— Un navire venant de Lima a dû entrer la semaine dernière dans le port

de Lisbonne; il est chargé ostensiblement de chocolat, en réalité d’or.

Chaque lingot est caché sous une couche de chocolat. Ce navire est à

l’ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous le ferez réclamer:

voici les lettres de charge.

— Dans quel port le ferai-je venir?

— À Bayonne.

— Sauf vents contraires, avant trois semaines il y sera. Est-ce tout?

Le franciscain fit de la tête un signe affirmatif, car il ne pouvait

plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tête et jaillit par la

bouche, par les narines et par les yeux. Le malheureux n’eut que le

temps de presser la main d’Aramis et tomba tout crispé de son lit sur

le plancher.

Aramis lui mit la main sur le cœur; le cœur avait cessé de battre.

En se baissant, Aramis remarqua qu’un fragment du papier qu’il avait

remis au franciscain avait échappé aux flammes.

Il le ramassa et le brûla jusqu’au dernier atome.

Puis, rappelant le confesseur et le médecin:

— Votre pénitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n’a plus

besoin que des prières et de la sépulture des morts. Allez tout

préparer pour un enterrement simple, et tel qu’il convient de le faire

à un pauvre moine… Allez.

Le jésuite sortit.

Alors, se tournant vers le médecin, et voyant sa figure pâle et

anxieuse:

— Monsieur Grisart, dit-il tout bas, videz ce verre et le nettoyez; il

y reste trop de ce que le Grand Conseil vous avait commandé d’y mettre.

Grisart, étourdi, atterré, écrasé, faillit tomber à la renverse.

Aramis haussa les épaules en signe de pitié, prit le verre, et en vida

le contenu dans les cendres du foyer.

Puis il sortit, emportant les papiers du mort.

Chapitre CXXVIII — Mission Le lendemain, ou plutôt le jour même, car

les événements que nous venons de raconter avaient pris fin à trois

heures du matin seulement, avant le déjeuner, et comme le roi partait

pour la messe avec les deux reines, comme Monsieur, avec le chevalier

de Lorraine et quelques autres familiers, montait à cheval pour se

rendre à la rivière, afin d’y prendre un de ces fameux bains dont les

dames étaient folles, comme il ne restait enfin au château que Madame,

qui, sous prétexte d’indisposition, ne voulut pas sortir, on vit, ou

plutôt on ne vit pas, Montalais se glisser hors de la chambre des

filles d’honneur, attirant après elle La Vallière, qui se cachait le

plus possible; et toutes deux s’esquivant par les jardins, parvinrent,

tout en regardant autour d’elles, à gagner les quinconces.

Le temps était nuageux; un vent de flamme courbait les fleurs et les

arbustes; la poussière brûlante, arrachée aux chemins, montait par

tourbillons sur les arbres.

Montalais, qui, pendant toute la marche, avait rempli les fonctions

d’un éclaireur habile, Montalais fit quelques pas encore, et, se

retournant pour être bien sûre que personne n’écoutait ni ne venait:

— Allons, dit-elle, Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis hier,

tout le monde espionne ici, et l’on forme un cercle autour de nous

comme si vraiment nous étions pestiférées.

La Vallière baissa la tête et poussa un soupir.

— Enfin, c’est inouï, continua Montalais; depuis M. Malicorne jusqu’à

M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut à notre secret. Voyons,

Louise, recordons-nous un peu, que je sache à quoi m’en tenir.

La Vallière leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds comme

l’azur d’un ciel de printemps.

— Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons été appelées

chez Madame; pourquoi nous avons couché chez elle au lieu de coucher

comme d’habitude chez nous; pourquoi tu es rentrée si tard, et d’où

viennent les mesures de surveillance qui ont été prises ce matin à

notre égard?

— Ma chère Louise, tu réponds à ma question par une question, ou

plutôt par dix questions, ce qui n’est pas répondre. Je te dirai cela

plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance, tu peux

attendre. Ce que je te demande, car tout découlera de là, c’est s’il y

a ou s’il n’y a pas secret.

— Je ne sais s’il y a secret, dit La Vallière, mais ce que je sais, de

ma part du moins, c’est qu’il y a eu imprudence depuis ma sotte parole

et mon plus sot évanouissement d’hier; chacun ici fait ses commentaires

sur nous.

— Parle pour toi, ma chère, dit Montalais en riant, pour toi et pour

Tonnay-Charente, qui avez fait chacune hier vos déclarations aux

nuages, déclarations qui malheureusement ont été interceptées.

La Vallière baissa la tête.

— En vérité, dit-elle, tu m’accables.

— Moi?

— Oui, ces plaisanteries me font mourir.

— Écoute, écoute, Louise. Ce ne sont point des plaisanteries, et rien

n’est plus sérieux, au contraire. Je ne t’ai pas arrachée au château,

je n’ai pas manqué la messe, je n’ai pas feint une migraine comme

Madame, migraine que Madame n’avait pas plus que moi; je n’ai pas enfin

déployé dix fois plus de diplomatie que M. Colbert n’en a hérité de M.

de Mazarin et n’en pratique vis-à-vis de M. Fouquet, pour parvenir à te

confier mes quatre douleurs, à cette seule fin que, lorsque nous sommes

seules, que personne ne nous écoute, tu viennes jouer au fin avec moi.

Non, non, crois-le bien, quand je t’interroge, ce n’est pas seulement

par curiosité, c’est parce qu’en vérité la situation est critique. On

sait ce que tu as dit hier, on jase sur ce texte. Chacun brode de son

mieux et des fleurs de sa fantaisie; tu as eu l’honneur cette nuit,

et tu as encore l’honneur ce matin d’occuper toute la cour, ma chère,

et le nombre des choses tendres et spirituelles qu’on te prête ferait

crever de dépit Mlle de Scudéry et son frère, si elles leur étaient

fidèlement rapportées.

— Eh! ma bonne Montalais, dit la pauvre enfant, tu sais mieux que

personne ce que j’ai dit, puisque c’est devant toi que je le disais.

— Oui, je le sais. Mon Dieu! la question n’est pas là. Je n’ai même pas

oublié une seule des paroles que tu as dites; mais pensais-tu ce que tu

disais?

Louise se troubla.

— Encore des questions? s’écria-t-elle. Mon Dieu! quand je donnerais

tout au monde pour oublier ce que j’ai dit… comment se fait-il donc que

chacun se donne le mot pour m’en faire souvenir? Oh! voilà une chose

affreuse.

— Laquelle? voyons.

— C’est d’avoir une amie qui me devrait épargner, qui pourrait me

conseiller, m’aider à me sauver, et qui me tue, qui m’assassine!

— Là! là! fit Montalais, voilà qu’après avoir dit trop peu, tu dis trop

maintenant. Personne ne songe à te tuer, pas même à te voler, même ton

secret: on veut l’avoir de bonne volonté, et non pas autrement; car ce

n’est pas seulement de tes affaires qu’il s’agit, c’est des nôtres; et

Tonnay-Charente te le dirait comme moi si elle était là. Car enfin,

hier au soir, elle m’avait demandé un entretien dans notre chambre,

et je m’y rendais après les colloques _manicampiens_ et _malicorniens_,

quand j’apprends à mon retour, un peu attardé, c’est vrai, que Madame a

séquestré les filles d’honneur, et que nous couchons chez elle, au lieu

de coucher chez nous. Or, Madame a séquestré les filles d’honneur pour

qu’elles n’aient pas le temps de se recorder, et, ce matin, elle s’est

enfermée avec Tonnay-Charente dans ce même but. Dis-moi donc, chère

amie, quel fond Athénaïs et moi pouvons faire sur toi, comme nous te

dirons quel fond tu peux faire sur nous.

— Je ne comprends pas bien la question que tu me fais, dit Louise très

agitée.

— Hum! tu m’as l’air, au contraire, de très bien comprendre. Mais je

veux préciser mes questions, afin que tu n’aies pas la ressource du

moindre faux fuyant. Écoute donc. Aimes-tu M. de Bragelonne? C’est

clair, cela, hein?

À cette question, qui tomba comme le premier projectile d’une armée

assiégeante dans une place assiégée, Louise fit un mouvement.

— Si j’aime Raoul! s’écria-t-elle, mon ami d’enfance, mon frère!

— Eh! non, non, non! Voilà encore que tu m’échappes, ou que plutôt

tu veux m’échapper. Je ne te demande pas si tu aimes Raoul, ton ami

d’enfance et ton frère; je te demande si tu aimes M. le vicomte de

Bragelonne, ton fiancé?

— Oh! mon Dieu, ma chère, dit Louise, quelle sévérité dans la parole!

— Pas de rémission, je ne suis ni plus ni moins sévère que de coutume.

Je t’adresse une question; réponds à cette question.

— Assurément, dit Louise d’une voix étranglée, tu ne me parles pas en

amie, mais je te répondrai, moi, en amie sincère.

— Réponds.

— Eh bien! je porte un cœur plein de scrupule et de ridicules fiertés à

l’endroit de tout ce qu’une femme doit garder secret, et nul n’a jamais

lu sous ce rapport jusqu’au fond de mon âme.

— Je le sais bien. Si j’y avais lu, je ne t’interrogerais pas, je te

dirais simplement: «Ma bonne Louise, tu as le bonheur de connaître M.

de Bragelonne, qui est un gentil garçon et un parti avantageux pour

une fille sans fortune. M. de La Fère laissera quelque chose comme

quinze mille livres de rente à son fils. Tu auras donc un jour quinze

mille livres de rente comme la femme de ce fils; c’est admirable. Ne

va donc ni à droite ni à gauche, va franchement à M. de Bragelonne,

c’est-à-dire à l’autel où il doit te conduire. Après? Eh bien! après,

selon son caractère, tu seras ou émancipée ou esclave, c’est-à-dire que

tu auras le droit de faire toutes les folies que font les gens trop

libres ou trop esclaves.» Voilà donc, ma chère Louise, ce que je te

dirais d’abord, si j’avais lu au fond de ton cœur.

— Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne me

paraisse pas complètement bon.

— Attends, attends… Mais, tout de suite après te l’avoir donné,

j’ajouterais: «Louise, il est dangereux de passer des journées entières

la tête inclinée sur son sein, les mains inertes, l’œil vague; il est

dangereux de chercher les allées sombres et de ne plus sourire aux

divertissements qui épanouissent tous les cœurs de jeunes filles; il

est dangereux, Louise, d’écrire avec le bout du pied, comme tu le fais,

sur le sable, des lettres que tu as beau effacer, mais qui paraissent

encore sous le talon, surtout quand ces lettres ressemblent plus à

des L qu’à des B; il est dangereux enfin de se mettre dans l’esprit

mille imaginations bizarres, fruits de la solitude et de la migraine;

ces imaginations creusent les joues d’une pauvre fille en même temps

qu’elles creusent sa cervelle; de sorte qu’il n’est point rare, en ces

occasions, de voir la plus agréable personne du monde en devenir la

plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir la plus niaise.»

— Merci, mon Aure chérie, répondit doucement La Vallière; il est dans

ton caractère de me parler ainsi, et je te remercie de me parler selon

ton caractère.

— Et c’est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de mes

paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais

plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou

mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie

devait, grammaticalement, s’écrire _mélancholie_, avec un _h_, attendu

que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire

noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut

de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que

l’empereur… ma foi! n’importe lequel, s’en allait l’adorant; tandis que

le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement

ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas,

tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour

paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce

pas, La Vallière?

— Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte; oui, certainement je

ris.

— Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le

conte, comme tu voudras, m’a plu; voilà pourquoi je l’ai retenu et

te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait

dans ta cervelle, par exemple, _une mélancholie_, avec un _h_, de cette

espèce-là? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose; car, si la

chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue

de cette vérité: aujourd’hui c’est un leurre; demain, ce sera une

risée; après-demain, ce sera la mort.

La Vallière tressaillit et pâlit encore, si c’était possible.

— Quand un roi s’occupe de nous, continua Montalais, il nous le fait

bien voir, et, si nous sommes le bien qu’il convoite, il sait se

ménager son bien. Tu vois donc, Louise, qu’en pareilles circonstances,

entre jeunes filles exposées à un semblable danger, il faut se faire

toutes confidences, afin que les cœurs non mélancoliques surveillent

les cœurs qui le peuvent devenir.

— Silence! silence! s’écria La Vallière, on vient.

— On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir? Tout le monde

est à la messe avec le roi, ou au bain avec Monsieur.

Au bout de l’allée, les jeunes filles aperçurent presque aussitôt sous

l’arcade verdoyante la démarche gracieuse et la riche stature d’un

jeune homme qui, son épée sous le bras et un manteau dessus, tout botté

et tout éperonné, les saluait de loin avec un doux sourire.

— Raoul! s’écria Montalais.

— M. de Bragelonne! murmura Louise.

— C’est un juge tout naturel qui nous vient pour notre différend, dit

Montalais.

— Oh! Montalais! Montalais, par pitié! s’écria La Vallière, après avoir

été cruelle, ne sois point inexorable!

Ces mots, prononcés avec toute l’ardeur d’une prière, effacèrent du

visage, sinon du cœur de Montalais, toute trace d’ironie.

— Oh! vous voilà beau comme Amadis, monsieur de Bragelonne! cria-t elle

à Raoul, et tout armé, tout botté comme lui.

— Mille respects, mesdemoiselles, répondit Bragelonne en s’inclinant.

— Mais enfin, pourquoi ces bottes? répéta Montalais, tandis que La

Vallière, tout en regardant Raoul avec un étonnement pareil à celui de

sa compagne, gardait néanmoins le silence.

— Pourquoi? demanda Raoul.

— Oui, hasarda La Vallière à son tour.

— Parce que je pars, dit Bragelonne en regardant Louise.

La jeune fille se sentit frappée d’une superstitieuse terreur et

chancela.

— Vous partez, Raoul! s’écria-t-elle; et où donc allez-vous?

— Ma chère Louise, dit le jeune homme avec cette placidité qui lui

était naturelle, je vais en Angleterre.

— Et qu’allez-vous faire en Angleterre?

— Le roi m’y envoie.

— Le roi! s’exclamèrent à la fois Louise et Aure, qui involontairement

échangèrent un coup d’œil, se rappelant l’une et l’autre l’entretien

qui venait d’être interrompu.

Ce coup d’œil, Raoul l’intercepta, mais il ne pouvait le comprendre. Il

l’attribua donc tout naturellement à l’intérêt que lui portaient les

deux jeunes filles.

— Sa Majesté, dit-il, a bien voulu se souvenir que M. le comte de La

Fère est bien vu du roi Charles II. Ce matin donc, au départ pour la

messe, le roi, me voyant sur son chemin, m’a fait un signe de tête.

Alors, je me suis approché.» Monsieur de Bragelonne, m’a-t-il dit, vous

passerez chez M. Fouquet, qui a reçu de moi des lettres pour le roi de

la Grande-Bretagne; ces lettres, vous les porterez.» Je m’inclinai.»

Ah! auparavant que de partir, ajouta-t-il, vous voudrez bien prendre

les commissions de Madame pour le roi son frère.»

— Mon Dieu!murmura Louise toute nerveuse et toute pensive à la fois.

— Si vite! on vous ordonne de partir si vite? dit Montalais paralysée

par cet événement étrange.

— Pour bien obéir à ceux qu’on respecte, dit Raoul, il faut obéir vite.

Dix minutes après l’ordre reçu, j’étais prêt. Madame, prévenue, écrit

la lettre dont elle veut bien me faire l’honneur de me charger. Pendant

ce temps, sachant de Mlle de Tonnay-Charente que vous deviez être du

côté des quinconces, j’y suis venu, et je vous trouve toutes deux.

— Et toutes deux assez souffrantes, comme vous voyez, dit Montalais

pour venir en aide à Louise, dont la physionomie s’altérait visiblement.

— Souffrantes! répéta Raoul en pressant avec une tendre curiosité la

main de Louise de La Vallière. Oh! en effet, votre main est glacée.

— Ce n’est rien.

— Ce froid ne va pas jusqu’au cœur, n’est-ce pas, Louise? demanda le

jeune homme avec un doux sourire.

Louise releva vivement la tête, comme si cette question eût été

inspirée par un soupçon et eût provoqué un remords.

— Oh! vous savez, dit-elle avec effort, que jamais mon cœur ne sera

froid pour un ami tel que vous, monsieur de Bragelonne.

— Merci, Louise. Je connais et votre cœur et votre âme, et ce n’est

point au contact de la main, je le sais, que l’on juge une tendresse

comme la vôtre. Louise, vous savez combien je vous aime, avec quelle

confiance et quel abandon je vous ai donné ma vie; vous me pardonnerez

donc, n’est-ce pas, de vous parler un peu en enfant?

— Parlez, monsieur Raoul, dit Louise toute tremblante; je vous écoute.

— Je ne puis m’éloigner de vous en emportant un tourment, absurde, je

le sais, mais qui cependant me déchire.

— Vous éloignez-vous donc pour longtemps? demanda La Vallière d’une

voix oppressée, tandis que Montalais détournait la tête.

— Non, et je ne serai probablement pas même quinze jours absent.

La Vallière appuya une main sur son cœur, qui se brisait.

— C’est étrange, poursuivit Raoul en regardant mélancoliquement la

jeune fille; souvent je vous ai quittée pour aller en des rencontres

périlleuses, je partais joyeux alors, le cœur libre, l’esprit tout

enivré de joies à venir, de futures espérances, et cependant alors il

s’agissait pour moi d’affronter les balles des Espagnols ou les dures

hallebardes des Wallons. Aujourd’hui, je vais, sans nul danger, sans

nulle inquiétude, chercher par le plus facile chemin du monde une belle

récompense que me promet cette faveur du roi, je vais vous conquérir

peut-être; car quelle autre faveur plus précieuse que vous-même le roi

pourrait-il m’accorder? Eh bien! Louise, je ne sais en vérité comment

cela se fait, mais tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes

yeux comme une vaine fumée, comme un rêve chimérique, et j’ai là, j’ai

là au fond du cœur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable

abattement, quelque chose de morne, d’inerte et de mort, comme un

cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c’est parce que je ne vous

ai jamais tant aimée que je le fais en ce moment. Oh! mon Dieu! mon

Dieu!

À cette dernière exclamation sortie d’un cœur brisé, Louise fondit en

larmes et se renversa dans les bras de Montalais.

Celle-ci, qui cependant n’était pas des plus tendres, sentit ses yeux

se mouiller et son cœur se serrer dans un cercle de fer.

Raoul vit les pleurs de sa fiancée. Son regard ne pénétra point, ne

chercha pas même à pénétrer au-delà de ses pleurs. Il fléchit un genou

devant elle et lui baisa tendrement la main.

On voyait que, dans ce baiser, il mettait tout son cœur.

— Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, près de pleurer

elle-même, car voici Athénaïs qui nous arrive.

Raoul essuya son genou du revers de sa manche, sourit encore une fois à

Louise, qui ne le regardait plus, et, ayant serré la main de Montalais

avec effusion, il se retourna pour saluer Mlle de Tonnay-Charente, dont

on commençait à entendre la robe soyeuse effleurant le sable des allées.

— Madame a-t-elle achevé sa lettre? lui demanda-t-il lorsque la jeune

fille fut à la portée de sa voix.

— Oui, monsieur le vicomte, la lettre est achevée, cachetée, et Son

Altesse Royale vous attend.

Raoul, à ce mot, prit à peine le temps de saluer Athénaïs, jeta un

dernier regard à Louise, fit un dernier signe à Montalais, et s’éloigna

dans la direction du château.

Mais, tout en s’éloignant, il se retournait encore.

Enfin, au détour de la grande allée, il eut beau se retourner, il ne

vit plus rien.

De leur côté, les trois jeunes filles, avec des sentiments bien divers,

l’avaient regardé disparaître.

— Enfin, dit Athénaïs, rompant la première le silence, enfin, nous

voilà seules, libres de causer de la grande affaire d’hier, et de nous

expliquer sur la conduite qu’il importe que nous suivions. Or, si vous

voulez me prêter attention, continua-t-elle en regardant de tous côtés,

je vais vous expliquer, le plus brièvement possible, d’abord notre

devoir comme je l’entends, et, si vous ne me comprenez pas à demi-mot,

la volonté de Madame.

Et Mlle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de manière à

ne pas laisser de doute à ses compagnes sur le caractère officiel dont

elle était revêtue.

— La volonté de Madame! s’écrièrent à la fois Montalais et Louise.

— Ultimatum! répliqua diplomatiquement Mlle de Tonnay-Charente.

— Mais, mon Dieu! mademoiselle, murmura La Vallière, Madame sait donc?…

— Madame en sait plus que nous n’en avons dit, articula nettement

Athénaïs. Ainsi, mesdemoiselles, tenons-nous bien.

— Oh! oui, fit Montalais. Aussi j’écoute de toutes mes oreilles. Parle,

Athénaïs.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, survivrai-je à

cette cruelle soirée?

— Oh! ne vous effarouchez point ainsi, dit Athénaïs, nous avons le

remède.

Et, s’asseyant entre ses deux compagnes, à chacune desquelles elle prit

une main qu’elle réunit dans les siennes, elle commença.

Sur le chuchotement de ses premières paroles, on eût pu entendre le

bruit d’un cheval qui galopait sur le pavé de la grande route, hors des

grilles du château.

Chapitre CXXIX — Heureux comme un prince Au moment où il allait entrer

au château, Bragelonne avait rencontré de Guiche.

Mais, avant d’être rencontré par Raoul, de Guiche avait rencontré

Manicamp, lequel avait rencontré Malicorne.

Comment Malicorne avait-il rencontré Manicamp? Rien de plus simple: il

l’avait attendu à son retour de la messe, à laquelle il avait été en

compagnie de M. de Saint-Aignan.

Réunis, ils s’étaient félicités sur cette bonne fortune, et Manicamp

avait profité de la circonstance pour demander à son ami si quelques

écus n’étaient pas restés au fond de sa poche.

Celui-ci, sans s’étonner de la question, à laquelle il s’attendait

peut-être, avait répondu que toute poche dans laquelle on puise

toujours sans jamais y rien mettre ressemble aux puits, qui fournissent

encore de l’eau pendant l’hiver, mais que les jardiniers finissent par

épuiser l’été; que sa poche, à lui, Malicorne, avait certainement de la

profondeur, et qu’il y aurait plaisir à y puiser en temps d’abondance,

mais que, malheureusement, l’abus avait amené la stérilité.

Ce à quoi Manicamp, tout rêveur, avait répliqué:

— C’est juste.

— Il s’agirait donc de la remplir, avait ajouté Malicorne.

— Sans doute; mais comment?

— Mais rien de plus facile, cher monsieur Manicamp.

— Bon! Dites.

— Un office chez Monsieur, et la poche est pleine.

— Cet office, vous l’avez?

— C’est-à-dire que j’en ai le titre.

— Eh bien?

— Oui; mais le titre sans l’office, c’est la bourse sans l’argent.

— C’est juste, avait répondu une seconde fois Manicamp.

— Poursuivons donc l’office, avait insisté le titulaire.

— Cher, très cher, soupira Manicamp, un office chez Monsieur, c’est une

des graves difficultés de notre situation.

— Oh! oh!

— Sans doute, nous ne pouvons rien demander à Monsieur en ce moment ci.

— Pourquoi donc?

— Parce que nous sommes en froid avec lui.

— Chose absurde, articula nettement Malicorne.

— Bah! Et si nous faisons la cour à Madame, dit Manicamp, est-ce que,

franchement, nous pouvons agréer à Monsieur?

— Justement, si nous faisons la cour à Madame et que nous soyons

adroits, nous devons être adorés de Monsieur.

— Hum!

— Ou nous sommes des sots! Dépêchez-vous donc, monsieur Manicamp, vous

qui êtes un grand politique, de raccommoder M. de Guiche avec Son

Altesse Royale.

— Voyons, que vous a appris M. de Saint-Aignan, à vous, Malicorne?

— À moi? Rien; il m’a questionné, voilà tout.

— Eh bien! il a été moins discret avec moi.

— Il vous a appris, à vous?

— Que le roi est amoureux fou de Mlle de La Vallière.

— Nous savions cela, pardieu! répliqua ironiquement Malicorne, et

chacun le crie assez haut pour que tous le sachent, mais, en attendant,

faites, je vous prie, comme je vous conseille: parlez à M. de Guiche,

et tâchez d’obtenir de lui qu’il fasse une démarche vers Monsieur. Que

diable! il doit bien cela à Son Altesse Royale.

— Mais il faudrait voir de Guiche.

— Il me semble qu’il n’y a point là une grande difficulté. Faites pour

le voir, vous, ce que j’ai fait pour vous voir, moi; attendez-le, vous

savez qu’il est promeneur de son naturel.

— Oui, mais où se promène-t-il?

— La belle demande, par ma foi! Il est amoureux de Madame, n’est-ce pas?

— On le dit.

— Eh bien! il se promène du côté des appartements de Madame.

— Eh! tenez, mon cher Malicorne, vous ne vous trompiez pas, le voici

qui vient.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 35 / 38 段