M. de La Tremlays s'assit auprès de Vaunoy et poursuivit:

--Je vais partir pour ne point revenir peut-être... ne

m'interrompez pas... Ma route sera longue, et au bout de la route

je trouverai un abîme. La Providence protège-t-elle encore le pays

breton? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je

vais à la mort.

--À la mort? répéta Vaunoy sans comprendre.

--À la mort! s'écria le vieillard dont un soudain enthousiasme

illumina le visage; n'avez-vous jamais désiré mourir pour la

Bretagne, vous monsieur de Vaunoy?

--Saint-Dieu! mon cousin il est à croire que cette idée a pu me

venir une fois ou l'autre, répondit Hervé à tout hasard.

--Mourir pour la Bretagne! mourir pour une mère opprimée,

monsieur, n'est-ce pas là le devoir d'un gentilhomme et d'un

Breton?

--Si fait, ah! Saint-Dieu, je crois bien! mais...

--Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n'est

point d'entrer dans d'inutiles explications. Quand je ne serai

plus là, Georges aura besoin d'un appui.

--Je lui en servirai.

--D'un père...

--Ne vous dois-je pas la reconnaissance d'un fils? déclama

pathétiquement Vaunoy.

--Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, Hervé, ce pauvre enfant que je

vous lègue? Vous lui apprendrez à aimer la Bretagne, à détester

l'étranger. Vous me remplacerez.

Vaunoy fit le geste d'essuyer une larme.

--Oui, reprit le vieillard en refoulant son émotion au-dedans de

lui-même, vous êtes bon et loyal, j'ai confiance en vous et ma

dernière heure sera tranquille.

Il se leva, traversa la salle d'un pas ferme et ouvrit un meuble

scellé à ses armes.

--Voici un acte olographe, continua-t-il, que j'ai rédigé cette

nuit, et qui vous confère la pleine propriété de tous les domaines

de Treml.

Vaunoy sauta sur son siège. Ses yeux éblouis virent des millions

d'étincelles. Tout son sang se précipita vers sa joue. M. de La

Tremlays, occupé à déplier le parchemin, ne prit point garde à ce

mouvement de trop franche allégresse.

Il continua.

--Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient à la Bretagne,

je puis vous dire que mon entreprise m'expose à une accusation de

lèse-majesté. Ce crime, car ils nomment cela un crime! entraîne

non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de

l'accusé. Il faut que l'héritage de Georges Treml soit à l'abri de

cette chance, et je vous ai choisi pour dépositaire de la fortune

de mon petit-fils.

Vaunoy n'eut point la force de répondre, tant sa cervelle était

bouleversée par cet événement inattendu. Il mit seulement la main

sur son coeur et darda au plafond son regard hypocrite.

--Acceptez-vous? demanda Nicolas Treml.

--Si j'accepte! s'écria Vaunoy retrouvant à propos la parole. Ah!

mon cousin, voici donc venue l'occasion de vous témoigner ma

gratitude. Si j'accepte! Saint-Dieu! vous me le demandez!

Il prit à deux mains celles du vieillard.

--Merci, merci, mon noble cousin! continua-t-il avec effusion; je

prends le ciel à témoin que votre confiance est bien placée!

Loup, le chien favori de M. de La Tremlays, interrompit à ce

moment Vaunoy par un grognement sourd et prolongé. Ensuite il

quitta le coussin où il avait passé la nuit et vint se placer

entre son maître et Hervé, sur lequel il fixa ses yeux fauves.

Vaunoy recula instinctivement.

--Loup et Jean Blanc! pensa le vieillard qui n'était pas pour

rien breton de bonne race et gardait au fond de son coeur cette

corde qui vibre si aisément dans les poitrines armoricaines, la

superstition. C'est singulier! le chien et l'innocent se

rencontrent pour détester monsieur mon cousin!

Il hésita un instant, et fut tenté peut-être de serrer le

parchemin, mais la voix de ce qu'il appelait son devoir le

poussait en avant. Il écarta du pied Loup avec rudesse et remit

l'acte entre les mains de Vaunoy.

--Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les traîtres. Vous voici

souverain maître de la destinée de Treml.

Le chien, comme s'il eût compris ce que ces paroles avaient de

solennel, s'affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.

--Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non

par défiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que

vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous

reconnaître, je vous demande une garantie.

--Tout ce que vous voudrez mon cousin.

--Écrivez donc, dit le vieillard en lui désignant la table où

l'attendaient encore plume et parchemins.

Vaunoy s'assit, Treml dicta:

«Moi, Hervé de Vaunoy, je m'engage à remettre le domaine de La

Tremlays, celui de Bouëxis-en-Forêt et leurs dépendances à tout

descendant direct de Nicolas Treml qui me présentera cet écrit...»

--Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner

des armes au fisc. Si vous êtes condamné coupable de lèse-majesté,

cet acte sera naturellement suspect.

--Écrivez toujours, ordonna Nicolas Treml.

Et il continua à dicter.

«... Cet écrit, accompagné de la somme de cent mille livres, prix

de la vente desdits domaines et dépendances.»

--Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n'aura rien

à reprendre. Cent mille livres forment un prix sérieux quoique

bien au-dessous de la valeur des domaines.

Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il déplia le

parchemin que lui avait remis d'abord M. de La Tremlays. C'était

un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui

s'était légèrement plissée, se détendit tout à coup à cette vue.

--Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre

volonté. Dieu m'est témoin que je souhaite du fond du coeur que

ces paperasses deviennent bientôt inutiles par votre heureux

retour.

--Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la tête,

mais ne l'espérez pas. Veuillez signer et parapher votre

engagement.

Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son

parchemin dans sa poche.

--Je pense, reprit Vaunoy après un long silence pendant lequel

Nicolas Treml s'était replongé dans sa rêverie, je pense que ces

préparatifs n'annoncent point un départ subit?

Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.

Sa voix éveilla en sursaut M. de La Tremlays qui se leva, repoussa

violemment son siège et passa la main sur son front avec une sorte

d'égarement.

--Il est temps, murmura-t-il d'une voix étouffée, vous m'avez

rappelé mon devoir. Je vais partir.

--Déjà!

--On m'attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller

mon cheval. Je vais dire adieu à la maison de mon père et

embrasser pour la dernière fois l'enfant de mon fils.

Vaunoy baissa la tête avec toutes les marques extérieures d'une

sincère affliction et gagna les écuries.

Nicolas Treml ceignit la grande épée de ses aïeux, vaillant acier

damassé par la rouille et qui avait fendu plus d'un crâne anglais

au temps des guerres nationales. Il couvrit ses épaules d'un

manteau et posa son feutre sur les mèches de ses cheveux blancs.

Entre sa chambre et la retraite où reposait Georges, son petit-fils,

se trouvait le grand salon d'apparat. C'était une vaste salle

aux lambris de chêne noir sculptés, dont les panneaux étaient

séparés par des colonnettes en demi-relief à corniches dorées.

Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus

duquel était peint un écusson à quartiers.

Nicolas Treml traversa cette salle d'un pas lent et pénible. Son

visage portait l'empreinte d'une austère douleur. Il s'arrêta

devant les derniers portraits qui étaient ceux de son père et de

sa mère défunts et se mit à genoux.

--Adieu, madame ma mère, murmura-t-il; adieu, mon respecté père.

Je vais mourir comme vous avez vécu, pour la Bretagne!

Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, perçant les

vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet

de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On eût dit que

les nobles dames souriaient et respiraient le séculaire parfum de

leur inévitable bouquet de roses; on eût dit que les fiers

seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gantés de buffle

sur leurs hanches bardées de fer, en écoutant la voix de ce Breton

qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.

Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se découvrit et salua les

vingt générations d'aïeux qui applaudissaient à son sacrifice.

Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal était léger. Le

contact de la bouche de son aïeul suffit pour clore son rêve. Il

s'éveilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou

du vieillard.

M. de La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images vénérées

de ses ancêtres, mais il n'en fut pas ainsi à la vue de cet

enfant, seul espoir de sa race, qui allait être orphelin et qui

souriait doucement comme à l'aurore d'un jour de bonheur.

--Que Dieu te protège, mon cher fils, murmura-t-il, pendant

qu'une larme furtive mouillait le bord de sa paupière; qu'il fasse

de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler à tes pères, qui

étaient pieux, vaillants--et libres!

Il déposa un dernier baiser sur le front de l'enfant et s'enfuit

parce que l'émotion brisait son courage.

Dans la cour, Hervé de Vaunoy tenait le cheval sellé par la bride.

Ce modèle des cousins voulut à toute force faire la conduite à

M. de La Tremlays jusqu'au bout de son avenue. Quant à Loup, on

fut obligé de le mettre à la chaîne pour l'empêcher de suivre son

maître.

Au bout de l'avenue, M. de La Tremlays arrêta son cheval et tendit

la main à Vaunoy.

--Retournez au château, dit-il; nul ne doit savoir où se dirigent

mes pas.

--Adieu donc, monsieur mon excellent ami! sanglota Vaunoy. Mon

coeur se fend à prononcer ces tristes paroles.

--Adieu! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos

promesses et priez pour moi.

Il piqua des deux. Le galop de son cheval s'étouffa bientôt sur la

mousse de la forêt.

Hervé de Vaunoy, resté seul, garda pendant quelques instants son

visage contristé, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre

l'autre en éclatant de rire.

--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donné place en un petit coin,

j'avais talent et bonne volonté, tout le reste y a passé. Bon

voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous

accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en

bonnes mains!

Il rentra au château la tête haute et le feutre sur l'oreille. En

passant près de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du

pommeau de son épée en disant:

--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce

jour-là, les serviteurs de Treml oublièrent de chanter les joyeux

noëls à la veillée. Il y avait autour du château comme une

atmosphère de malheur, et chacun pressentait un événement funeste.

M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la forêt. Au

lieu de suivre les routes tracées, il s'enfonçait comme à plaisir

dans les plus épais fourrés.

À mesure qu'il avançait, l'aspect du paysage devenait plus sombre,

la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'élançaient

d'arbre en arbre comme les lianes des forêts vierges du Nouveau

Monde.

Çà et là, au milieu de quelque clairière où croissaient la

bruyère, l'ajonc et l'aride genêt, une misérable cabane fumait et

animait le tableau d'une vie mélancolique.

Après une demi-lieue faite à franc étrier, le vieux gentilhomme

fut obligé de ralentir sa course. La forêt devenait réellement

impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chêne près

duquel paissait déjà la monture de son écuyer Jude, qui ne devait

pas être loin, et se fraya un passage dans le taillis.

Quelques minutes après, il rejoignait son fidèle serviteur, qui

l'attendait, assis sur le coffret de fer.

IV

La Fosse-aux-Loups

À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de

Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés,

se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est

plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de

houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur

extraordinaire.

Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du

ravin; l'été, toute trace d'humidité disparaît et le lit du

ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe

croissant au milieu de la mousse desséchée.

Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui

regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes; l'autre

s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme

une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc

y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges

crevasses s'ouvrent çà et là, bordées d'ormeaux nains et de

prunelliers au noir feuillage.

Au XVIIIe siècle, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore

qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de décrire

portait deux tours de maçonnerie qui avaient dû servir autrefois

de moulins à vent. Ces tours avaient leurs murailles lézardées et

menaçaient ruine complète depuis longtemps. Tout à l'entour,

l'herbe disparaissait sous les décombres.

À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et

gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des

tranchées profondes dont les lèvres arrondies par le temps,

avaient dû être coupées à pic autrefois et correspondre à quelques

puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des

pans de murailles annonçaient que des constructions considérables

avaient existé en ce lieu.

Tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs

aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de

vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de

leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser

le Moyen Âge entier, et se guider peut-être jusqu'aux temps plus

civilisés de la domination romaine.

Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au

commencement du XVIIIe siècle, le nombre des savants archéologues

ou antiquaires était extraordinairement limité.

Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruine, le

ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands

arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais

branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense

berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.

Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce

nom.

Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont

les lugubres teintes, transportées sur la toile, formeraient une

décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames

de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect,

nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la

solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits

qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même.

On aurait pu se croire au milieu d'un désert.

Néanmoins un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée

par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue,

couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de

lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge

s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin

d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet

de détresse et d'abandon.

C'était comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas

Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur

était à son poste avant le jour.

Pendant qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent

mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de

Treml, nous soulèverons le lambeau de toile servant de porte à la

pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur

un regard curieux.

La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles

consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher,

le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la

couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui

servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la

paille un homme endormi.

Sur le grabat un autre homme veillait: c'était un vieillard que

l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il

souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient

vouloir étouffer une plainte.

L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la

paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits

étaient également pâles et comme effacés; tous deux avaient des

chevelures de neige. C'était évidemment le père et le fils; mais

l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune

homme, créature monstrueuse, avait apporté en naissant ce signe

ordinaire de la décrépitude.

C'était Jean Blanc, l'albinos.

Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean

bondit sur la paille froissée de sa couche et fut sur pied en un

instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il

pressa silencieusement contre son coeur.

--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.

Jean prit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de

breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.

--J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu; bien

soif.

Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.

--Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa

cognée; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.

Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche; mais au

moment où Jean allait franchir le seuil il le rappela.

--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.

Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.

--Je resterai père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je

courrai jusqu'au château et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas

Treml, qui ne refuse jamais.

--Jamais! prononça lentement Mathieu. Celui-là est un

gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras

pour travailler ou se battre. Il ne méprise point l'enfant parce

qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que

Dieu le bénisse!

--Que Dieu le sauve! dit Jean.

Mathieu se souleva sur son séant et regarda son fils en face.

--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mémoire est faible,

parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me

souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en

grave péril?

--Voici deux ans qu'il est trépassé, mon père.

--C'est vrai. Ma mémoire est faible. Le fils de son fils alors?

le dernier rejeton de Treml?

--Je vous l'ai dit, mon père.

--Quel danger, enfant? quel danger? s'écria le vieillard avec une

soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?

Jean laissa tomber un triste regard sur le corps épuisé de son

père.

--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont

j'ébranchais la couronne, j'ai aperçu au loin Nicolas Treml qui

revenait de Rennes où sont assemblés les États.

--C'est une noble et vaillante assemblée, Jean!

--Elle était ainsi autrefois, mon père. Je descendis sur la route

afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa

préoccupation était si grande qu'il passa près de moi sans me

voir. Je le suivis. Il causait avec lui-même et j'entendais ses

paroles.

--Que disait-il?

Les traits de l'albinos se contractèrent tout à coup, et une

irrésistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il

éclata de rire.

--Que disait-il? répéta le vieillard.

Jean, au lieu de répondre, se prit à gambader par la chambre en

chantant un monotone refrain du pays.

Son père fit un geste de muette douleur et se retourna vers la

muraille, comme s'il eût été habitué à ces tristes scènes de

folie.

Il en était ainsi. Jean, sans être idiot, comme le croyaient les

bonnes gens de la forêt, avait de fréquents dérangements d'esprit

qui lui laissaient une lassitude morale et une mélancolie

habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facultés

faisaient de lui un être à part; il le savait, il se sentait

inférieur à ses grossiers compagnons, que son intelligence

dominait pourtant à ses heures lucides.

Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant à l'écart, et

affectait d'étranges manies qu'il plaçait comme une barrière entre

lui et la foule.

Moitié maniaque, moitié misanthrope, il était tantôt bouffon

volontaire, tantôt réellement insensé.

À son père seulement, pauvre vieillard qui s'éteignait dans sa

misère, Jean Blanc se montrait sans voile et découvrait les

trésors de tendresse filiale qui étaient au fond de son coeur.

Quant à Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dévouement sans

bornes, mais entre eux la distance était trop grande. Jean Blanc,

le tailleur de cercles, le malheureux à qui Dieu avait refusé

jusqu'à l'apparence humaine, portait en son âme une indomptable

fierté. Il se tenait à distance; il bornait lui-même les bienfaits

du châtelain, et n'acceptait que le strict nécessaire. M. de La

Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occupé de ses idées de

résistance aux empiétements de la couronne, ignorait jusqu'à quel

point son vieux serviteur Mathieu était dénué de ressources. Il

avait dit, une fois pour toutes, à son maître d'hôtel, de ne

jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste

sur cet homme.

Alain, le maître d'hôtel, détestait Jean Blanc et remplissait mal

à son égard les généreuses intentions de son maître; mais Jean

Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par

hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la forêt, il lui

parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de

mystérieuses paraboles l'expression des soupçons qu'il avait

conçus contre Hervé de Vaunoy.

Ces entrevues avaient un caractère étrange. Le seigneur et le

vilain se traitaient d'égal à égal, parce que le premier prenait

en pitié sincère le second, et que celui-ci, dévoué, mais

orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir à

s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de

jeter bas tout cérémonial.

Jean Blanc resta une demi-heure à peu près en proie à son accès de

délire. Il sautait et grommelait entre ses dents:

--Je suis le mouton blanc, le mouton!

Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.

Au plus fort de son accès, il s'arrêta tout à coup; son oeil

enflammé s'éteignit; son transport tomba. Il passa vivement sa

tête à la fenêtre et jeta son regard avide dans la direction de la

Fosse-aux-Loups.

À ce moment, Nicolas Treml et son écuyer Jude sortaient du ravin

et remontaient la rampe opposée. Jean se précipita au-dehors, mais

pendant qu'il gagnait la porte le maître et le serviteur avaient

disparu derrière les grands arbres.

Voici ce qui s'était passé entre eux:

V

Le creux d'un chêne

Au centre de la Fosse-aux-Loups s'élevait un chêne de dimensions

colossales. Il étageait ses hautes et noueuses racines sur le plan

incliné de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres

ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte

la clef de la voûte de verdure qui recouvrait cette partie du

ravin.

Il courait, dans le pays, sur cet arbre géant et sur les deux

tours qui couronnaient la rampe méridionale du ravin, divers

bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre

s'élevait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont

l'entrée devait se trouver dans les fondations de l'une des deux

tours, ou bien encore sur le versant opposé de la montée, au

milieu des tranchées et pans de murailles dont nous avons parlé.

Personne, et c'est bien là le caractère propre de l'apathie

bretonne, n'avait songé jamais à vérifier cet on-dit; à cause de

cela, tout le monde était persuadé de son exactitude.

Les opinions étaient seulement partagées sur l'origine de ces

souterrains, que, de mémoire d'homme, nul n'avait explorés. Les

uns prétendaient que c'étaient tout simplement d'anciens puits

d'où l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres,

repoussant cette hypothèse trop simple, affirmaient que ces caves

sans limites couraient en tous sens sous la forêt et rejoignaient

celles du manoir de Bouëxis, où la tradition plaçait un des

centres de résistance au contrat d'Union, du temps de la bonne

duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les

actes sont maudits et dont la mémoire est adorée.

Dans cette seconde hypothèse, le souterrain aurait été un refuge

ou un lieu d'assemblée pour les premiers conjurés qui, dans la

Haute-Bretagne, portèrent le nom de Frères bretons, sous le règne

de Louis XII.

Quoi qu'il en soit, quiconque eût douté de l'existence de ces

caves aurait été regardé comme un ignorant ou un insensé.

Aucune trace n'accusait néanmoins leur voisinage, et il fallait

qu'elles fussent situées à une grande profondeur, car le chêne

atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient

percer au loin le sol.

La circonférence du tronc était énorme, et bien que nul signe de

décrépitude ne se montrât dans son vivace feuillage de vieil arbre

complètement dépourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait

plus que par l'aubier et l'écorce.

Deux larges trous donnaient passage à l'intérieur, qui formait une

véritable salle où dix hommes auraient pu s'asseoir à l'aise.

Ce fut au pied de ce chêne que M. de La Tremlays rejoignit son

écuyer.

Nicolas Treml était soucieux. Les pensées qui se pressaient dans

son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu

et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il

se leva et montra du doigt le coffret de fer.

--C'est bien, dit Nicolas Treml.

Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure.

Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy,

il le cacha sous les pièces d'or.

--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou

riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison

sera vaincue... si trahison il y a.

Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prêt à exécuter un

ordre, quel qu'il fût, mais ne se souciant point de le devancer.

Jude était un homme de robuste taille et de visage durement

accentué. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du

contour de sa joue et donnaient à ses traits ce caractère de

rudesse que présente souvent le type breton.

Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait

en épais collier autour de son cou.

Son costume, de même que celui de M. Nicolas, eût été fort à la

mode cent ans auparavant, et, à la longueur démesurée de sa

rapière à garde de fer, on pouvait croire que le temps des

chevaliers errants et des hauberts d'acier n'était point passé

depuis des siècles.

C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses

ailes se détrempent et s'alourdissent au brumeux contact de

l'atmosphère armoricaine. Les coutumes enchérissent sur le temps;

elles restent immobiles. Il y a encore, au moment où nous écrivons

ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Léon, de la

Cornouaille ou de l'évêché de Rennes, la même distance qui existe

entre le Moyen Âge et notre ère, entre la résine et le gaz, entre

le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le

doute, entre la poésie et la prose, entre les flèches à jour d'une

cathédrale et les toits bâtards des temples de l'argent.

Au moral, Jude était une de ces honnêtes natures façonnées à la

soumission passive, et qui ont, dès l'enfance, inféodé leur

vouloir à une volonté suzeraine. Jude obéissait; c'était son rôle

et sa vocation; mais son obéissance était dévouement et non point

servilité. On ne conçoit plus guère de nos jours ces contrats

tacites et irrévocables qui faisaient du maître et du serviteur un

seul tout, possédant deux forces d'hommes au service d'une volonté

unique.

Domesticité emporte l'idée d'abjection, et, juste ou non, cette

idée pèse sur toute une classe de notre société; mais, à ces

époques où le vasselage organisé remontait du serf au souverain

par tous les échelons d'un système complet et sans lacunes, le

valet était à son seigneur ce que son seigneur était au roi. Il y

avait proportion, par conséquent comparaison, et toute comparaison

exclut le dédain.

En des temps plus éloignés de nous et lorsque la chevalerie était

encore une vérité, les fils de preux ne chaussaient point les

éperons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui

avant de mettre une devise à leur écu, et c'était par les épreuves

d'une domesticité véritable qu'ils devaient passer pour arriver au

titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait été revêtu:

celui de chevalier.

Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en

Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du siècle qui

vit compiler _l'Encyclopédie_ et dressa un piédestal à Voltaire,

les rites féodaux n'étaient point oubliés en Bretagne, au «pays

des pierres et des mers». Les gentilshommes, qui ne perdaient

jamais de vue les cheminées de leurs manoirs, n'avaient pu changer

de peau au contact des idées nouvelles. Les vassaux étaient des

vassaux dans toute la force du mot, c'est-à-dire des termes de la

grande progression féodale.

Les valets étaient des «petits vassaux[1]«.

On ne doit point s'étonner si nous faisons une différence entre

Jude et un serviteur à gages de notre époque. Nous restons dans la

vérité. Jude tout disposé qu'il était à obéir passivement et sans

discussion, gardait entière sa dignité d'homme. Son obéissance

avait la même source, sinon la même portée, que le dévouement d'un

haut baron à la personne du roi.

Lorsque M. de La Tremlays eut refermé le coffret à double tour, il

jeta autour de lui un regard inquiet.

--Sommes-nous seuls, demanda-t-il à voix basse, bien seuls?

Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.

--Nous sommes seuls, répondit-il.

--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaçant sa main

étendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont

là-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la

compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait

danger de mort s'il me surprenait ici à cette heure.

--Dois-je me retirer? demanda Jude.

--Non, tu es à moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de

trahir.

Jude mit la main sur son coeur.

--Vous êtes seul, répéta-t-il.

M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour.

Puis il leva les yeux vers la rampe.

--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrière les tours

ruinées la loge de Mathieu Blanc.

--Ce n'est rien, répondit Jude. Le mouton blanc dort et son père

se meurt.

Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.

--Jean Blanc! murmura-t-il.

Le souvenir de la scène de la veille traversa son esprit comme un

mauvais présage.

--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aimé de maître Alain.

Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!

Nicolas Treml tendit sa bourse à Jude qui comprit et la lança

comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement

dirigée, alla tomber juste au seuil de la loge.

--Et maintenant, à l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.

Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du

chêne. Ce lieu servait de magasin à Jean Blanc et contenait ses

outils en même temps que plusieurs bottes de branches de

châtaignier prêtes à être fendues.

Jude prit un pic et commença à creuser.

Après une heure d'un travail qui fut rude à cause de la nature du

sol, tout veiné de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de

terre. Jude foula le sol et rétablit si adroitement les choses

dans leur état primitif qu'il eût fallu trahison préalable pour

soupçonner que la terre eût été remuée.

Le soleil montait et jetait déjà ses rayons par-dessus les cimes.

--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande

hâte.

Le maître et le serviteur remontèrent la rampe à pas précipités.

Ce fut à ce moment que Jean sortit de la loge et les aperçut. Doué

comme il l'était d'une agilité merveilleuse, il bondit le long de

la descente et atteignit bientôt l'endroit du fourré où M. de La

Tremlays avait disparu. Mais il tâtonna dans le taillis, et

lorsqu'il arriva dans la route frayée il entendit au loin le galop

de deux chevaux.

Il s'élança de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi

qu'il pût faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une

inspiration soudaine, il gravit un chêne avec la prestesse d'un

écureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir

alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de

Fougères.

--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix désespérée.

Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrêta point.

Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le

chant d'Arthur de Bretagne.

Un instant il put croire que ce naïf expédient produirait l'effet

qu'il en attendait.

Nicolas Treml s'arrêta indécis, mais bientôt, passant la main sur

son front comme pour chasser une dernière hésitation, il enfonça

ses éperons dans le ventre de son cheval.

Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.

Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du

soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.

Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.

--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien

faire.

Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.

--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence;

seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!

Il fit encore une pause, puis il ajouta:

--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet

homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les

dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour défendre ou

venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!

VI

Le voyage

La dernière voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut

celle de Jean Blanc, dont le chant mélancolique le saluait au

départ comme un menaçant augure. Il fallut au vieux gentilhomme

toute sa force d'âme et cette obstination qui est le propre du

caractère breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir

son coeur.

Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.

Il ne voulait point que l'on connût son itinéraire, car, après

avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer,

il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitré dont la noire

citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le

chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies où

serpente le ruisseau qui s'appelle déjà la Vilaine.

Entre Laval et Vitré, un peu au-dessous du bourg d'Ernée, qui

joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rôle dans les guerres

de la chouannerie, s'élevaient, sur un petit tertre, deux tronçons

de poteaux dont les têtes avaient été coupées.

Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre,

séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les

débris vermoulus d'une barrière.

Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker

l'imita.

--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur

la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds

touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ à

Notre-Dame de Mi-Forêt.

Tous deux récitèrent l'oraison latine.

--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une

tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne

ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce

côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de

l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en

face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance:

Dreux et Valois étaient égaux.

--C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.

--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la

Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il

rendra mon bras fort. Marchons!

Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent

leur route en silence.

Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La

Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;

Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.

Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire

reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.

--Où allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.

Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait à

Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'était point à

lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.

Son incertitude ne devait pas durer longtemps désormais. Ils

traversèrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du

sixième jour, ils franchirent la grille dorée du parc de

Versailles.

Versailles était abandonné déjà, mais ses blancs perrons de marbre

avaient encore le brillant éclat des jours de sa gloire.

Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient

leur splendeur du dernier règne. Il y avait si peu de temps que

durait le veuvage de la cité royale! Le sable des allées ne

conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des

hauts talons vermillonnés?

N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes

gravées sur l'écorce des arbres, des jets de cristal dans la

bouche souriante des naïades de bronze?

Hélas! le veuvage a continué trop longtemps; les fleurs se sont

flétries; bronzes et marbres ont pris l'austère beauté des oeuvres

d'un autre âge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au passé

qu'il faut dire avec le poète, pleurant les grandeurs de la

monarchie:

_Oh! que Versailles était superbe

Dans ces jours purs de tout affront,

Où les prospérités en gerbe

S'épanouissaient sur son front!

Là tout faste était sans mesure,

Là chaque arbre avait sa parure,

Là chaque homme avait sa dorure;

Tout du maître suivait la loi

Comme au même but vont cent routes,

Là les grandeurs abondaient toutes:

L'Olympe ne pendait aux voûtes

Que pour compléter le grand roi._

Nicolas Treml et son écuyer n'étaient point gens, il faut le dire,

à s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetèrent

chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui

souriaient, jouaient de la flûte ou dansaient couronnés de

raisins, puis ils passèrent.

Après avoir marché quelques heures encore, ils trouvèrent la

Seine.

--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml à un

bourgeois qui, monté sur son bidet, tenait le bas de la chaussée.

Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La

Tremlays, suivant ce geste, aperçut à l'horizon un point lumineux.

C'était l'or tout neuf du dôme des Invalides qui lui renvoyait les

rayons du soleil levant.

--Courage, ami! dit-il à Jude, voici le terme de notre

pèlerinage.

Jude répondit:

--C'est bien.

Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute

manifesté leur satisfaction d'une manière plus explicite.

En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais

du régent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de

fièvre semblait s'être emparée de lui. Jude le suivait pas à pas.

La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosité

puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au régent M. de La

Tremlays?

Ce dernier descendit de cheval à la porte du Palais-Royal. Il

voulut entrer; les valets lui barrèrent le passage.

--Allez dire à Philippe d'Orléans, dit-il, que Nicolas Treml veut

l'entretenir.

Les valets regardèrent le costume gothique du vieux gentilhomme

qui disparaissait littéralement sous une épaisse couche de

poussière, et tournèrent le dos en éclatant de rire.

Le plus courtois d'entre eux répondit du bout des lèvres:

--S. A. R. est à son château de Villers-Cotterets.

Le loup blanc · 第 6 / 10 题