Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout à coup une
résolution et se leva.
--Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque
courtoisie; vous êtes le bienvenu au château de nos communs
ancêtres.
Hervé ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parenté, à
laquelle il ne croyait guère lui-même, si tôt et si aisément
reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le
manteau de la cheminée.
L'entrevue fut courte et décisive.
--J'espère, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous êtes
un vrai Breton!
--Oui, Saint-Dieu! mon cousin, répondit Hervé, un vrai Breton,
tout à fait!
--Déterminé à donner sa vie pour le bien de la province?
--Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays! ses os
et sa chair! Détestant la France, Saint-Dieu! abhorrant la France,
monsieur mon digne parent! prêt à dévorer la France d'un coup de
dent si elle n'avait qu'une bouchée!
--À la bonne heure! s'écria Nicolas Treml enchanté. Touchez-là,
Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons à merveille, et mon petit-fils
Georges aura un père en cas de malheur.
Hervé fut installé le soir même au château de La Tremlays, et,
depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui était spécialement
confié, et nous devons reconnaître qu'il affectait en toute
occasion, pour l'enfant, une tendresse extraordinaire.
Les choses restèrent ainsi durant dix-huit mois. M. de La Tremlays
prenait Hervé en confiance. Il le regardait comme un excellent et
loyal parent. Les commensaux du château faisaient comme le maître,
et Vaunoy avait l'estime de tout le monde.
Il n'y avait que deux personnages auprès desquels Vaunoy n'avait
point su trouver grâce: le premier et le plus considérable était
Loup, le chien favori de Nicolas Treml; le second n'était autre
que Jean Blanc, l'albinos.
Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses
rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu'à ce que
M. de La Tremlays lui eût imposé péremptoirement silence. Vaunoy
avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton
qu'il était, avait la tête dure et ne changeait point volontiers
de sentiment.
M. de La Tremlays s'étonnait souvent de l'aversion que Loup
montrait à son cousin; cela lui donnait même parfois à réfléchir,
car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil.
Mais Vaunoy, d'autre part, était si humble, si serviable, si
dévoué!
Et puis, Saint-Dieu! il détestait si cordialement la France.
Le moyen de concevoir des soupçons contre un homme qui abhorrait
ainsi M. le Régent?
Quant à Jean Blanc, sa haine était moins redoutable que celle de
Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l'échelle sociale une
position infiniment plus humble. Il était, de son métier tailleur
de cercles, passait pour idiot, et n'eût point pu soutenir son
vieux père sans l'aide charitable de M. de La Tremlays. Jean Blanc
était reçu dans les cuisines du château, parce que l'hospitalité
bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une égale
religion; mais c'était à grand'peine qu'il conquérait sa place au
feu, et il lui fallait exécuter bien des cabrioles pour désarmer
le mauvais vouloir du maître d'hôtel, lors de la distribution des
vivres.
--Arrière, méchant mouton blanc! disait ce chef des valets de
Treml. N'as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance
d'un chrétien?
Jean, suivant son humeur, hochait la tête en éclatant de rire, ou
baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un éclair de raison ou
de fierté semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure
enflammée de ses paupières devenait livide, tandis qu'une tache
écarlate se dessinait sur sa joue. C'était l'affaire d'un instant.
L'écuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont
l'apathie naturelle avait déjà triomphé de sa fugitive colère.
--Un peu plus de charité, maître Alain, disait l'écuyer Jude au
majordome; Jean Blanc est le fils de son père, qui était un digne
serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n'entend pas qu'on
traite ainsi les bonnes gens de la forêt.
Jude ne mentait point. Nicolas Treml était doux envers ses
vassaux; mais, si accompli que soit le maître, l'insolence, cette
gangrène de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque
coin de l'office.
Alain, le maître d'hôtel, grommelait un juron armoricain et
coupait à Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise grâce. Celui-ci
trempait aussitôt sa soupe, sans rancune apparente, et la
dévorait avec la plus parfaite égalité d'âme. Quand il avait fini,
on lui donnait une seconde écuelle de bouillon bien chaud qu'il
portait à son père, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la
Fosse-aux-Loups.
Cette tranquillité de Jean Blanc était-elle feinte ou réelle? nous
ne saurions trancher cette question d'une manière précise, et
parmi ceux qui le connaissaient, les avis étaient partagés. On
s'accordait à reconnaître que sa cervelle ne contenait point la
somme d'idées raisonnables que comporte l'intelligence de l'homme;
mais était-il sérieusement idiot?
Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les
couronnes de châtaigniers, ou bien il gambadait le long des
chemins. À vêpres, son blême visage grimaçait à faire pâmer de
rire chantres, marguillier et bedeau.
Et pourtant Jean priait dévotement.
Et pourtant Jean soignait son vieux père avec l'attention d'une
fille dévouée; quand Mathieu avait besoin de remèdes, Jean
travaillait double, et plus d'un paysan affirmait l'avoir vu, le
soir, agenouillé au chevet du vieillard endormi.
En outre, on le savait capable d'une reconnaissance sans bornes.
Il s'était jeté, sans armes, au-devant d'un sanglier qui menaçait
l'écuyer Jude, son protecteur, et il avait escaladé plus d'une
fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour
baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le
petit-fils de son bienfaiteur.
Sa tendresse pour l'enfant était poussée jusqu'à la passion, et
ceux qui ne croyaient point à l'idiotisme de Jean disaient que sa
haine pour M. de Vaunoy venait de ce qu'il le regardait comme un
intrus, destiné à frustrer le petit Georges de son héritage.
Ils disaient cela quand ils n'avaient point à dire autre chose de
plus intéressant, car, bien entendu, Jean Blanc était un sujet de
conversation fort secondaire. À part Vaunoy qui le craignait
vaguement d'instinct, Jude et M. de La Tremlays qui ne
dédaignaient point de causer parfois familièrement avec lui,
personne ne s'occupait beaucoup du pauvre albinos.
On admirait sa merveilleuse adresse à tous les exercices du corps,
comme on eût admiré l'agilité d'un chevreuil de la forêt. Sa
douteuse folie ne l'entourait pas même de ce prestige qui
s'attache, dans les contrées demi-sauvages, aux êtres privés de
raison. Les gens de la forêt se défiaient de sa démence et ne la
trouvaient point de franc aloi.
Quant aux femmes, Jean était pour elles un objet de dégoût ou de
moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarinée
que nous ne saurions comparer qu'au masque populaire de nos
pierrots; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient
briller, sous le linceul de sa chevelure, l'éclat phosphorescent
de ses yeux.
Revenons à Nicolas Treml que nous avons laissé méditant au chevet
de son petit-fils Georges.
Sans doute le sujet de ses réflexions le captivait bien
puissamment; car pendant de longues heures il demeura immobile et
si profondément absorbé qu'on eût pu le prendre pour l'un de ces
vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
L'horloge du château avait sonné minuit depuis longtemps lorsqu'il
secoua sa préoccupation.
Il se leva; son visage était sombre, mais résolu. Il saisit la
lampe qui brûlait auprès de lui et traversa doucement la salle,
assourdissant le sonore cliquetis de ses éperons pour ne point
troubler le sommeil de Georges.
--Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il; je le crois...
sur mon salut, je le crois! Mais la confiance n'exclut pas la
prudence, et il n'y a que Dieu pour sonder jusqu'au fond le coeur
des hommes. Je veux prendre mes précautions.
Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays.
Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe,
descendit le grand escalier et se rendit à la salle d'armes où
reposait Jude Leker, son écuyer.
Il l'éveilla et lui fit signe de le suivre.
Jude obéit aussitôt en silence.
M. de La Tremlays remonta d'un pas rapide les escaliers du
château, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans
une petite pièce de forme octogonale qu'il avait choisie pour sa
retraite, au premier étage d'une tourelle.
Lorsque Jude fut entré, M. de La Tremlays ferma la porte à clef.
L'honnête écuyer n'avait point coutume de provoquer la confiance
de son maître. Quand Nicolas Treml parlait Jude écoutait avec
respect, mais il ne faisait jamais de questions.
Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur était si
étrange, sa physionomie portait le cachet d'une résolution si
solennelle, que l'écuyer ne put réprimer sa curiosité.
--Vous n'avez pas votre figure de tous les jours, notre
monsieur... commença-t-il.
Nicolas Treml lui imposa silence d'un geste et fit jouer la
serrure d'une armoire scellée dans le mur.
De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu'il mit entre
les mains de Jude.
Ensuite, prenant, au fond d'un compartiment secret, de pleines
poignées d'or il les empila méthodiquement dans le coffret,
comptant les pièces une à une.
Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
Jude n'en pouvait croire ses yeux et se creusait la tête pour
deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien comptées,
Nicolas Treml le ferma d'un double cadenas.
--Demain, dit-il, presque à voix basse et calme, tu chargeras
cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras
m'attendre, avant le lever du soleil, à la Fosse-aux-Loups.
Jude s'inclina.
--Avant de partir, reprit M. de La Tremlays, tu prieras monsieur
mon cousin de Vaunoy de se rendre auprès de moi. Va!
Jude se dirigea vers la porte.
--Attends! poursuivit encore Nicolas Treml: tu t'habilleras comme
on fait lorsqu'on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu
t'armeras comme pour une bataille où il faut mourir. Tu diras
adieu à ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament?
--Non, répondit Jude.
--Tu le feras, continua M. de La Tremlays.
Jude fit un signe d'obéissance et emporta la cassette.
III
Le dépôt
Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-là. Le lendemain, avant
le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude.
Presque au même instant la porte de sa chambre s'ouvrit et Hervé
de Vaunoy parut sur le seuil. Maître Hervé n'avait plus cet air
humble et craintif dont nous l'avons vu s'affubler en entrant au
château pour la première fois. Son sourire s'épanouissait
maintenant, joyeux, sur sa lèvre. Il portait le front haut et
affectait les dehors d'une franchise brusque, à peine tempérée par
le respect.
--Saint-Dieu! dit-il en arrivant, vous êtes matinal, monsieur mon
très cher cousin. J'étais encore à mon premier somme lorsqu'on est
venu me réveiller de votre part...
Il s'arrêta tout à coup en apercevant le sévère et pâle visage de
Nicolas Treml, dont l'oeil perçant tombait d'aplomb sur son oeil
et semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience.
--Qu'y a-t-il? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
Nicolas Treml lui montra du doigt un siège; il s'assit.
--Hervé, dit le vieux gentilhomme d'une voix lente et tristement
accentuée, quand Dieu m'a repris mon fils, vous étiez un pauvre
homme faible, vous souteniez une lutte inégale contre moi qui suis
fort. Vous alliez être écrasé...
--Vous avez été généreux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy
qui se sentait venir une vague inquiétude.
--Serez-vous reconnaissant? reprit le vieillard.
Vaunoy se leva et lui saisit la main qu'il porta vivement à ses
lèvres.
--Saint-Dieu! monsieur, s'écria-t-il, je suis à vous corps et
âme!
Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son
regard ne se détachait point de Vaunoy.
--Je crois, dit-il enfin; je veux vous croire. Aussi bien, il
n'est plus temps d'hésiter; ma résolution est prise. Écoutez.