commençaient à s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre
son Altesse Royale et M. Nicolas! l'idée vaut quelque chose!
Le régent ne riait plus.
Quant aux dames saisies par le côté romanesque de l'aventure,
elles admiraient maintenant l'austère visage du vieillard et
prenaient peut-être parti pour sa barbe blanche.
Mme la duchesse de Berry dit à l'oreille de Riom qui était à la
portière:
--Quel beau vieux fou!
--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait
d'indignation, régent de France, vous ne répondez pas!
Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un
événement extraordinaire. Au moment où le régent ouvrait la bouche
pour ordonner définitivement à sa suite d'écarter le vieux Breton,
celui-ci le prévint et se tourna vers son écuyer.
--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.
Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans
qui, refoulés avec une irrésistible vigueur, se rejetèrent à
droite et à gauche.
Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orléans et Nicolas
Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit
au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le
régent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:
--Pour la Bretagne!
Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames
purent s'évanouir.--Le dénouement surpassait toute attente.
En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orléans avait pâli. Il
mit l'épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se
précipita vers l'agresseur.
Mais il s'arrêta en chemin. La colère avait peu de prise sur cette
nature où la tête dominait complètement le coeur. Il revint vers
les princesses pour calmer leur frayeur.
Pendant cela, un combat inégal et dont l'issue ne pouvait rester
douteuse s'était engagé entre les deux Bretons et la suite de Son
Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du régent qui, pour être
de joyeux compagnons, n'en étaient pas moins de galants hommes,
essayaient de désarmer leurs adversaires et non point de les tuer.
Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renversé de cheval,
fut pris et lié à un arbre.
Il ne prononça plus une parole, et resta, tête haute, devant son
vainqueur.
Jude avait encore son épée, il était entouré de tous côtés, mais
non pas vaincu.
M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui
fit de loin un signe. Aussitôt Jude jeta son arme aux pieds de ses
adversaires, qui s'emparèrent de lui sur-le-champ.
À ce moment, une douleur amère et soudaine se refléta sur les
traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gardé
l'apparence d'un calme stoïque. Un souvenir venait de traverser
son âme; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
Jusqu'à cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il
avait cru forcer le régent à descendre dans l'arène et à jouer
contre lui, l'épée à la main, les destinées de la Bretagne.
C'était simple et naturel à son sens. Il n'avait pas même supposé
qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il
comprenait. La fièvre était passée.
Comme il arrive toujours après une défaite, mille pensées se
pressaient dans son cerveau. Il sentait naître en lui un doute
touchant la loyauté de son parent, Hervé de Vaunoy; et ce doute, à
peine conçu, grandissait, grandissait jusqu'à devenir terrible
comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du
pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa
race.
Il jeta un regard découragé vers Jude, et se repentit de lui avoir
fait rendre son épée.
--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de
ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.
Jude obéit comme toujours. Un puissant effort le dégagea des mains
qui le retenaient, mais la foule s'était augmentée; les valets et
les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrassé. En
tombant, il tourna vers son maître ses yeux pleins d'une
respectueuse tristesse.
--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il eût voulu excuser une
désobéissance.
Nicolas Treml courba la tête.
--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne
l'enfant en pitié!
Le régent donna le signal du retour.
Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaieté.
Il n'était pas méchant. Seulement, en montant le perron du
château, il se pencha à l'oreille d'un de ses conseillers et
prononça le mot Bastille; le conseiller s'inclina.
C'était l'arrêt de Nicolas Treml et de l'honnête Jude, son écuyer.
VIII
Tutelle
Quelques heures après l'étrange bataille que nous avons rapportée,
M. de La Tremlays et son écuyer furent enfermés à la Bastille.
Il est permis de croire que le vieux Breton fit des réflexions
assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant
à Jude, on peut affirmer qu'il ne réfléchit pas du tout.
Quelles que fussent ses angoisses secrètes, Nicolas Treml était
trop fier et trop fort pour les laisser paraître sur son visage.
Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra
dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du château
de La Tremlays, le front haut et la tête calme.
Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours à son
désespoir. Il s'accusa d'avoir abandonné Georges, et maudit
presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait
maintenant sous son véritable jour. La vue de la cour avait changé
ses idées. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui
eût été téméraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe
siècle, un acte de véritable extravagance.
Sa douleur et ses regrets eussent été bien plus amers encore s'il
avait pu voir ce qui se passait dans son château de La Tremlays.
Hervé de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses à demi.
Quelques mots échappés à Nicolas Treml, dans la dernière
conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Hervé sur la
voie, et il devinait à peu près le but du voyage de son parent.
Ce lui en était assez pour conjecturer le reste, car il
connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.
Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le
retour de Nicolas Treml comme étant pour le moins fort
problématique, et agit en conséquence. La majeure partie des vieux
serviteurs du château fut congédiée, Vaunoy ne garda que ceux
qu'il avait su se concilier dès longtemps, et Alain, le maître
d'hôtel, qui était un peu son confident.
Vaunoy avait totalement changé de caractère. Depuis deux ans, il
rêvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et
voilà que tout à coup ce rêve s'était accompli. Pauvre hier et ne
possédant que son manteau râpé de gentillâtre, il s'éveillait
aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse
bretonne.
Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux à l'envers, et
celle de Vaunoy fit la culbute.
Il est vrai que, à bien prendre, cette opulence n'avait rien de
réel. Entre les mains d'Hervé, le château avec ses dépendances
n'était qu'un dépôt, et son rôle celui d'un fidéicommissaire.
Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rôle de
fidéicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le
pupille est soumis à cette foule de hasards déplorables qui
menacent notre pauvre humanité: on meurt de la fièvre, du croup;
on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est
croqué par le loup, même ailleurs que dans les contes de Perrault;
on se noie; que sais-je!
Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres
aventures.
À cause de tout cela, le pupille d'un fidéicommissaire bien appris
atteint rarement sa majorité.
Or, M. de Vaunoy était un homme fort capable. Seulement, comme il
était impatient outre mesure de jouir sans contrôle, il ne fit
point grand fond sur ces éventualités que nous venons d'énumérer.
Le petit Georges, à la rigueur, pouvait sortir victorieux de
toutes ces épreuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les
chances de ce jeu périlleux.
Le Breton est bon et généreux d'ordinaire, mais quand il se met à
être mauvais, les traîtres du mélodrame sont des anges auprès de
lui: rien ne lui coûte, et les moyens qu'il emploie alors sont
d'une brutalité diabolique.
Le lecteur en pourra juger sous peu.
Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chéri et
respecté de son seigneur. Il voulait se faire un appui de
l'affection de l'enfant pour le cas redoutable où M. de La
Tremlays fût revenu inopinément quelque jour. Un mois, deux mois
se passèrent. Hervé avait fait maison nette de tout ce qui portait
amour au vieux sang de Treml. Néanmoins il y avait un fidèle
serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'était Loup, le chien
favori de M. Nicolas.
En vain les nouveaux valets, armés de fouets, avaient poursuivi
Loup jusqu'à une grande distance dans la forêt, il revenait
toujours. Au moment où Hervé le croyait bien loin, il le
retrouvait, le soir, assis auprès du berceau de Georges endormi.
Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la
présence de ce vaillant gardien, l'héritier de Treml eût passé ses
nuits sans péril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'étranges
regards sur la couche où reposait son jeune cousin.
Loup n'était pas seul à veiller sur le petit Georges: un autre
protecteur couvrait l'enfant de sa mystérieuse vigilance. Avec la
bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulagé les souffrances
de son père, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rôdait
autour du château; la nuit, il montait dans l'un des arbres du
parc, dont les longues branches venaient frôler les fenêtres de la
chambre où dormait Georges, et là il faisait sentinelle jusqu'au
matin.
Hervé l'avait bien menacé parfois du fusil de son veneur, mais
Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un
matelot dans les agrès de son navire. Il ne craignait point les
balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir,
puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_
Pour voir, il voulait vivre.
IX
L'étang de La Tremlays
Il y avait six mois que Nicolas Treml était parti. Personne ne
savait en Bretagne ce qu'il était devenu. Les gens de la forêt le
regrettaient parce qu'il était bon maître, et priaient Dieu pour
le repos de son âme.
Un soir d'automne, Hervé de Vaunoy jeta sa canardière sur son
épaule et prit le petit Georges par la main. En cet équipage, il
se dirigea vers l'étang de La Tremlays. Loup marchait sur ses
talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidèle animal, et ce
regard annonçait des dispositions qui n'étaient rien moins que
bienveillantes.
Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des
genêts. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il était
gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.
L'étang de La Tremlays est situé à l'ouest et à un quart de lieue
du château. Sa forme est celle d'un trapèze dont trois côtés
appuient leurs bordures d'aunes à de grands taillis, tandis que le
quatrième, coupé en talus escarpé, porte à son sommet un bouquet
de futaie.
Du point central de ce talus, qui surplombe par suite
d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc
robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches
pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de
l'étang.
C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières
branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le
reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de
roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades
d'oiseaux aquatiques.
Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied
maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à
l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement
désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les
silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.
M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges
sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité,
franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de
l'enfant.
Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de
l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un
regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre
les roseaux: Hervé fit feu.
La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata
ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son
regard dans la direction des roseaux.
--Cherche là..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez
l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se
montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans
son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du
bruit, sur son banc.
--Cherche là..., cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait
vivement sa canardière.
Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon,
dont la santé n'avait aucunement souffert.